L'artiste désespéré devant la grandeur des ruines antiques - Première partie
Troudair

Les petits filaments incrustés dans le pare-brise arrière dessinent des traits horizontaux sur la buée et mon père semble songeur sans que ces deux événements aient bien sûr aucun rapport entre eux.
Mon père semble songeur, mais peut-être qu'il ne l'est pas du tout. Ce pourrait en fait n'être juste que mon souhait.
On voit ce qu'on veut sur le visage des gens. On y voit des tas de choses mais en générale rien qui ne soit vraiment révélateur d'aucun détail de la personnalité de l'individu ainsi scruté.
Observer les gens nous en apprend plus sur nous-mêmes que sur n'importe qui d'autre.
On regarde l'œil du juge et l'on se souvient de ses pêchers. C'est une belle formule. Ce doit être proche de la vérité. C'est ce qu'on dit en tout cas.
Moi, je me souviens effectivement de mes pêchers mais ce n'est pas de ça qu'on parle. Car pendant tout ce temps, mon père songe, je m'imagine du moins qu'il songe. Qu'est-ce qu'il pourrait faire d'autre ? Quoi d'autre que songer à la route et aux voitures qui le doublent ? La pierre et la tôle. Ferraille et poussière. Un univers volatile, grouillante manifestation du chaos de l'univers. Monotone ? Non. Ou alors la vie est monotone. Trois petits points à cet endroit. Encore une question que nous ne sommes pas en droit de nous poser, une de ces grandes questions réservées au Conseil des Sages. Ne pas penser. Ne pas juger. Se faire juger. Se faire réfléchir dans les regards. Observer les réactions. Observer les faits. En témoigner. Platement. Petitement. Modestement. Et laisser le reste aux autorités compétentes, Sages et Mentors, Présidents et Uniformisés, Médailles et Trophées. C'est le prix à payer pour notre liberté. Ne pas réagir. Seulement agir et se faire observer. Vous pouvez tout faire. Vous pouvez tout dire. Mais Bon Dieu, Grand et Bon Dieu, ne jugez pas ! Ou c'est la foudre et l'uniforme qui vous attend. Le Tapis Lisse par-dessus la Moquette.
Alors observons. Et ma profession de foi à moi, c'est d'observer mon père. Regarder derrière en fait. Reluquer la pièce sombre dans laquelle j'ai été façonné et d'où on m'a éjecté. Et si rien ne ressort de tout ça, alors regarder ce qu'il regarde. Jugeons ensemble, je lui dirai, en secret. Jugeons le monde entier, foutons-le à nos pieds, nos quatre pieds de père et de fils, nos quatre pieds identiques plantés dans le même sol, pourrissant dans la même terre. Il devra forcément sortir quelque chose de cette expérience, pousser une plante dopée par l'engrais de nos chairs moisies. Même si ce n'est pas nous. Même si nous donnons naissance tous les deux à autre chose. Pourquoi ne pas juger un peu pour essayer ? Personne ne nous entendra.

*
**

Le périphérique la nuit ne défile pas sous les roues. Il ne déploie pas comme un long tapis sombre ses kilomètres de bitume devant l'automobiliste hypnotisé. Le périphérique la nuit, c'est l'Espace. Pas le Plan, le Volume. Trois dimensions qui jettent leurs omégas dans toutes les directions à la fois et la voiture est au milieu. On croise des flaques de lumières orangées, tièdes, des flaques de matière granuleuse disposées irrégulièrement sur notre chemin. On croise d'autres vaisseaux, des navettes, des fusées, d'autres corps moins définissables, plus proches du météore que de l'astronef. Et à l'intérieur de ces objets, des hommes, des femmes, des enfants plus rarement, tous passagers, tous en orbite, tous suivant sans broncher la trajectoire immuable que leurs volontés assoupies ont eu la présence d'insuffler à leur monture astrale. Où vont-ils si vite se demandait mon père ? Où vont-ils si vite à une heure pareille ? Nulle part, peut-être. Ils ne font que tourner. Voilà ce qu'ils font. Ils tournent en attendant que les forces primaires cessent d'agir, que les + et les - s'annulent et que le Big Crunch remballe tout son barda. C'est ce qui doit se passer de toute façon. C'est bien ce qu'on dit ? Une grosse purée, puis une petite purée, puis un petit pois en purée, puis plus rien. Et quand il y a encore un petit pois, on peut bien tourner autour, mais une fois que tout a disparu, autour de quoi vous voulez tourner ? Tourner sur soi-même ? Y'a même plus de soi-même ! Y'a plus rien, je vous dis ! Alors vous voyez que c'est bien ça qu'ils attendent, tous ces types. Ils attendent qu'il n'y ait plus rien autour de quoi tourner. Périphérique, petits pois, gros cons pressés, orbites et climatisation, que tout ça disparaisse dans un bon gros silence discret, et qu'on ne s'emmerde plus à avoir à tourner autour de quoi que ce soit. Etre immobile une fois pour toute. La Mort ? Si j'avais voulu dire ça, je l'aurais fait…  

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