L'artiste désespéré devant la grandeur des ruines antiques - Deuxième partie
Troudair


Je regarde le paysage par la vitre teintée du bus. Il ne me semble pas qu'on tourne.
Ma mère et mon frère sont assis sur le siège juste devant. Moi, j'ai une place vide à ma droite.
Par la suite, pendant le voyage, successivement, un carnaval de vestiges viendront s'y asseoir : ça commencera par des vieux aux dents de porcelaine qui voudront tout savoir de ma vie, de mes occupations quotidiennes autant que de mes rêves les plus fous, ambulant gravats attendant peut-être que je remplisse leur mémoire vide avec mes propres souvenirs et opinions, et puis il y aura aussi des jeunes gens, imbéciles, idiots ou autres variations autour de cette même gamme, constamment retournés vers le siège arrière ou vers ceux de l'autre côté de l'allée, des jeunes cons comme je les appelle, déblatérant toute la sainte journée à leurs camarades ainsi positionnés des flots d'anecdotes insipides en une sorte de rituel primitif de présentation, ce qu'eux appellent "faire connaissance", une sorte de reniflage de culs version humaine.
Mon expérience en la matière m'a appris à toujours me refuser à ce sinistre jeu, et souvent, un "qu'est-ce que ça peut te foutre" bien senti lancé à mon premier et trop entreprenant interlocuteur me permet de me sortir sans trop d'encombre de ce guêpier social et de pouvoir à nouveau et tranquillement me livrer à l'observation du paysage sans, dieu merci, avoir à étancher la soif de connaissance de ces petits branleurs qui se contenteront ensuite de m'ignorer autant qu'ils le pourront, sans pouvoir néanmoins s'empêcher de me jeter quelques regards noirs auxquels je répondrai la plupart du temps par un large sourire de compassion exagérée tout en espérant que ce petit manège m'offrira, à un moment donné, quelque satisfaction surgie au milieu d'un si désespérant périple.
Ma mère se retourne vers moi, souriante protectrice toujours là où on l'attend : j'aime beaucoup ma mère.
- Ca va ?
- C'est bon.
- C'est beau, dis donc !
- Oui. C'est beau.
Elle se retourne, visiblement satisfaite de ma réponse.
Si seulement je pouvais en être à ce stade d'intimité avec tous les autres passagers de ce bus, voire même avec tous les habitants de la Terre, la vie serait nettement plus calme.
Je remets mes lunettes teintée et tourne la tête vers la vitre, teintée elle aussi. Si avec ça, le soleil peut encore voir mes yeux, alors je ne sais plus quoi faire.
Peut-être une cagoule.

*
**

Quelques tunnels modifient la texture de l'image, brouillent le spectre de manière sensible et stroboscopisent le film en un ralenti artificiel proche d'un expressionnisme allemand revisité seventies, allemandes elles aussi. Il ne manquerait plus que Freddie Mercury en train de brailler par là-dessus, et le tableau serait parfait. Mais en fait de Queen, mon père a préféré faire doucement grésiller l'autoradio sur une fréquence aléatoire faisant souffler les transistors d'une manière trop convenue pour qu'elle apporte quoi que ce soit à la scène. Un son neutre, une vibration déphasée, s'annulant elle-même au fur et à mesure de son développement, un de ces silences à retardement chers aux trophées musicaux du monde entier, probablement récompensés pour avoir le génie de remplacer à merveille dans nos cortex le silence précédent qui nous accompagnait sans mot dire.
Mon père a maintenant abandonné sa moue songeuse.
Son regard s'est teinté d'émotion. Rien de larmoyant, mais disons que l'on peut désormais remarquer, en faisant coïncider nos codes de lecture faciales laborieusement acquis avec certains des signes qu'il a laissé traîner sur son visage se croyant seul, on peut donc remarquer qu'une certaine orientation, nettement plus concentrée celle-ci, creuse ses traits de manière explicite, orientation qu'on pourrait définir à la limite de l'obstination si quelques détails ne manquaient à l'appel pour nous rappeler qu'on ne juge pas l'affect d'un homme à la courbe de ses muscles.
D'un point de vue plus général, on peut noter que sans pour autant dévier de trajectoire, son corps tout entier semble s'être néanmoins braqué vers un cap extrêmement décisionnel. Jambes et bras ne le suivent pas et continuent tranquillement à appuyer sur des pédales et à passer des vitesses, mais tout le reste nous apparaît comme pris d'un élan particulièrement élémentaire, similaire dans son potentiel mécanique à des forces telles que la pesanteur ou la force électromagnétique.
Il est très enrichissant d'observer un homme mû par une telle énergie. Ce genre de combat vaut bien des leçons si on sait en discerner la trace symbolique, et comme il est de coutume pour le théâtre de ce genre combat de toujours laisser l'indice de son existence, on peut en conclure que la vraie source d'une éducation fondatrice réside dans l'observation du professeur plutôt que dans l'écoute attentive de ce qu'il dit. Ne nous a-t-on pas demandé, enfant, de regarder quand on nous parlait, regarder la douleur d'enseigner sur le visage de l'enseignant? Et la remontrance, ne s'accompagnait-elle pas d'une injonction formelle à baisser les yeux, à coup sûr afin de nous priver du spectacle de l'émotion incontrôlée surgie au détours d'un rictus ? Nous priver de l'éducation brute contenue dans ce regard, n'était-ce pas ça, la véritable punition, bien plus avilissante que toutes les lignes à copier ou les heures de retenue que la sentence finale allait ordonner ?
On ne peut pas lire l'émotion d'un homme dans ses traits. S'il ne veut pas qu'on la lise, on ne la lira pas. Mais l'important à savoir, c'est qu'il veut toujours.
Porte d'Italie, 650m.
Mon père quittera bientôt le périphérique.
 

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