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Porte de Bagnolet.
Il y a un peu plus de voitures sur la route. De camions aussi. Ce genre
de petits camions couverts de tags qu'on imagine remplis de fruits,
de légumes, de poulets morts et d'immigrés clandestins. Ce même genre
de petits camions de maraîchers qui sont les seuls à avoir le droit
de se garer dans les rues qui bordent les places du marché.
Mon père a son avis sur ces camions. Il les trouve sales. Je le sais
parce qu'il me l'a dit un jour. En fait, il ne va jamais au marché à
cause de ça. Uniquement parce que la nourriture qu'il pourrait y acheter
aura traîné à l'arrière de ces tas de merde et de poussière pendant
des kilomètres, malmenée au gré des sursauts de lucidité d'un chauffeur
endormi et puant la sueur, la terre et le tabac froid. Et surtout, n'allez
pas lui parler de nourriture naturelle, d'aliments sains et de conviction
végétalienne.
- Si c'est pour bouffer les poils du marchand en même temps que la tomate
qu'il a cueillie, je préfère autant m'enfiler du cellophane pour le
restant de mes jours !
C'est ce qu'il vous dira.
En fait, je crois que c'est tout simplement parce qu'il n'aime pas se
lever le dimanche matin. Alors il a trouvé cette excuse. Elle en vaut
bien une autre. Et puis, après tout, n'est-ce pas à ce genre d'activité
que nous passons le plus clair de nos vies ? Fournir des excuses, transformer
ces excuses en préceptes, ces préceptes en doctrine et finalement dormir
bien au chaud pendant de longues et grasses matinées, rassuré de n'être
pas inutile mais de s'intégrer parfaitement dans l'édifice bétonné de
notre "manière de vivre ". Peu importe qu'il y ait autant de manières
de vivre que d'êtres humains ici-bas. Pour chacun d'entre eux, il ne
suffit souvent que de ces quelques lois toutes personnelles appliquées
rigoureusement pour que le bonheur, ou du moins ce que j'appellerai
la survivance aimable, puisse trouver son chemin dans le dédale de dénégations
qui nous constitue.
Pour ce qui est de mon père, c'est la vocifération régulière et passionnée
contre les maraîchers (et bien d'autres corps de métier d'ailleurs)
qui lui donne paradoxalement ce ton adorable et cette compassion toute
chrétienne lorsqu'il se retrouve seul avec moi et mes malheurs parodiques.
Pour un autre, ce sera le fait de prendre son café avec trois sucres,
pour un troisième, rien ne sera plus fondateur de jouissance spirituelle
que de se chausser une taille au-dessus de la taille de ses pieds, et
pour un dernier, le mince fil de moral qui le retiendra au-dessus du
gouffre insondable de son propre chaos mental ne pourra se matérialiser
qu'en roulant à plus de 120 km/h sur le Périphérique à 5 heures et demi
du matin.
Ce sont là quelques exemples de la seule grande simplicité de l'Homme,
sa seule force et son impensable moyen de subsistance : sa foi.
*
**
Quand tout à l'heure, les traits de chaleur sur la buée faisaient penser
à quelque persienne ne laissant passer que de minces bâillements de
jour entre leurs intervalles horizontaux d'opacité, ils maintenant dévoilent
tout l'horizon arrière seulement rayé de barreaux dégoulinants.
Mon père observe les visages des passagers des voitures qui le doublent.
Furtifs. Traits fuyants. Instantanés stroboscopés sous l'éclairage public.
Yeux. Nez. Cheveux fondus dans l'ombre des habitacles. Et derrière ces
composantes matérielles, des âmes. Ces électrons inconscients dont nous
parlions tout à l'heure.
Il faut croire que quelque chose tracasse mon père. Ce n'est pas dans
ses habitudes que d'étudier ses contemporains. Il est beaucoup trop
vieux pour ça. Même moi qui suis son fils commence à me lasser de l'excédante
répétition des profiles psychologiques humains. Lui doit être bien au-delà
de tout cela. Lui ne voit même plus Monet dans le rétroviseur, Turner
dans l'ampoule des réverbères. Lui n'est plus avec nous. Sans qu'on
puisse dire si c'est bien ou mal, lui est ailleurs.
Il écarquille un peu les yeux, remonte ses sourcils d'un demi-centimètre.
Il prend l'air étonné de l'enfant qui vient de naître, né pourtant depuis
un bon bout de temps. J'imagine que ce doit être un de ces rituels de
travailleurs matinaux, un de ceux qui les tient éveillés en attendant
que le café fasse son effet. De quoi pourrait-il être étonné de toute
façon ? Peut-on encore à son âge être surpris par un visage, une idée
? Qu'on puisse s'émerveiller reste une chose probable, minuscule répit
magique lové dans le mouvement pratique quotidien, mais de l'avis de
tout un chacun, l'étonnement, le vrai étonnement qui fait écarquiller
les yeux et remonter les sourcils, celui-ci nous quitte en même temps
que les fréquences aiguës dans les timbres de nos voix, fréquences d'ailleurs
associées la plupart du temps à ce sentiment réactif primaire, presque
bêta, qui ne trouve d'excuse à sa manifestation que dans les draps tâchés
de pisse de l'enfance. Et passé un certain âge, l'étonnement ne survient
plus à un degré de pureté simplement originelle, mais seulement mouillé
d'ironie, de fausse science, d'aveu dissimulé de génie omniscient. Ainsi
on entendra dire à travers tout le pays des "tu m'étonnes ! " scandés
comme machinalement, défis terrestres pathétiques lancés à la face des
dieux qui se croyaient les seuls à ne plus être étonnés de rien. " Etonnez-moi
" avait-on dit à Cocteau. Ne m'étonnez pas ce soir. Ne m'étonnez pas
immédiatement car c'est bien sûr impossible, mais que cette phrase soit
la base du travail de toute votre vie, si tant est qu'une vie suffise
pour étonner un seul homme du vingtième siècle, pour lui faire avouer
au grand jour, par un écarquillement des yeux et un bond des sourcils
incontrôlés qu'il ne sait pas tout et que le monde autour de lui recèle
encore des sources vivaces de nouveauté.
Mon père serait-il étonné ?
Les conducteurs sur la route sont les mêmes que tous les autres matins.
Les voitures ont toujours quatre roues, le béton gris, le goudron noir.
Autre chose nous échappe. Une variation infime que nous ne sommes pas
en mesure de saisir pour n'avoir pas contemplé ce paysage trop de fois
au point de ne plus rien y voir, qu'un gouffre blanc, qu'une toile vierge
sur laquelle le moindre changement serait aussi visible qu'une flaque
de sang dans une baignoire. Mon père a dû voir cette flaque, là dehors,
ou ailleurs, à l'intérieur de lui-même. Une pensée étrangère a dû le
parcourir. Mais c'est là le problème de l'observation brute d'un individu
définitivement sorti de la prime enfance. On ne lit pas les pensées
des gens. Leurs yeux ne sont pas des livres ouverts à la bonne page
comme vous le diront bon nombre de demeurés post-romantiques, charlatans
pour la plupart, vestiges tordus des temps classiques où les hommes
étaient encore assez bêtes pour s'imaginer que les sentiments humains
ont un retentissement fulgurant sur leur corps et leurs sens. Pour savoir
réellement ce que pense mon père, il faudrait qu'il nous le dise, mais
il ne nous le dira pas. Car personne ne parle tout seul pour renseigner
le spectateur de ses convictions de l'instant, comme dans les mauvais
soaps. Mon père ne parlera pas, et tout au mieux nous ne pourrons saisir
que deux ou trois reliefs supplémentaires juste au-dessus de ses sourcils.
Rien de très convaincant. Pas plus qu'informatif.
L'âge nous ferme à la transparence.
L'âge nous rend aussi opaque que les pare-brise arrière à la froide
saison.
Mais néanmoins, sous le marbre des apparences, j'ai tout de même l'ambition
de penser que résident certains parfums délicats qui n'en finiront jamais
d'embaumer. Ceux de lèvres baisées, ceux de bouquets de mains, ceux
de nuques humides.
La
suite >>
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