|
Le Grand Tour de Grèce s'arrête tous les soirs sur le parking de poussière
d'un hôtel typique, un peu à l'écart de la ville, peu importe la ville
d'ailleurs, le tout étant d'en être un peu à l'écart pour permettre
aux voyageurs citadins que nous sommes d'échapper au moins pour ce laps
vacancier aux tumultes trop familiers des métropoles.
En descendant du bus, nous doutons tous de l'existence de quelconque
habitation dans les environs, mais au lieu de nous inquiéter du sens
véritable du " un peu à l'écart " de la brochure, nous préférons
chacun investir nos chambres respectives et reposer nos corps éreintés
par cet excès inimaginable d'inactivité.
Entre vieilles pierres suintantes d'Histoire et sanguinolents vestiges
de gloires délavées, il est vrai que notre parcours aura été des plus
diaboliquement neuroleptiques, mais malgré tout et comme animés d'un
subit désir de se décontracter, tous mes compagnons de bus, mère et
frère compris, sortent de leur tanière moins de cinq minutes après en
avoir pris possession et se ruent nerveusement vers la piscine annoncée
par le fascicule, répondant ainsi à une sorte d'obligation morale toute
française qui consiste à absolument et complètement profiter de tout
ce qu'ils ont payé, la simple disponibilité de la chose ne suffisant
pas à l'accomplissement total de leur bonheur.
Je reste donc seul dans la pièce encore encombrée de valises ouvertes
et de sacs éventrés, victimes textiles de la recherche précipitée des
maillots de bain et des serviettes de plage, petit champ de bataille
maroquinier. J'ôte mes lunettes et m'approche de la porte-fenêtre coulissante.
Elle coulisse en effet en grinçant une note de cor de chasse français.
Peut-être qu'elle a été importée…
Dehors, une petite terrasse s'avance dans la chaleur de l'été méditerranéen.
Je jette un œil attentif à l'hôtel en essayant de faire abstraction
de la symphonie de cris et de ploufs que les baigneurs exécutent sans
trop y croire deux étages en contrebas, pièce classique archi-connue
et terriblement désagréable à l'oreille quand elle est jouée avec si
peu de cœur et de conviction.
Bien que sommairement étudiée, l'architecture a tout de même le mérite
de dépayser un minimum le touriste étranger que je suis. Matériaux modernes,
plans établis comme de troubles ersatz de modèles traditionnels, boiseries
collées pour camoufler les coulures de béton dans les angles des murs,
rideaux brodés, mobilier branlant mais tout grecquement rustique, peinture
bleue, crépis blanc. Dépaysé n'est peut-être pas le mot exact. Je suis
plutôt impressionné devant la rage pathétique avec laquelle une communauté
s'acharne à reproduire les fruits d'une civilisation. Reproduire, ou
représenter d'ailleurs, car nous ne sommes pas là dans le domaine de
la construction, de la production au sens littéral du terme, mais toute
cette débauche d'énergie semble plutôt s'apparenter à un magnifique
effort de reconstitution artistique, comme si l'hôtel tout entier était
une œuvre d'art démesurée, conçue sans le moindre effort de fidélité,
mais au contraire dans l'optique d'en faire la traduction subjective
d'une forme antique et irréprochable inscrite dans l'inconscient collectif
du monde et du touriste lambda par la même occasion. Ce que je devais
apprendre plus tard, c'était que la Grèce entière procédait de la même
démarche, élaboration méthodique d'une titanesque façade de carton pâte
cérébral, sorte de village à thème pour parc d'attraction grandeur nature
élaboré pour flatter les préjugés de l'étranger décidé à ne pas être
déçu par son voyage au pays du sirtaki et des vieux cailloux ancestraux.
Je fais coulisser la porte dans l'autre sens. La note a varié d'un demi-ton,
visiblement plus heureuse de se fermer que de s'ouvrir.
Je prends la résolution de ne pas la contrarier davantage à l'avenir
et m'allonge sur le lit.
Le bruit ronflant de la climatisation vient recouvrir la seconde partie
(adagio) du concert aquatique et je peux m'endormir paisiblement en
pensant à l'affreux destin de cette porte-fenêtre française déracinée
et gémissante, livrée en terre étrangère aux manipulations sordides
de ses compatriotes, triste témoin de leurs gesticulations programmées
dans la contrée même qui a vu naître l'expression du calme olympien.
*
**
Porte
d'Orléans. Le visage décidé de mon père. Le changement dans ses yeux.
Ca fait maintenant cinq minutes qu'il aurait dû se ranger, sortir du
périphérique et prendre l'autoroute en direction du sud.
On pense à une faute d'inattention mais on n'y pense pas longtemps,
un peu parce que la voiture passe tout droit et à allure soutenue quand
la possibilité de rattraper son erreur se présente porte d'Orléans,
mais aussi beaucoup parce que le bougre ne donne pas du tout l'air de
quelqu'un qui vient de se tromper, arborant plutôt sa mine des beaux
jours, sa mine de promeneur dominical, sa mine de joyeux drille des
réunions de famille, sirotant entre deux âneries sa flûte de champagne
parée d'un cotillon. Un type endormi, un type chancelant fait une faute
d'inattention. Mon père ouvre grands les yeux. Mon père malaxe son volant
lentement, comme s'il faisait un massage au cuir sculpté, concentré,
sa pensée nulle part ailleurs que dans ses mains et ses pieds qui dirigent
l'engin, qui le dirigent lui aussi par la même occasion. On ne se trompe
pas de chemin avec une telle application dans ses gestes. Dans ce genre
de cas, le chemin est bordé de balises invisibles, posées là et rendues
réelles par la seule force de la volonté. Dans ce genre de cas, l'erreur
n'est pas possible, règne la méthode.
Les trois voies se réduisent, s'amincissent jusqu'à devenir deux.
Les panneaux lumineux et publicitaires irradient la façade des immeubles
donnant un nom à ces monuments silencieux et impersonnels, leur offrant
une teinte, une raison d'être au-delà de la simple fonction de refuge,
porte-drapeaux tenant bon dans la bataille urbaine, criblés des balles
de l'observateur blasé mais qui ne peut s'empêcher d'assimiler le sens
de leurs armes scintillantes, fierté de la pierre marquée du Dragon,
de l'Epée ou du Lion, femme à poil en néons.
La voiture s'engage dans une série de virage un peu plus serrés que
la courbe monotone qui guide habituellement les roues partout ailleurs
sur le boulevard.
On aurait pu penser à la force centrifuge comme explication plausible
à la trajectoire de mon père. A la force centrifuge ou à toute autre
force capable de maintenir une voiture sur un circuit contre tous les
efforts de son conducteur, voire même de les faire quitter la route,
une sorte de pilote automatique naturel ou divin qui reprendrait ses
droits sans prévenir et au hasard pour rappeler à l'homme que son propre
destin ne lui appartient pas plus maintenant qu'au sortir du Jardin
d'Eden. On aurait pu penser ça si cet événement s'était produit partout
ailleurs sur la route, mais ici malheureusement, une série de virages
tendus nous oblige à accepter l'idée inconcevable que rien n'est dû
à la fortune, aux éléments ou aux constellations mais que tout est entreprise
méditée, absurde pour l'observateur, inimaginable pour un fils tel que
moi, mais néanmoins mûrie selon des mécanismes de décoction bien précis.
Mon père sait ce qu'il fait. Il ne va plus à son travail. Il sait où
il va. Mon père sait, et moi, je ne sais pas.
Pont de Sèvres. 5H50.
Le jour n'est pas près de se lever sur quoi que ce soit.
La
suite la semaine prochaine
|