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Athènes. L'année dernière.
On se prépare à tourner.
Ca s'appelle le Grand Tour de Grèce.
Sur le fascicule, je regarde la carte du pays au travers de mes lunettes
de soleil. Un trait rouge indique notre itinéraire. Il part d'Athènes,
descend vers le sud, pique à l'ouest et finit par remonter nord-est
toute, la figure complète représentant un vague triangle méandreux que
les tour-operators peuvent se permettre d'appeler "tour" grâce à l'unique
raison que le point d'arrivée est le même que le point de départ. Mais
au fond, on ne tourne autour de rien du tout, et même si cette zone
à l'intérieur du triangle est bien intégrée au territoire grec, force
est de constater qu'il y a tout autant de surface grecque à l'intérieur
de cette géométrie arbitraire qu'à l'extérieur. On nous trompe donc
de manière éhontée sur la vraie nature de ce "Grand Tour de Grèce "
qui devrait finalement s'appeler le "Petit Tour d'une Zone Agricole
Insipide Vaguement Triangulaire Comprise Entre Trois Autoroutes Grecques
et Autant d'Hôtels Deux Etoiles ". Evidemment, ce n'est pas le genre
de formule qui attire le client et mieux vaut finalement mentir au touriste
plutôt que de lui faire comprendre un peu cyniquement que ce n'est pas
en deux semaines qu'on explore un pays imprégné de trois milles ans
de philosophie et de génie artistique. La sûreté de l'Etat est en jeu
à propos de ces sujets brûlants, et de l'avis de tous, il vaut bien
mieux cacher ce genre de réalité que d'avoir à traiter les scènes d'hystérie,
de dépressions sauvages et de suicides à l'arme blanche qui peuvent
suivre l'annonce de ce genre de révélation. Il ne fait pas bon étonner
les gens, pas plus que les mettre en face de leur ignorance, même légitime.
La seule règle politique, d'ailleurs, la seule qui soit appliquée avec
la même constance depuis toujours, toute tendance confondue, peut se
résumer en ces mots : ne pas éblouir la santé mentale du peuple.
*
**
De
l'urbaniste le plus perspicace au gamin de trois ans le plus débile,
tous vous le diront : le chemin le plus court pour relier deux points,
c'est la ligne droite.
Quand on a conscience de cette indiscutable réalité, on est en droit
de se demander de quel cerveau spécial naquît l'idée de concevoir l'effroyable
anneau circulaire connu sous le nom de boulevard périphérique, cocasse
fioriture enrobant de son mystère la capitale de France et ajoutant
aux trajets quotidiens de ses habitants une flopée de chiffres indéfinissables,
multiplicateurs de p et d'autres valeurs matinales qui se seraient portées
tout aussi bien sans la torture concentrique de ce traitement bétonneux.
Mais bien plus loin que sa construction, erreur probable tout ce qu'il
a de plus humain, l'interrogation me tiraille surtout à l'endroit de
ses utilisateurs. Qu'un esprit malade fasse construire cette énormité,
passe encore, mais comment diable expliquer qu'autant d'automobilistes
se vautrent à leur tour dans la même insondable méprise ? Mon père vient
peut-être d'effleurer cette aberration, et ce qu'on prenait tout à l'heure
pour de l'étonnement relevait peut-être de la prise de conscience.
Le Cercle.
On ne peut reconnaître qu'un seul coup de génie au créateur du Périphérique,
et ce génie c'est le fait même d'imaginer créer un périphérique, deux
longs cercles au fond, presque parfaits, concentriques, tournant chacun
dans un sens, chaque déplacement de l'un annihilant le mouvement de
l'autre. L'immobile mobilité autour d'un centre, semblable au réseau
sanguin et dont Paris représenterait le cœur soubresautillant, donnant
aux fluides qui le traversent la force d'en faire une fois de plus le
tour.
Cet homme n'avait rien d'un urbaniste, c'est certain. Cet homme devait
être un quelconque shaman, un prêtre du cosmos, théoricien des vibrations
humaines vouant son art à la recherche immorale d'une humanité plus
humaine. En créant ce manège astral aussi bien qu'atomique, le but était
clair même si la réussite finale posait encore question. Il s'agissait
évidemment de mettre la capitale en rotation, la sortir à tout prix
de son immobilité ancestrale, de calquer sa configuration sur celle
de l'atome et des planètes, et peut-être, à force de symboles, finir
par transformer les humains en quelque chose d'autre, quelque chose
qui souffrirait moins, électron, lune, objet en transe.
Mon père a dû sentir.
On ne pourra jamais en être vraiment sûrs, mais ces yeux. Ce n'était
pas de l'étonnement. C'était les yeux d'une sensation. Une sensation
puissante. Celle de se changer en électron. De rejoindre la quiétude
des tournoyants. D'adopter finalement la nature servile et heureuse
de l'objet en orbite autour du corps qui l'attire et le repousse à la
fois.
Porte de Montreuil.
A coup sûr, mon père ne voit plus rien dans le rétroviseur.
La
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