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GROS LARD |
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- Maman ! Maman ! Gros lard arrive ! La voix grêle de Mme Soulié avait répondu aussitôt : - Va ouvrir la barrière, Jacquot, veux-tu ? Moi, j'ai les mains sales. Et dis-lui bien que c'est la poule rousse qu'il faut tuer, hein ? La porte de la cuisine était restée entrouverte mais Mme Soulié n'avait pas jugé bon de se montrer, d'interrompre sa besogne. C'était comme si, dans le silence de l'été, la succession des heurts infimes qu'elle prenait plaisir à multiplier eût dessiné autour de la jeune femme un cercle invisible et protecteur, rassurant. Oui, rassurant. Pourtant elle avait l'habitude. Et puis, c'est qu'elle le connaissait bien, son fils. Elle savait bien que celui-ci, qui était resté assis à attendre sur le seuil depuis le début de l'après-midi, foncerait aussitôt à travers la cour. Parce qu'il était comme ça. Depuis qu'il savait marcher ! Or il aurait bientôt huit ans. Huit ans, déjà. Vraiment, un ravissement que de le voir trottiner dans le cadre de la fenêtre et se mettre tout à coup à courir à perdre haleine le long du sentier en pente pour disparaître derrière le massif de buissons ! Chaque fois qu'il disparaissait ainsi, quelques secondes encore s'écoulaient avant que l'ombre furtive qui l'avait suivi ne s'évanouisse à son tour dans un nuage de lumière dorée. Mme Soulié, qui était pourtant seule, répétait à mi-voix : "C'est mon fils, voyez-vous ?" Et elle était si heureuse qu'elle sentait son coeur battre plus vite sous son corsage. Oui, un ravissement. Elle ne s'était pas trompée : à peine lui eut-elle répondu que l'enfant, souple et songeur, paraissait dans le cadre de la fenêtre et se mettait à courir dans le soleil, talonné par son ombre. Comme il semblait vulnérable, alors, au milieu de la lumière ! songea-t-elle en se laissant gagnée par une douce émotion. On eût dit que les rares pelouses, les buissons, les arbres que l'été avait calcinés renaissaient un instant à la vie tandis que la silhouette et l'ombre, qui les dépassaient tour à tour, rétrécissaient en dévalant la pente en direction de la barrière. Dans un moment, Jacquot se serait éclipsé hors du champ de sa vision. Il était 3 heures, la chaleur était devenue étouffante. L'air avait un goût âcre de pierre brûlante que seul troublait désormais l'agonie des insectes. Mme Soulié, qu'une fièvre insidieuse faisait soudain trembler, s'approcha de la fenêtre et y demeura immobile derrière le rideau qui la dissimulait de l'extérieur. Son souffle était bref. Un halètement discret soulevait sa poitrine. Distraitement, elle frotta ses mains contre son tablier : "C'est mon fils, voyez-vous ?". Puis elle s'avisa du silence autour d'elle, comme alarmée tout à coup par la sensation d'une présence hostile derrière elle. Son coeur battait. Elle jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule. Non, il n'y avait personne. Elle était seule, hein ? Elle songea à poursuivre sa besogne, à faire comme d'habitude, à esquisser un sourire, à répéter... Cependant, comme si une sorte d'instinct l'avait fait changer d'avis, elle reporta son attention sur le cadre de la fenêtre, en face d'elle : là-bas, l'enfant courait. Alors son sourire avait disparu tandis que les mots s'éteignaient sur ses lèvres entrouvertes. Voilà que son émotion, ce jour-là, s'était muée peu à peu en une sourde angoisse. Sans motif. Car, enfin, qu'avait-elle à craindre de ce Gros lard ? Ne le connaissait-elle pas depuis l'époque où, toute petite, accompagnée par tous les gamins du coin, elle le suivait jusqu'au fond des basses-cours ? Parvenu à quelques pas de la barrière, Jacquot s'immobilisa. Il porta une main en visière à hauteur de ses yeux pour se protéger du soleil et deux grandes ombres s'élevèrent en direction du ciel étincelant et se mirent à battre l'air. - Eh ! Coco Eh ! Coco - Entre, monsieur ! Viens. Il accompagna sa prière d'un geste mécanique et, comme il se souvenait de ce que lui avait dit sa mère un instant plus tôt, il avait ajouté : - Il faut tuer la grosse poule rousse, aujourd'hui. - Coco Tu me reconnais, Coco ? La lumière bourdonnait dans le cerveau de Jacquot. L'air semblait devenu aussi dur que la surface d'une vitre. Gros lard empoigna le loquet et la barrière pivota en grinçant autour de son poteau branlant. Deux bottes surgirent en même temps dans la cour, en plein soleil, blanchies par la terre sèche de la côte qui menait jusqu'ici. Tandis qu'il se rapprochait de Jacquot, l'homme continuait d'agiter autour de lui ses longs bras nus noircis par l'été : "Coco ? Coco ?". L'enfant reconnut la forme des muscles sous la peau luisante, les jeux furtifs auxquels s'y livraient l'ombre et la lumière. Un instant, il s'amusa à les comparer aux flancs de poissons vivants, monstrueux, et il était vrai qu'on n'eût pas été capable de les imaginer au repos : comme les poissons, ils ne l'étaient sans doute jamais qu'à l'heure du sommeil. - Bonjour, monsieur, avait fait Jacquot, ébloui. Le poulailler, qui se trouvait au fond de la cour, s'ouvrait comme un entonnoir le long d'un muret ombreux et c'est dans cette direction que, comme chaque mercredi, Jacquot précéda Gros lard, la main toujours en visière au-dessus des yeux. Il sourit puis il rit tout seul. Il se mit à courir devant l'homme, le long du sentier en pente. Avant qu'il n'eût atteint la boucle formée par celui-ci près du massif de buissons, il se mit à regarder du côté de la maison, la chercha un moment sous le ciel avant que le toit pentu ne chavire entre ses paupières bridées par l'éblouissement. Le moment d'après, il tentait de distinguer le doux visage de Mme Soulié à travers le rideau de la cuisine. Il aurait en effet juré que sa mère se tenait là-bas à l'affût. Ce jour-là, pourtant, il ne devina rien, aucune présence. Aucun souffle ne venait animer le rideau dont l'effilochure tarabiscotée représentait de loin une espèce de membrane aveugle, aussi opaque, aussi terrible qu'un il crevé : cela se détachait à peine sur un méchant fond de meulière enveloppée de soleil. Alors il se dit que la fenêtre était par trop distante de la butte sur laquelle il s'était hissé pour mieux voir. Il n'osa pas quitter le sentier, courir en sens inverse à travers la cour pour aller toquer au carreau. Sous la peau des bras, les muscles s'étaient dilatés d'un mouvement forcené. Il leur jeta un rapide coup d'oeil tandis qu'il détalait vers le poulailler. Ce faisant il avait remarqué la lame qui étincelait à la ceinture, le long du pantalon bleu. On quittait soudain le sentier pour une piste étroite, presque molle sous les semelles. Le terrain devenait brun, glissant. Gros lard, qui avait pressé le pas, haletait, hilare : "Coco ? Coco me reconnaît, hein ?". Et tour à tour la petite bouche rouge s'ouvrait grande, se refermait tandis que les bras retombaient contre un corps que l'étroitesse d'un goulet rendait plus immense, emprunté. Il buta sur la première marche d'un escalier en terre. Il se retrouva face au muret assailli par la broussaille. Là, l'air sentait l'écorce chaude, la baie sauvage, auquel se mêlait déjà le relent de la fiente. Mais on n'entendait pas encore le caquetage des poules. Jacquot résolut de garder son avance. Il longea le muret en baissant la tête pour éviter les orties qui avaient pris possession des vieilles pierres et se retourna à certain moment en fronçant les sourcils. Comme Gros lard apparaissait au sommet de l'escalier en terre, il répéta dans un murmure inintelligible : - Monsieur, c'est la grosse poule rousse qu'il faut tuer, hein ? 3 heures et quart avaient retenti au clocher et son malaise n'avait cessé de croître. "C'est mon fils, voyez-vous ?" articulait Mme Soulié, en tremblant, tandis qu'elle continuait de frotter ses mains contre son tablier. Elle avait calculé puis recalculé le nombre des années depuis la venue de l'enfant au monde. Mais voilà que le charme de l'émotion, ce jour-là, avait fait long feu. Elle s'en voulait tout à coup. Le journal ne racontait-il pas des cas de crises muant en Léviathan sanguinaires des créatures comme ce Gros lard ? Hier encore, à la télé Mon Dieu ! C'était horrible ! Cet affreux sourire Cet il rond et clair Ce grand couteau dansant sans trêve le long d'une hanche trop basse, boursouflée Et elle expédiait son fils au-devant d'un aliéné hideux à qui saigner, égorger, massacrer procuraient un enchantement impénétrable de tueur-né C'est ce qu'elle avait pensé, alors. Oui, décidément, elle s'en voulait. Néanmoins, elle n'avait pas bronché lorsque l'enfant avait regardé vers la maison au milieu du soleil ! Au contraire, elle s'était écartée de la fenêtre en s'efforçant de ne pas faire de bruit : elle craignait d'être vue de l'extérieur ! L'autre, surgi à son tour, en trombe, de derrière le massif de buissons, avait d'ailleurs tourné un instant la tête dans la même direction. Il avait hésité une fraction de seconde et la jeune femme, que l'angoisse oppressait, s'était demandée aussitôt si ce laps de temps avait suffi pour qu'il pût l'apercevoir malgré la distance. Gros lard l'avait-il aperçue, depuis là-bas ? Aucun doute : il l'avait aperçue ! se dit-elle. Mais non ! C'était absurde, évidemment ! se répondit-elle à elle-même. Absurde et grotesque. Qu'avait donc à craindre Mme Soulié ? Après tout, le rideau, avec ses replis innombrables et ses pimpantes girandoles d'ancolies brodées, aurait dû la garantir contre l'accès de si niaises frayeurs. Mais à une telle pensée elle s'était crue près de défaillir. Elle n'avait pu s'empêcher d'imaginer le fou délaissant Jacquot et fonçant vers elle, la croupe embrasée par le feu de son grand couteau Au lieu de quoi Gros lard, les bras ouverts devant lui, était déjà tout occupé à tenter de rattraper le petit Elle avait dénoué son tablier dont elle avait fait glisser la bretelle par-dessus sa tête. Elle se dit qu'elle achèverait plus tard d'essuyer sa vaisselle puis de la ranger Elle s'était retrouvée dans la brasillante fournaise, tout étourdie par le contraste avec la pénombre qu'elle avait quittée. Elle vacilla, à cause de ses jambes tremblantes. D'abord elle ne vit rien, elle ne sentit rien qu'une morsure atroce dans ses paupières. Puis elle se prit à courir au hasard, comme parmi des parois de draps chauds, chuchotants. Elle courait comme l'on court déjà à trente ans, avec une surabandonce de gestes et de coquetteries, relevant en vain ses boucles et cherchant un souffle qui se refusait à elle. Comme précipitée hors d'elle-même par une force impérieuse, elle avait déjà atteint l'étroit chemin griffu conduisant au poulailler. Elle l'avait suivi, essoufflée, avait gravi l'escalier en terre. Les cris des poules et les battements d'ailes composaient une rumeur qui lui parut alarmante dans le silence de l'après-midi. Elle avait ralenti le pas et, quelquefois, elle s'immobilisait en tendant l'oreille, agitait les bras pour éloigner les insectes. Des brindilles crissaient sous ses semelles de crêpe. Elle progressait maintenant à tâtons afin de ne pas éveiller l'attention. Parvenue au sommet de la piste, elle s'enfonça dans un buisson. Elle se souvenait que celui-ci surplombait le poulailler. "Vite !" s'était encouragée Mme Soulié, alors. Elle écarta les branches avec autant de prudence et de délicatesse que le lui permettait son essoufflement. Malgré cela elle s'y écorcha les mains et les joues et ne put réprimer un gémissement. Gros lard était en train de déposer son couteau en équilibre au bord d'un tonneau qu'on avait traîné là un jour puis s'accroupissait au-dessus de quelque chose d'invisible depuis le buisson ; il répétait : - Coco ? Coco ? La suite se passa si vite que Mme Soulié ne réalisa que trop tard que Gros lard gisait dans le sang de la poule rousse ; Jacquot était parti alors d'un grand éclat de rire. Mais Dieu merci : ce n'avait été qu'un rêve, bien entendu ! Et c'est son propre rire qui l'en avait arrachée. Un vrai cauchemar. Puis son rire s'était brisé net, comme une baguette de bois sec, au fond de sa gorge douloureuse : un rire d'hystérique ! Elle n'était pas sortie de sa cuisine. Elle était restée comme ça : les yeux clos ! Quand elle les rouvrit, elle cligna un instant des paupières dans la lumière qui filtrait à travers le rideau et son premier mouvement fut de tourner une tête épouvantée en direction de l'horloge. L'horloge, dans le silence revenu, trottait à petits pas impassibles. A peine plus de 3 heures et quart. Comme dans son rêve. Autour d'elle, la pénombre était demeurée aussi fraîche avec ses parfums d'aromates. Elle avait sorti du four de la cuisinière un large plateau en inox et l'avait déposé au bord de la table. Puis elle avait tenté de chasser de son esprit la pensée de Gros lard, le souvenir de son épouvante. Enfin elle avait songé à la poule. A la poule rousse ! Celle-ci était la plus âgée du poulailler et pour cela la plus dodue, se dit-elle, avec un brin de regret. Elle avait trouvé une nouvelle recette dans le magazine auquel elle était abonnée Une sauce à base d'amandes et de menthe Laisser tomber une larme de cidre avant de régler la flamme Quant à la cuisson, juste assez longtemps pour que la chair de la poule rosisse Il ne fallait surtout pas qu'elle se mette à brunir Non, seul un pâle rosissement de la chair assurerait au plat une saveur particulière, très originale ! Elle se récitait mentalement les différentes phases de la préparation, les conseils teintés d'humour qui chaque semaine la faisaient pouffer seule dans sa cuisine Elle haletait. Mais elle avait eu si peur Une peur irraisonnée, tout à fait insensée, n'est-ce pas ? Voilà qu'elle ne pouvait s'empêcher d'y repenser. Etait-elle folle ? Devrait-elle en parler à son mari ? Ce rire d'hystérique ! Ces pulsations désordonnées sous son corsage Elle fixa de nouveau le cadre de la fenêtre et en écarta le rideau de quelques centimètres. Quand elle crut reconnaître une silhouette, au loin, parmi les ronces carbonisées du fond de la cour, elle ne put y tenir : elle se précipita dans le couloir qu'elle suivit sans réfléchir jusqu'au seuil béant sur l'extérieur. Le ciel était si aveuglant que d'abord elle ne vit rien. Une lance de feu traversa son crâne, la repoussant violemment contre le mur brûlant de la maison. "C'est mon fils " articula-t-elle d'une voix blanche, puis elle s'interrompit, elle avala sa salive, le dos meurtri par la douleur. Sa salive avait soudain sur sa langue un goût acide. Jacquot, qui s'en revenait du poulailler, déboulait au même instant sur le sentier en pente, se mettait de nouveau à courir au milieu du soleil, dans la direction de sa mère. Mme Soulié reporta alors son attention sur les ronces d'où l'enfant venait de surgir. La silhouette de celui-ci grandissait dans le champ de son regard. Elle avait atteint la première pelouse que Mme Soulié était toujours immobile : oui, elle attendait l'apparition de Gros lard Elle attendait Elle attendait Elle se sentait défaillir Ses mains, devenues moites, cherchaient mécaniquement son tablier... MAIS NE LE TROUVAIENT PAS.
Artur
Milhan |
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