Ce que vivent les roses

Ce que vivent les roses
Sylvain Bonnafoux

Paris, dix-huitième arrondissement. Un immeuble délabré, à l’intérieur médiocre et loué à des prix raisonnables. Au septième étage, un deux-pièces étroit, aux murs nus ou recouverts seulement de tentures orientales. Peu de meubles: il n’y a pas la place pour. Léger désordre. C’est le petit matin. La chambre est baignée d’une lumière grise et bleue. Un homme et une femme, tous les deux jeunes, sont en train de discuter. Ils ont  approximativement, et respectivement, trente et vingt-cinq ans. Peut-être plus, peut-être moins. Moins , certainement. Ouverture:
- Mais pourquoi tant d’histoires?
- Vous dites?
- Vous ne pouvez donc pas vivre comme tout le monde?
Et ce disant, elle rabat le drap. Toute une affaire. Elle a d’abord défait le lit, entièrement. Elle a fait claquer les draps, les a secoués par la fenêtre, ainsi que la couverture. Maintenant, elle les remet. Elle les lisse et tire dessus, veille à ce que chaque côté soit égal. Puis elle les recouvre d’un patchwork (“Il était à ma grand-mère, je trouvais ça kitsch!”). Il reste l’édredon (“Je n’aime pas les oreillers, ça fait mal au cou. On dort mal avec.”), qu’elle frappe vigoureusement avant de le fourrer sous la couverture.
- Est-ce à dire?
Elle prend un ours en peluche, pâle imitation de Teddy Bear (“Je l’ai trouvé aux puces”), qu’elle couche sur le lit. Elle se retourne vers lui:
- N’employez pas ce langage avec moi, s’il vous plaît!
Elle a pris un ton sec et froncé les sourcils. Il ne paraît pas plus intimidé. Il compte bien, encore, badiner un peu. Les afféteries, quelques manières dont il croit avoir le secret, lui servent d’artillerie. Il ne compte pas se retirer sans avoir donné, encore, quelques coups de semonce. Elle devient trop curieuse. Elle a dit ça (“Mais pourquoi tant d’histoires?”) un peu l’air de rien, en toute innocence; il sait ce que ça cache. 
- Et pourquoi?
- Parce que ... je crois bien avoir le droit ... après ça (elle montre le lit) d’en savoir un peu sur vous.
Elle a l’air bien sûre d’elle. Elle le fixe bien en face. Il soutient la charge en silence. “Evidemment, elle veut me faire payer. Comme si elle n’avait rien eu. A croire que j’étais le seul à baiser, cette nuit. Ce n’est pas moi qui ai crié, pourtant, qui ai geint “encore, encore!” les larmes aux yeux ... Connasse!”
- C’est naturel ... non?
- Peut-être...
“A priori, quand on baise un peu, on ne crie pas comme ça “encore” à tout bout de champ. Elle a fait son éducation avec les films porno de la vidéothèque de son père ... c’est clair.”
- Ma chère enfant...
Plus vieux qu’elle d’à peine quelques années, il se croit autorisé à la traiter en père. Il joue la maturité. Il la prend de haut: elle est à moitié nue. Un slip, un T-Shirt Radiohead mis à la va-vite, alors que lui, depuis bientôt une demi-heure, est douché, rasé de près (“Comment a-t-il fait?), enfin vêtu de pied en cape, avec son costume de chez Celio à sept cents balles (toujours: ça fait “Monsieur”, elles oublient qu’il n’a pas les tempes grises). “L’animal est nu, lui.”
-Asseyez-vous.
Elle hésite un peu puis s’assoit sur un pouf. “C’est déja ça ... bon, qu’est-ce que je vais pouvoir lui raconter?” Il hésite à s’asseoir, lui aussi. Elle attend, droite et docile sur un siège aussi bas qu’inconfortable. Cette position l’oblige à se cambrer, ce qui fait pointer les seins sous le tissu tendu du T-Shirt. Elle pose les mains sur ses genoux, à plat.
- J’attends!
- Je ne vais quand même pas te raconter ma vie. Qu’est-ce que tu veux savoir? Je ...
- Mais tout!
- Vous n’auriez pas l’impression d’exagérer?
Le vouvoiement, s’en tenir au vouvoiement, garder la distance.
- Vous ne pouvez pas vivre comme tout le monde?
- J’ai essayé... mais j’ai échoué. Ce n’est pas l’envie qui manque, c’est le pouvoir. Je suis incapable de vivre comme tout le monde, c’est aussi simple que ça. 
- Ca ne veut rien dire. 
“Elle en devient agressive, ma parole! Qu’est-ce que je lui ai fait?” Il regarde sa montre.
- Bon, je dois y aller. Une affaire urgente!
- Vous ne travaillez pas l’après-midi, aujourd’hui?
Ne pas répondre.
- Je croyais que vous travailliez l’après-midi, ce n’est pas ce que vous m’avez dit?
Et qu’est-ce qu’il avait pu dire? Il aurait dit n’importe quoi. Elle avait de gros seins, un bon petit cul... et cette façon de remuer! “Salope!” Il y avait cette musique insipide, ce New-Jack sur lequel chaloupait une majorité de noirs et d’arabes, tous vêtus de blanc. Les marques étaient de sortie: Lacoste, Nike... On portait le col en V et les muscles saillants. On faisait de grands gestes, balançant une main aussi bien ouverte que crispée, faussement détendue, de la poitrine au ventre et du ventre aux cuisses, le tout en se courbant un peu. On ne souriait pas. Hormis quelques couples, quelques étudiantes venues là par hasard. Les seules, peut-être, à afficher un sourire niais. “Des novices.” Il avait remarqué celle-ci, plus grande que les autres et assurément mieux foutue. Il avait ramé deux ou trois heures avant de trouver ses marques, après... c’était du gâteau. “Trop facile!” Elle avait parlé de ses études (“C’est clair, elle a pas vingt-cinq ans!”) et lui... après les compliments d’usage et les vannes à trois balles: “- Je suis dans la finance. - C’est vrai? - Ben oui, depuis trois ans, je travaille à Paribas. - C’est bien ... vous avez un CDI? - Depuis l’an dernier ... je suis entré comme stagiaire puis on m’a pris en CDD, pour une durée de six mois, après ils ont reconduit le contrat et de fil en aiguille, j’en suis venu au CDI. - C’est bien, et puis c’est intéressant! Vous avez fait une école? - Euh ... oui. - Et laquelle? - Sciences-Po, après j’ai fait un DESS de sciences économiques. - C’est bien! - C’est pas mal.” Elle avait laissé ses copines rentrer sans elle. Ils ont fini la conversation dans la rue, en bas de chez elle. Il a demandé à monter, elle a refusé. Il a insisté: “-Vous n’auriez pas de quoi boire? Je me déshydrate. - D’accord, mais après je vous mets à la porte, demain, je commence les révisions.” En montant les escaliers, elle multipliait les mises- en-garde et les dénégations. Arrivés devant sa porte, il n’eut qu’à l’embrasser. “Et maintenant, elle veut se justifier.”
- Je m’en souviens, oui, et alors?
- Alors...
Au vrai, elle ne savait quoi répondre. A cette heure-ci, en petite tenue, elle ne se sent pas le courage, ni le droit, de pousser plus loin les investigations. Elle est fatiguée. 
- Où en étions-nous, dites-moi?
- ...
- Alors?
- Vous disiez que...
- Ah, oui! Je sais. Je suis incapable de vivre comme les autres, c’est tout. Mon expérience en ce domaine est des plus dissuasives.
Maintenant, elle est toute prête à le croire, et pourtant, elle le relance:
- Que vous est-il arrivé?
- Rien. 
Il regarde sa montre. Il va peut-être se lever, partir, la laisser pour se rendre à Paribas (“Ou ailleurs.”). La laisser là, sur son pouf. Elle baille. 
- Non... rien ... Et pourtant...
Il est reparti! Elle ne souhaite plus maintenant que de le voir se taire et décamper. Pourtant, il continue. Lui, si rétif au départ, si réticent à se livrer, voilà qu’il parle et débite, improvise un monologue sur les raisons qu’il a de ne pas se livrer. Vraiment, sa vie n’est pas intéressante. Il ne mérite pas que l’on s’intéresse à lui. Il ne lui arrive rien, le travail et puis c’est tout.
- C’est un choix, vous comprenez? 
- Hein?
- Vous m’écoutez?
Prise en faute, elle secoue la tête.
- Bien sûr.
- Qu’est-ce que j’ai dit?
- ...
- Bon, je dois y aller. 
- Vous ne voulez pas déjeuner, avant?
- C’est déja fait.
Elle referme la porte derrière lui et va dans la cuisine. Un bol est sur la table jonchée de miettes, vide avec un dépôt de sucre au fond. Elle le prend, le rince et y verse du café, sans prendre même le temps de le réchauffer. Dehors, il fait jour. La rue s’est peu à peu remplie d’écoliers, d’uniformes, d’attachés-case. En face, dans la cuisine d’un appartement sans doute plus vaste, au quatrième, un homme enfile sa veste et embrasse sa femme. Un enfant, à table, mange ses corn-flakes. L’homme pose la main sur son épaule, l’enfant se lève et embrasse sa mère. Ils s’en vont. La femme allume une cigarette et s’assoit à la place laissée vide par son fils. Elle a envie de corn-flakes. Elle se lève et prend, dans le placard au-dessus de l’évier, un bol. Elle verse du lait dans une casserole, allume le gaz et dépose le récipient sur la plaque. Elle va se rasseoir et verse les corn-flakes dans le bol. “-On va se revoir? - Je te rappelle”, dit-il en dévalant les escaliers. En bas, la porte claque.

Sylvain Bonnafoux.
Changis, le 26 décembre