L'artiste désespéré devant la grandeur des ruines antiques - Première partie
Troudair


Porte de Bagnolet.
Il y a un peu plus de voitures sur la route. De camions aussi. Ce genre de petits camions couverts de tags qu'on imagine remplis de fruits, de légumes, de poulets morts et d'immigrés clandestins. Ce même genre de petits camions de maraîchers qui sont les seuls à avoir le droit de se garer dans les rues qui bordent les places du marché.
Mon père a son avis sur ces camions. Il les trouve sales. Je le sais parce qu'il me l'a dit un jour. En fait, il ne va jamais au marché à cause de ça. Uniquement parce que la nourriture qu'il pourrait y acheter aura traîné à l'arrière de ces tas de merde et de poussière pendant des kilomètres, malmenée au gré des sursauts de lucidité d'un chauffeur endormi et puant la sueur, la terre et le tabac froid. Et surtout, n'allez pas lui parler de nourriture naturelle, d'aliments sains et de conviction végétalienne.
- Si c'est pour bouffer les poils du marchand en même temps que la tomate qu'il a cueillie, je préfère autant m'enfiler du cellophane pour le restant de mes jours !
C'est ce qu'il vous dira.
En fait, je crois que c'est tout simplement parce qu'il n'aime pas se lever le dimanche matin. Alors il a trouvé cette excuse. Elle en vaut bien une autre. Et puis, après tout, n'est-ce pas à ce genre d'activité que nous passons le plus clair de nos vies ? Fournir des excuses, transformer ces excuses en préceptes, ces préceptes en doctrine et finalement dormir bien au chaud pendant de longues et grasses matinées, rassuré de n'être pas inutile mais de s'intégrer parfaitement dans l'édifice bétonné de notre "manière de vivre ". Peu importe qu'il y ait autant de manières de vivre que d'êtres humains ici-bas. Pour chacun d'entre eux, il ne suffit souvent que de ces quelques lois toutes personnelles appliquées rigoureusement pour que le bonheur, ou du moins ce que j'appellerai la survivance aimable, puisse trouver son chemin dans le dédale de dénégations qui nous constitue.
Pour ce qui est de mon père, c'est la vocifération régulière et passionnée contre les maraîchers (et bien d'autres corps de métier d'ailleurs) qui lui donne paradoxalement ce ton adorable et cette compassion toute chrétienne lorsqu'il se retrouve seul avec moi et mes malheurs parodiques. Pour un autre, ce sera le fait de prendre son café avec trois sucres, pour un troisième, rien ne sera plus fondateur de jouissance spirituelle que de se chausser une taille au-dessus de la taille de ses pieds, et pour un dernier, le mince fil de moral qui le retiendra au-dessus du gouffre insondable de son propre chaos mental ne pourra se matérialiser qu'en roulant à plus de 120 km/h sur le Périphérique à 5 heures et demi du matin.
Ce sont là quelques exemples de la seule grande simplicité de l'Homme, sa seule force et son impensable moyen de subsistance : sa foi.

*
**

Quand tout à l'heure, les traits de chaleur sur la buée faisaient penser à quelque persienne ne laissant passer que de minces bâillements de jour entre leurs intervalles horizontaux d'opacité, ils maintenant dévoilent tout l'horizon arrière seulement rayé de barreaux dégoulinants.
Mon père observe les visages des passagers des voitures qui le doublent.
Furtifs. Traits fuyants. Instantanés stroboscopés sous l'éclairage public. Yeux. Nez. Cheveux fondus dans l'ombre des habitacles. Et derrière ces composantes matérielles, des âmes. Ces électrons inconscients dont nous parlions tout à l'heure.
Il faut croire que quelque chose tracasse mon père. Ce n'est pas dans ses habitudes que d'étudier ses contemporains. Il est beaucoup trop vieux pour ça. Même moi qui suis son fils commence à me lasser de l'excédante répétition des profiles psychologiques humains. Lui doit être bien au-delà de tout cela. Lui ne voit même plus Monet dans le rétroviseur, Turner dans l'ampoule des réverbères. Lui n'est plus avec nous. Sans qu'on puisse dire si c'est bien ou mal, lui est ailleurs.
Il écarquille un peu les yeux, remonte ses sourcils d'un demi-centimètre. Il prend l'air étonné de l'enfant qui vient de naître, né pourtant depuis un bon bout de temps. J'imagine que ce doit être un de ces rituels de travailleurs matinaux, un de ceux qui les tient éveillés en attendant que le café fasse son effet. De quoi pourrait-il être étonné de toute façon ? Peut-on encore à son âge être surpris par un visage, une idée ? Qu'on puisse s'émerveiller reste une chose probable, minuscule répit magique lové dans le mouvement pratique quotidien, mais de l'avis de tout un chacun, l'étonnement, le vrai étonnement qui fait écarquiller les yeux et remonter les sourcils, celui-ci nous quitte en même temps que les fréquences aiguës dans les timbres de nos voix, fréquences d'ailleurs associées la plupart du temps à ce sentiment réactif primaire, presque bêta, qui ne trouve d'excuse à sa manifestation que dans les draps tâchés de pisse de l'enfance. Et passé un certain âge, l'étonnement ne survient plus à un degré de pureté simplement originelle, mais seulement mouillé d'ironie, de fausse science, d'aveu dissimulé de génie omniscient. Ainsi on entendra dire à travers tout le pays des "tu m'étonnes ! " scandés comme machinalement, défis terrestres pathétiques lancés à la face des dieux qui se croyaient les seuls à ne plus être étonnés de rien. " Etonnez-moi " avait-on dit à Cocteau. Ne m'étonnez pas ce soir. Ne m'étonnez pas immédiatement car c'est bien sûr impossible, mais que cette phrase soit la base du travail de toute votre vie, si tant est qu'une vie suffise pour étonner un seul homme du vingtième siècle, pour lui faire avouer au grand jour, par un écarquillement des yeux et un bond des sourcils incontrôlés qu'il ne sait pas tout et que le monde autour de lui recèle encore des sources vivaces de nouveauté.
Mon père serait-il étonné ?
Les conducteurs sur la route sont les mêmes que tous les autres matins. Les voitures ont toujours quatre roues, le béton gris, le goudron noir. Autre chose nous échappe. Une variation infime que nous ne sommes pas en mesure de saisir pour n'avoir pas contemplé ce paysage trop de fois au point de ne plus rien y voir, qu'un gouffre blanc, qu'une toile vierge sur laquelle le moindre changement serait aussi visible qu'une flaque de sang dans une baignoire. Mon père a dû voir cette flaque, là dehors, ou ailleurs, à l'intérieur de lui-même. Une pensée étrangère a dû le parcourir. Mais c'est là le problème de l'observation brute d'un individu définitivement sorti de la prime enfance. On ne lit pas les pensées des gens. Leurs yeux ne sont pas des livres ouverts à la bonne page comme vous le diront bon nombre de demeurés post-romantiques, charlatans pour la plupart, vestiges tordus des temps classiques où les hommes étaient encore assez bêtes pour s'imaginer que les sentiments humains ont un retentissement fulgurant sur leur corps et leurs sens. Pour savoir réellement ce que pense mon père, il faudrait qu'il nous le dise, mais il ne nous le dira pas. Car personne ne parle tout seul pour renseigner le spectateur de ses convictions de l'instant, comme dans les mauvais soaps. Mon père ne parlera pas, et tout au mieux nous ne pourrons saisir que deux ou trois reliefs supplémentaires juste au-dessus de ses sourcils. Rien de très convaincant. Pas plus qu'informatif.
L'âge nous ferme à la transparence.
L'âge nous rend aussi opaque que les pare-brise arrière à la froide saison.
Mais néanmoins, sous le marbre des apparences, j'ai tout de même l'ambition de penser que résident certains parfums délicats qui n'en finiront jamais d'embaumer. Ceux de lèvres baisées, ceux de bouquets de mains, ceux de nuques humides.
 

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