Que
font les emmures ? |
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| Ces souliers usés,
ces semelles de bois qui raclent dans lombre un arpent de terre meuble, à la porte
du bourg. On accourt de partout puis on se questionne. Dautres chuchotent, à leur
approche : "Cest Hanka. Cest Ignacy." Comme un cliquetis
daiguilles jusquà elle, à travers la brume. Quelquun se met à rire
sous cape, on séclipse au coin du carrefour, une carriole bringuebale entre les
bicoques, éclairée par une lanterne qui escalade un ciel noir. Hanka dépasse le
carrefour, Ignacy apparaît, puis disparaît. Hanka marche en avant. On remonte la ruelle,
on sévanouit de nouveau au tournant. Un moment Hanka jurerait que cest
elle-même qui vient à sa propre rencontre, cette longue forme sombre, évanescente,
poussée en avant, à quelques pas, mais ce nest quune illusion créée par le
miroir dune boutique surgie sous son pas. Est-ce bien là enfin lofficine ? se
demande-t-elle. Ses talons crépitent, claquent contre le pavé mouillé, plongent dans
une flaque où elle senfonce à son tour avec son réticule avant de reparaître
plus loin ; elle simmobilise, aux abois, la voilette en bataille, elle devine,
autour delle, les guetteuses qui battent en retraite et tout à coup se dresse
devant elle un mur de pisé que la pluie illumine. Où est Ignacy ? se demande-t-elle hors
de souffle. Ne la-t-il pas suivie comme toujours, le petit chéri ? Elle se
retourne. Elle remonte une ruelle et il pleut. Elle simmobilise encore, elle attend
léternité puis la revoici en route. Où est Ignacy ? Parce que Hanka est comme
ça. Elle abandonne à lui-même un groupe de grosses femmes en fichu, massées sur un
seuil obscur ; elles aussi se questionnent puis entre elles murmurent en branlant la tête
; à leur approche elles ségaillent à grands coups de cannes en direction de la
synagogue : cest sans doute lheure de la prière, ma foi. Alors Hanka
sest immobilisée de nouveau, voilà quelle est toute seule sur le trottoir en
pente, comme si elle attendait quelquun. Elle relève sa voilette dun geste de
la main, cest une belle main gantée de filoselle quun éclair une seconde
fait saillir dans lobscurité, elle écarquille deux beaux yeux éblouis tandis
quelle gravit une marche et pousse une porte carillonnante, quelle grandit
dans la lumière. Elle rectifie la position de son chapeau du même geste quelle a
pour relever sa voilette : un geste ample, redoutable, qui traverse lespace, exige
le silence et impose allégeance. La pluie sécrase sur les vitres et fourmille de
silhouettes, ce soir-là, le vent fait danser les halos des becs de gaz des deux côtés
de la ruelle. Cest lhiver et il fait froid. Un hiver précoce mais Hanka
nen a cure. Quil vente ! Quil pleuve et que dansent les anges furtifs de
la pluie ! songe-t-elle à part elle, dans la brume, en ayant un ricanement. Elle est
ailleurs, dans son monde. Son monde à elle, intime, brûlant au fond delle-même.
Nest-ce pas devenu un rite, pour Hanka, pour Ignacy ? Une question de vie ou de mort
? Combien dannées sest-il écoulé depuis la première fois ? Combien
dannées, depuis les noces à Trora ? Depuis combien dannées Hanka et Ignacy
dépassent-ils la dose prescrite à lautre au point que les deux boîtes de pilules,
qui devraient suffire à la semaine, ne durent pas plus dun jour ?
- Voyez-vous, mon
cher confrère, je ny comprends certes rien de rien... A croire que notre science
pourtant si ancienne...
Ces deux voix qui
tiennent chaque fois conciliabule au-dessus du lavabo de lantichambre. Ignacy
derrière elle sest remis à trottiner dans les ténèbres. Enfin les souliers à
talons hauts de la vieille dame apparaissent dans la lumière, deux jambes enflées,
bandées de laine claire fixée par des jarretières. Hanka souffre à cause de sa
lassitude, de ses rhumatismes, de ses douleurs. Mais souffre-t-il donc moins quelle,
Ignacy ? Combien de pilules a-t-elle mêlées à sa purée, aujourdhui ? Ses lèvres
humides, creusées dune infinité de petits plis, se mettent à trembler puis elle
sourit, elle rit au dedans. Est-ce bien lui, seulement, qui la suit ? Na-t-elle pas
eu le temps de reconnaître au passage la silhouette du docteur Mause, derrière elle,
tandis quelle dépassait le mur de pisé ? La silhouette du professeur Andréi ? A
certain moment elle sest retournée. Quelquun parlait à voix pointue, des
formes noires en pelisse, courbées sous les bourrasques, sous la pluie, en bonnets de
tricot, qui se sont figées une seconde et, quand elle sest glissée dans
lembrasure, on sest effacé pour la laisser passer. Une puissante odeur de
cosmétique et de fil-en-six tout ensemble. Hanka a passé son chemin comme chaque soir, a
heurté une épaule.
- Eh, là ! Non,
mais dis donc, la vieille...
La porte
carillonne. Elle ne répond pas. Elle est hors dhaleine. Elle a chaud. Elle esquisse
seulement une moue de dédain. Hanka est comme ça : elle est dédaigneuse, convenable,
instruite. Elle est belle. Cest elle qui, en premier, a eu lidée de consulter
les notices des médicaments une fois quelle ouvrait le tiroir du buffet, dans la
salle à manger. Ne pas dépasser la dose prescrite, disaient les deux notices. Mais elle
sest tue. Elle ne parle jamais. Elle réfléchit et, quand elle réfléchit, on
dirait que son front se bombe, ses prunelles étincellent. Jamais elle ne fait de
scandale. Elle attend Ignacy. Le petit trot familier et tant haï, le souffle douloureux
et en trémolos, bientôt mourant du petit chéri. Nest-ce pas lui qui crèvera
dabord ? sinterroge-t-elle, à chaque instant de sa vie. Comment pourrait-il
en aller autrement ? La belle main gantée de filoselle qui sagite sous le long nez
poudré dont le bout sanime. Ainsi comme une dame salue-t-elle à la ronde. Hanka
nest pas vieille. Elle est belle, si belle. Elle nest pas malade. Elle se
parfume. Elle est fière. Nest-ce pas ce quon disait delle, autrefois,
au bourg : aussi belle et fière quune princesse orientale ? Ses paupières se
dilatent, libèrent à la lumière le sourire dun regard ironique. Puis Hanka fonce
en avant, dans léclat de lampoule sans abat-jour qui pend au plafond. Après
le froid de dehors, cest la chaleur où lon saffaire autour du poêle.
Oui, elle a si chaud, tout à coup. Si chaud. Mais nest-elle pas malade ? Elle se
répète : "Malade ? Malade ?" La rumeur soudain étouffée de ses talons sur le
plancher crotté. Hanka ne regarde rien ni personne, elle ne regarde quelle dans une
glace apparue sur sa gauche tandis que la porte, qui sest refermée bruyamment
derrière elle, souvre de nouveau pour livrer passage à une créature un peu
bossue, coiffée dun bonnet de loutre repoussé en arrière. Un nain, nest-ce
pas ? Elle ne voit dabord que ces yeux, comme agrandis par un ectropion tenace, puis
lintérieur qui souvre de la bouche sans dents. Elle ne rêve pas. On dirait
quIgnacy hésite, il porte sa main à son bonnet ; on ne saurait dire si cest
à cause du courant dair ou si cest une question de politesse, de coquetterie.
Il avance de profil, gêné, grimace un sourire au hasard. Son ombre se brise à la
saillie dun angle. Il est si petit, hein ! se dit-elle. Comme il est vilain, avec sa
bouche sans dents qui ne peut plus rien mordre. Le grelot carillonne tandis que les deux
bottes de caoutchouc avancent peureusement sur le plancher. Hanka se sent rougir. Elle
lève un menton tout frémissant de poils et, dans léchancrure de son col, la peau
se tend comme un fil. Et cette question : nest-ce pas lui qui a commencé, un jour,
après que lesculape eut recommandé de ne plus insister à cause de son pauvre
ventre ? On était si fragile et si belle, nous, alors, songe-t-elle à part elle. Et
combien élégante, en ce temps-là. Pourtant, malgré les années, on est toujours aussi
belle, nest-ce pas ? Aussi jeune que jadis. Aussi élégante, enveloppée dans son
manteau de bure qui descend en sévasant jusquà deux chevilles fines,
effilées comme deux lames de couteaux. Magnifique. A preuve la silhouette accourue
au-devant delle depuis le fond de la glace. Découvrirait-on de ces rides, dans son
cou, si lon venait à chercher là quelque outrage du temps ? Eh bien non, vois-tu,
mon petit chéri. Tu pourras toujours vérifier si je crève avant toi. Cest que je
ne suis point une vieille rosse, moi, jai toujours toutes mes dents. Et si jai
honte... Ai-je honte, dailleurs ? Cest bien toi qui as commencé à vouloir
mempoisonner alors que mon pauvre ventre me faisait déjà si mal à
lintérieur... Si tu crois que je ne tai pas vu mespionner dans la salle
à manger le jour où jai lu les notices des médicaments... Tu timaginais
peut-être que je ne tavais pas vu les lire, moi, les notices ? Ah ! mon pauvre
ventre... Mon pauvre ventre... Tu veux donc que je crève, maintenant ? Parce que tu es
convaincu que les pilules que tu réduis en poudre pour moi, jour après jour, que tu
mélanges à mes infusions... Va, dis que je suis folle ! Ce chapeau de crêpe qui
senvole à travers une enfilade de miroirs vacillants sous les fioles... Est-ce
quil croit quelle crèvera avant lui ? Est-ce cela quil croit, malgré
ses coronaires ? Combien de pilules a-t-elle fini par avaler, elle, aujourdhui ? Dix
? Vingt ? Trente ? Cest égal. Elle sait ce quelle sait. Quant à lui, le
malheureux... Elle a compris son jeu, sa tactique. Elle nest pas folle.
Elle est trop
intelligente. Na-t-il pas fini par la haïr dune même haine ? Eh ! Sil
savait... Elle sait, elle. Il crèvera avant elle. Oui, ses coronaires. Comme si elle
était malade, la petite Hanka... Comme si elle était vieille... Une princesse orientale
! Il crèvera avant elle, oui. Elle se comprend. Elle sest toujours comprise. Elle
nest pas folle. Sous lampoule, elle cligne des paupières, un grand oeil
sombre éclate comme une bulle au milieu des mèches, elle continue de sélever dans
la lumière, elle est immense et on dirait quelle flotte. Elle se sent soudain si
légère. Elle en jurerait : le plancher est tout crotté. Et cette rumeur hauturière et
lointaine, quelle jurerait joyeuse. Lampoule sans abat-jour où
senflamment des mèches frisottées. Comme elle hait cette charogne, mon Dieu !
A-t-elle jamais aimé Ignacy, depuis les noces à Trora ? Ne la-t-il pas toujours
dégoûtée ? Si contrefait, si vulgaire, depuis toujours. Combien de pilules lui a-t-elle
écrasées, elle, de son côté, sans quil sen aperçoive ? Hanka ne sait pas.
Elle ne sait plus. Elle compte. Maintenant Ignacy boite et il tousse. Trente, quarante
pilules, se dit Hanka, mélangées à sa purée. Parfois, la nuit, une vilaine toux rauque
grince au fond des choses et le parquet se met à couiner tandis quil tente en vain
de retrouver son souffle. Cest quil crève. Il crève lentement, jour après
jour. Et Hanka, qui ne peut désormais trouver le sommeil, à cause de lui, compte pendant
tout ce temps au fond de son lit. Elle compte et elle épie le silence. Puis elle écoute
son corps, son corps long et gracile, tout parfumé à lopopanax, ses entrailles que
soudain traversent en rafales ses propres quintes de toux. Cest le vent ou la pluie,
ce soir-là, qui ont rougi le visage de la vieille dame. Na-t-elle pas pris froid ?
Un instant, à cause de la carriole, au-dehors, à cause du fracas des hautes roues sur
les pavés mouillés, on sest tu dans la boutique, autour du poêle, puis un gros
bonhomme chauve est apparu de derrière un paravent, en bras de chemise, le pantalon trop
étroit que des bretelles tirent vers le haut. - Par exemple ! susurre Bédéus.
Voici Hanka et Ignacy... Voici Hanka et Ignacy...
Ce ventre en
ballon qui se détache de la demi-pénombre, ces lèvres doù surgit une langue
pointue et rose, en forme de cuillère. Autour du poêle on se pousse du coude. Le poêle
se met à fumer. Un vulgaire poêle en maçonnerie. Ces mâchoires qui ricanent. Bédéus
se racle la gorge, jette un coup doeil sur les ordonnances quon a déposées
devant lui.
- Voulez-vous
patienter une seconde ?
Il se penche
au-dessus du comptoir et sourit. Cette grosse bouche farce, écarlate, cette haleine
dhépathique... Cela se rapproche, séloigne. La lumière dessine un cercle de
nuit autour de la vieille dame. Elle simpatiente. Sous lampoule elle agite une
main fiévreuse, gantée de filoselle. Et cest comme un nouveau salut de princesse.
Ne sest-on pas mis alors à rire franchement, autour du poêle ? Ne souffre-t-elle
pas du ventre ? Hanka est si pressée, ce soir... Et son chapeau à voilette, sur le
plancher crotté... Personne ne songera-t-il donc à le ramasser ? La porte vitrée
souvre et se ferme sans cesse. Le carillon tinte comme une volée de sous. On
parlemente. De grandes ombres plongent dans les miroirs, parmi les fioles. Cette odeur de
pluie et de vent, de terre détrempée. La carriole sest immobilisée au-dehors à
cause du carrefour en montée, de tant de silhouettes aux aguets sous les parapluies.
Léclat de la lanterne, à travers une vitre. Ignacy sest glissé sans bruit
derrière Hanka tandis que le dos de Bédéus disparaissait derrière le paravent. Alors
elle renverse la tête en arrière, sécrie à brûle-pourpoint, à lintention
des ombres :
- Dites aussi que
je suis folle, vous autres !
Mais nest-ce
point pour elle-même ? Quelquun na-t-il pas émis un sifflement, là-bas ?
Quarante pilules ? Cinquante pilules ?
Combien ai-je
mélangé de pilules à ses purées, aujourdhui ? se répète-t-elle tout à coup.
Et combien a-t-il mélangé de pilules à mes infusions, aujourdhui, hein ? Combien
? Combien ? Cest quelle nen continue pas moins de compter à part elle.
Le bas du manteau, qui souvre aux courants dair, révèle une seconde un
mollet gainé de laine, une jarretière passée, un talon haut. Hanka se représente son
beau corps invisible et pâle, un corps si jeune, enfermé dans ses affiquets, les
attaches en caoutchouc, le contact vivant des élastiques dont elle seule devine les
frémissements à lintérieur de sa chair. Et cette bouffée de parfum qui
lenveloppe, toute dopopanax... Son nez, qui est long et pointu, flotte sur un
mur en ombre chinoise. Elle souffle. Elle compte. Parce quelle compte, toujours, du
matin au soir et du soir au matin, et maintenant la nuit, à laffût au fond de son
lit. Un buisson de poils fous entre ses joues poudrées. Ses lèvres qui viennent à
sagiter. Comme chaque jour, Mause a examiné Hanka, Andréi Ignacy. Dans
lantichambre de létage, à droite de lescalier en colimaçon. Puis
Mause a remis à Ignacy lordonnance de Hanka tandis quAndréi remettait à
Hanka lordonnance dIgnacy. Une marque dobéissance à linjonction
de la dame. Une habitude, peut-être. Cela date du lendemain des noces. De la première
étreinte de Trora, quand Hanka a poussé un hurlement et sest évanouie dans les
bras dIgnacy. Ce hurlement. Hanka avait dû gardé la chambre. Ignacy était devenu
mélancolique. Il en oubliait de remonter la pendule, en bas. Comme il ne boitait pas
encore, il courait seul chaque semaine à la pharmacie pour le renouvellement de
lantiphlogistique que le docteur ordonnait à la jeune épousée. Puis celle-ci
sétait relevée bien que son ventre la fît encore quelquefois geindre.
Cétait elle, bientôt, qui paraîtrait seule au bourg, dans ses robes
détamine, pour le renouvellement de la digitaline prescrite à Ignacy par le
professeur Andréi. Car Ignacy était tombé malade à son tour et avait dû garder la
chambre. "Les coronaires, docteur ? Les coronaires ? Et pourquoi pas les coronaires
?" Hanka sengouffrait la nuit dans lescalier, en chemise, cherchait à
tâtons la clé de la pendule. Le docteur, qui naurait su nommer au juste le mal
dont souffrait Ignacy, sétait résigné à faire appel à la sommité de
Südriewck. Et la succession des années, dans la suite, le retour forcené des heures.
Hanka se disait quelle vivait seule désormais avec Ignacy entre les murs dune
bicoque. Ignacy avait commencé de perdre ses dents. Cest que la charogne jeûnait.
"Tu jeûnes", se disait-elle, et comme elle le haïssait. Elle le haïssait,
oui. Elle se trouvait dans une maison avec un homme. Or cet homme sappelait Ignacy.
Ces gencives qui saignaient entre des lèvres entrouvertes et ces doigts, ah ! ces doigts
qui se portaient là dans le dessein dapaiser une souffrance bénie. "De quel
droit nous opposerions-nous à ces marottes, mon cher confrère ? Chacun na-t-il pas
trouvé son bonheur en soignant lautre ?" se demandaient les médicastres,
cependant."Ne dirait-on pas dun couple damoureux qui se rejoue sans fin
la cérémonie de la première approche ?" se demandaient-ils tandis quils se
lavaient les mains sous le robinet. On se racontait jusquà laube les
pélerinages quotidiens, le long des ruelles, de deux vieux claquemurés le jour dans une
maison qui menaçait ruine. Une fois, comme Hanka avait trébuché sur un trottoir en
travaux, elle heurta le mur de pisé. On a prétendu que la maboule était soûle.
"Oui, la maboule est soûle !" se criaient sur les seuils de grosses femmes en
fichu. Aussi soûle quIgnacy qui, trottinant derrière la silhouette à distance,
avec ses bottes en caoutchouc et son bonnet de loutre, sétait aussitôt éclipsé
au tournant dune chapelle. Longtemps le bruit avait couru au bourg. Dix ans ? Vingt
ans ? Combien dannées sétait-il écoulé ? Et ces plis anonymes qui
parvenaient chez les praticiens depuis lors. Si pas une fois, pourtant, Mause ni Andréi
navaient eu le coeur à chercher à faire la part de lexagération, pas
davantage ils neussent trouvé à redire à lexigence de Hanka : quon
lui remette lordonnance dIgnacy et quon remette à ce dernier la sienne,
comme les premières fois. Elle nen démordrait pas, il est vrai. Cétait
comme ça : chacun soignait lautre du matin au soir et du soir au matin, comptait,
recomptait, écrasait, saupoudrait, mélangeait dans la bicoque à la porte du bourg.
Cest-à-dire quelle y tiendrait. Ignacy aussi, nest-ce pas ? On
lentendait rugir, la voix disant son âge :
"Regardez-le.
Mais regardez-le donc, avec ses paupières qui ne ferment plus. Mon petit chéri ne
souffre-t-il pas des coronaires ?"
Il était petit et
frêle, râlait dans des vêtements de serge, bouffant aux genoux. Il nosait parler
de crainte quon ne voie ses gencives qui lui faisaient noir lintérieur de la
bouche et alors on leût dit envoûté. Cet ectropion tenace... Nétait-ce pas
un ectropion tenace qui lobligeait à garder les yeux écarquillés ? "Quelle
douceur, pour nous autres condamnés à nêtre que nous-mêmes, de nous
laissersoigner en rêvant que les doses diminuent, diminuent..."
Ah ! la belle
princesse de jadis, avec ses frisottis de jais, ce buste de Jérusalem. "Et puis,
nest-ce pas assez de souffrir, de ne pouvoir aimer, docteur, siffla-t-elle un autre
jour, pour avoir encore à renoncer à ces derniers plaisirs ?" Un antiphlogistique,
de la digitaline. Auxquels les savants, dans le cas davoir à augmenter à
lenvi les doses, finiraient à la longue par se résoudre à substituer un remède
tout aussi transparent que leau et pourtant si semblable. Une cuillère à soupe
suffirait assurément pour le réduire en poudre et les flacons seraient toujours pareils,
les étiquettes, les emballages, les vignettes aussi. Et les notices ? Oui, les notices
seraient aussi toujours pareilles. Cest ce que tout le monde raconterait, au pays.
Mais certaines langues prétendaient que Bédéus, qui avait fait autrefois le serment de
rester célibataire à la suite dun mystérieux chagrin damour, ne laissait
pas de raconter nimporte quoi.
- Les pilules de
madame... récite le gros bonhomme chauve. Les pilules de monsieur...
Et nest-ce
pas Ignacy qui ramasse chaque soir le chapeau de crêpe ? Un si beau chapeau, mon Dieu,
garni dune voilette en résille, et sur un plancher crotté que fait fumer la cendre
dun poêle.
Didier HÉNIQUE (Paris, 1997)
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