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Je regarde le paysage par la vitre teintée du bus. Il ne me semble pas
qu'on tourne.
Ma mère et mon frère sont assis sur le siège juste devant. Moi, j'ai
une place vide à ma droite.
Par la suite, pendant le voyage, successivement, un carnaval de vestiges
viendront s'y asseoir : ça commencera par des vieux aux dents de porcelaine
qui voudront tout savoir de ma vie, de mes occupations quotidiennes
autant que de mes rêves les plus fous, ambulant gravats attendant peut-être
que je remplisse leur mémoire vide avec mes propres souvenirs et opinions,
et puis il y aura aussi des jeunes gens, imbéciles, idiots ou autres
variations autour de cette même gamme, constamment retournés vers le
siège arrière ou vers ceux de l'autre côté de l'allée, des jeunes cons
comme je les appelle, déblatérant toute la sainte journée à leurs camarades
ainsi positionnés des flots d'anecdotes insipides en une sorte de rituel
primitif de présentation, ce qu'eux appellent "faire connaissance",
une sorte de reniflage de culs version humaine.
Mon expérience en la matière m'a appris à toujours me refuser à ce sinistre
jeu, et souvent, un "qu'est-ce que ça peut te foutre" bien senti lancé
à mon premier et trop entreprenant interlocuteur me permet de me sortir
sans trop d'encombre de ce guêpier social et de pouvoir à nouveau et
tranquillement me livrer à l'observation du paysage sans, dieu merci,
avoir à étancher la soif de connaissance de ces petits branleurs qui
se contenteront ensuite de m'ignorer autant qu'ils le pourront, sans
pouvoir néanmoins s'empêcher de me jeter quelques regards noirs auxquels
je répondrai la plupart du temps par un large sourire de compassion
exagérée tout en espérant que ce petit manège m'offrira, à un moment
donné, quelque satisfaction surgie au milieu d'un si désespérant périple.
Ma mère se retourne vers moi, souriante protectrice toujours là où on
l'attend : j'aime beaucoup ma mère.
- Ca va ?
- C'est bon.
- C'est beau, dis donc !
- Oui. C'est beau.
Elle se retourne, visiblement satisfaite de ma réponse.
Si seulement je pouvais en être à ce stade d'intimité avec tous les
autres passagers de ce bus, voire même avec tous les habitants de la
Terre, la vie serait nettement plus calme.
Je remets mes lunettes teintée et tourne la tête vers la vitre, teintée
elle aussi. Si avec ça, le soleil peut encore voir mes yeux, alors je
ne sais plus quoi faire.
Peut-être une cagoule.
*
**
Quelques
tunnels modifient la texture de l'image, brouillent le spectre de manière
sensible et stroboscopisent le film en un ralenti artificiel proche
d'un expressionnisme allemand revisité seventies, allemandes elles aussi.
Il ne manquerait plus que Freddie Mercury en train de brailler par là-dessus,
et le tableau serait parfait. Mais en fait de Queen, mon père a préféré
faire doucement grésiller l'autoradio sur une fréquence aléatoire faisant
souffler les transistors d'une manière trop convenue pour qu'elle apporte
quoi que ce soit à la scène. Un son neutre, une vibration déphasée,
s'annulant elle-même au fur et à mesure de son développement, un de
ces silences à retardement chers aux trophées musicaux du monde entier,
probablement récompensés pour avoir le génie de remplacer à merveille
dans nos cortex le silence précédent qui nous accompagnait sans mot
dire.
Mon père a maintenant abandonné sa moue songeuse.
Son regard s'est teinté d'émotion. Rien de larmoyant, mais disons que
l'on peut désormais remarquer, en faisant coïncider nos codes de lecture
faciales laborieusement acquis avec certains des signes qu'il a laissé
traîner sur son visage se croyant seul, on peut donc remarquer qu'une
certaine orientation, nettement plus concentrée celle-ci, creuse ses
traits de manière explicite, orientation qu'on pourrait définir à la
limite de l'obstination si quelques détails ne manquaient à l'appel
pour nous rappeler qu'on ne juge pas l'affect d'un homme à la courbe
de ses muscles.
D'un point de vue plus général, on peut noter que sans pour autant dévier
de trajectoire, son corps tout entier semble s'être néanmoins braqué
vers un cap extrêmement décisionnel. Jambes et bras ne le suivent pas
et continuent tranquillement à appuyer sur des pédales et à passer des
vitesses, mais tout le reste nous apparaît comme pris d'un élan particulièrement
élémentaire, similaire dans son potentiel mécanique à des forces telles
que la pesanteur ou la force électromagnétique.
Il est très enrichissant d'observer un homme mû par une telle énergie.
Ce genre de combat vaut bien des leçons si on sait en discerner la trace
symbolique, et comme il est de coutume pour le théâtre de ce genre combat
de toujours laisser l'indice de son existence, on peut en conclure que
la vraie source d'une éducation fondatrice réside dans l'observation
du professeur plutôt que dans l'écoute attentive de ce qu'il dit. Ne
nous a-t-on pas demandé, enfant, de regarder quand on nous parlait,
regarder la douleur d'enseigner sur le visage de l'enseignant? Et la
remontrance, ne s'accompagnait-elle pas d'une injonction formelle à
baisser les yeux, à coup sûr afin de nous priver du spectacle de l'émotion
incontrôlée surgie au détours d'un rictus ? Nous priver de l'éducation
brute contenue dans ce regard, n'était-ce pas ça, la véritable punition,
bien plus avilissante que toutes les lignes à copier ou les heures de
retenue que la sentence finale allait ordonner ?
On ne peut pas lire l'émotion d'un homme dans ses traits. S'il ne veut
pas qu'on la lise, on ne la lira pas. Mais l'important à savoir, c'est
qu'il veut toujours.
Porte d'Italie, 650m.
Mon père quittera bientôt le périphérique.
La
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