Mon Frère
Sébastien Gendron


Ce type ne m'a jamais donné la moindre envie de m'améliorer. Jamais, à aucun moment de ma vie, il ne m'a donné l'impression que sa vision des choses, ses ambitions, ses petites affaires étaient enviables. Pour moi, cet étranger n'est rien de moins qu'un sombre connard, bassement et stupidement citadin.
Il appelle l'autre soir à l'heure de la traite :
C'est Marcel ! Tu vas bien ? 
Il crève d'envie que je lui demande où il se trouve à ce moment parce qu'il sait qu'avec le vieux réseau téléphonique, on reçoit très mal l'étranger. Pas de bol, ils nous l'ont changé y à trois semaines. Et puis, je sais parfaitement où il est.
Je suis à Londres. Je vais pas pouvoir vous parler longtemps. Papa est là ?
Nan ! Il est à la traite !
Tu peux l'appeler ? J'ai une surprise pour lui !
Marcel ! C'est la traite, j't'ai dis !
Rhâââ ! Merde ! Tu peux pas le remplacer trois minutes, le temps que je lui parle, c'est pas vrai ça !
Il veut pas !
Comment ?
Il refuse que je fasse la traite !
Qu'est-ce que c'est cette histoire encore ?
C'est comme ça ! Et moi je pisse pas contre le vent !
Merde, Toinou ! C'est toi qui tiens cette exploitation maintenant. Je sais pas moi, mets-en un bon coup une fois pour toutes, montre lui de quoi t'es capable, mets le un peu en confiance qu'il puisse…
T'appelais pour quoi au juste ?
Hein!?
Ta surprise, là, c'était quoi ? Je lui dirais que t'as appelé quand il rentrera. Il sera content.
Tu t'échappes Toinou ! Tu t'échappes encore !
Je croyais que t'avais pas le temps de parler, faudrait savoir…
Bon, ça va ! Je voulais descendre ce week-end.
Pour quoi faire ?
… Enfin, merde Toine ! C'est son anniversaire, t'as oublié ?
Nan ! J'ai pas oublié ! Mais c'est pas le bon moment, on fait des travaux et on est à la bourre. Alors à moins que tu te la sentes avec un marteau-piqueur, je crois pas que tu nous seras d'un grand secours.
Je sais pas si le téléphone lui glisse des mains ou quoi mais la conversation s'arrête là.
Le samedi en question, on s'est levé à cinq. Il est dix et on cuit déjà. On est sur le mur, moi qui marteau-pique, le vieux qui remue la gâchée et Lucien qu'est venu nous donner la main et qui marine dans son jus gras à filer des coups de pioches pour virer les bouts de béton qui résistent. Le vieux et Lucien, ils se marrent à me voir m'acharner. 
Ca, fils, tu mettais un mois à le faire mais ça bougeait pas pendant un siècle !
Connerie de recette, ouais ! L'idée, c'est moi qui l'ai eu. Faire sauter le muret du hangar à foin. Foutre le foin au-dessus de l'étable où y a cent fois la place. Fermer totalement le hangar avec du parpaing. Et faire du cochon. Et on se graisse. Le vieux a eu du mal à se l'entendre dire, j'y suis revenu tout l'hiver, il pleurait sur ses vaches qui lui bousillent le dos et qui rapportent plus un rond. Finalement, il a cédé.
C'est toi le chef !
M'étonne que c'est moi ! Alentour, ils se foutent de moi, parlent des porcs bretons et des risques pour la nature. Depuis quand les nouveaux crotteux devraient faire gaffe à la nature ? On arrose les champs aux antibiotiques et ils viennent chialer pour un hecto de lisier ? Marre ! 
Alors, je tombe le t-shirt et je m'y remets. Tacatacatac ! Et voilà un break 51 qui passe, suivi d'un camion remorque qui tracte une petite pelleteuse. Ca s'arrête sur la communale comme si c'était chez soi et ça descend en costard amidonné.
Marcel !
Le père en est tout tremblant. Ses yeux se mouillent. Laisse tomber sa pelle et traverse tout le champ pour venir saluer le prodigue. Et merde ! Je marteau-pique en retour, comme si de rien, ça m'évite d'entendre la question que Lucien commence à poser en regardant la retrouvaille par-dessus mon épaule qui tressaute sur le caillou. Pas longtemps. Un parfum de jasmin et de cigarette chaude vient me tapoter l'omoplate. On s'embrasse. Sa joue est lisse et rebondie par la clim de location. La mienne dégouline et le griffe au passage. 
Tu vas bien ?
Mouais !
Allez ! On laisse tomber les travaux, j'ai amené ce qu'il faut. Lucien, tu viens avec nous, on va déjeuner !
Merci, garçon mais Manman m'attend pour midi.
Je reste pour expliquer aux ouvriers ce qu'il y a à faire. Ils déchargent la pelleteuse et y installent un marteau-piqueur qui risque faire du dégât. J'observe. Je traîne, fume une cigarette et décide que j'irais pas déjeuner, l'engin me fascine. Presque autant que mon frangin me dégoûte. 

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