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Périphérique Nord. 5H35.
L'exécution d'une rotation prolongée rend certains enfants saouls, certains
animaux fous.
La luminosité excessive des phares aveugle mon père, mollement figé
au volant de son véhicule.
La buée sur la vitre, les gouttes d'eau sur le rétroviseur, des centaines
de prismes réfléchissants une image trouble, panorama fébrile, les tableaux
impressionnistes auxquels tout ça ne peut pas lui faire penser. Il ne
les a jamais vus, ces tableaux. Le pont japonais auquel je pense moi.
Monet collé à la UHU sur la couverture de l'agenda de la fille.
La chaussée est glissante, les pneus pas encore assez lisses pour être
dangereux.
Dans quel sens est-ce qu'il tourne ? Porte de Pantin. A la prochaine
porte, on le saura.
Les voitures le frôlent. Un connard lui fait des appels de phare pour
qu'il se dégage. Il attend un petit peu pour montrer de quoi il est
capable, puis il se rabat. Le connard passe. Mon père se demande comment
on peut être si pressé à cinq heures et demi du matin. Moi, je me dis
qu'il y a cent mille raisons. On ne parle pas de moi. On laisse les
cent mille raisons. Mon père, lui, pense qu'il n'y en a aucune. Il n'y
pense même plus, et Monet reste collé sur le rétroviseur. Monet qui
ferait du cinéma. De la télé plutôt.
Aujourd'hui, c'est lundi. Mon père va travailler. Lui dirait qu'il va
au travail. Ce n'est pas tout à fait pareil, lundi ou pas.
Des murs de béton de trois à cinq mètres de haut bordent le boulevard.
Des murs de bétons comme des gradins du haut desquels des milliers de
parasites le regardent et attendent qu'une erreur de pilotage l'envoie
dans le décor. Il ne faut pas s'imaginer que les parasites (bugs) ont
des occupations beaucoup plus intéressantes que les nôtres. En règle
générale, leurs hobbies (passe-temps) sont bien aussi chiants et stupides,
et le cas est d'autant plus vrai pour ce qui est des parasites du Périphérique.
Organisés en meutes grasses, ils se postent aux endroits les plus sensibles
du parcours circulaire et ne font qu'attendre que quelque chose se passe,
gobant au passage les parasites plus petits qui viennent traîner trop
près de leurs gueules.
Et c'est tout. Ca n'est pas foncièrement excitant, mais la vie d'un
parasite se résume à ça.
Pauvre parasite, me direz-vous. Mais qu'est-ce qu'un organisme aussi
insignifiant pourrait attendre de plus de toute façon ? Parce qu'il
faut dire aussi qu'à l'échelle d'un parasite, un fatras de tôles, de
feu et de sang fonçant à 120 km/h, c'est déjà pas mal impressionnant.
Un sacré beau spectacle, même. Rien à voir avec les trois clowns et
les deux lamas qu'on montre en général aux enfants humains, sans compter
que ça leur coûte rien, aux parasites. Ni quarante balles, ni leur autoradio,
ni rien. Juste un peu de chance. Mais comme tout le monde le sait, les
parasites ont de la chance. Y'a de la veine que pour la crapule (la
vermine). C'est ce qu'on dit, je crois.
En fait, tout bien réfléchi, la vie d'une bactérie sera bientôt plus
trépidante que celle d'un humain. Mais je pense aussi qu'on ne doit
pas pour autant en tirer de conclusions. Pas pour l'instant. Des réflexions
de ce type auront bien le temps d'arriver jusqu'à l'Assemblée Nationale.
Et ce sera alors le problème de tout le monde, et chacun ira de sa propre
interprétation. Mais pour l'instant, laissons filer ces pensées. On
ne parle pas de parasites. On parle de mon père. Et on parle peinture.
*
**
Porte des Lilas. Le flash du radar claque au passage des voitures. Mon
père lève le pied. En dessous de 80 km/h, il ne se fera pas avoir. Une
autre technique consiste à se coller au cul de la voiture de devant
pour qu'elle apparaisse aussi sur la photo. Quand on est deux sur la
photo, on peut la contester, c'est la loi. Si seulement ça pouvait être
vrai tout le temps. Il y a une ou deux photos que j'aurais bien aimé
contester.
La
suite>>
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