Par une douce journée du mois d'avril, deux agents de Fluctuat, au lieu de se prélasser sur les berges d'un cours d'eau au soleil, poirautaient depuis une demie-heure dans le hall des éditions Gallimard, parmi les effluves de parfums Chanel, les yeux remplis d'images de belles plantes en tailleurs Yves Saint-Laurent.
Il était 15h30 et visiblement l'attachée de presse avait du mal à réveiller Monsieur Maurice pour qu'il soit en état de donner une interview.
Au bout de deux interventions auprès d'une secrétaire au regard dédaigneux, on nous a invité à monter l'escalier et pénétrer dans l'antre sacré. Une grande salle pleine de glaces, avec une table dont la longeur ferait pâlir d'envie plus d'une ambassade. Au bout, trônait un cowboy, un Stetson noir enfoncé sur la tête, des lunettes de soleil sur le nez, un Bomber synthétique sur les épaules. Maurice Dantec dans toute sa splendeur. The cyber-écrivain. Calme, stoïque (nous n'étions que les premiers sur une longue liste d'emmerdeurs qu'il devrait se coltiner dans la journée). Seules ses mains s'agitaient fébrilement à rouler, rouler, rouler...
Ce qu'il nous a raconté ? C'est une longue histoire... Il est préférable que vous vous débrouilliez vous-mêmes...
Entretien réalisé par maya szymanowska (textes) et fx couval (photos)
Février 1999
MS : Est-ce que tu pourrais te définir politiquement ? Es-tu un anarchiste de droite ?
Maurice Dantec : On m’a catalogué comme ça. Mais je laisse aux gens le soin de mettre des étiquettes. Je ne vais pas commencer à m’en coller moi-même. Cela ne m’intéresse pas. Le champs politique français est mort, il est plein des nécroses vivantes. C’est quoi la politique ? C’est choisir entre De Villiers et Edith Cresson ? C’est choisir entre la Commission de Bruxelles et rien ? Moi j’ai choisi les Etats-Unis. J’aurais voulu dire les Etats-Unis d’Europe. Mais personne ne veut les faire. C’est pour cela que je suis parti. C’est pour cela que j’ai décidé de devenir Américain. Là-bas, c’est fait. On peut passer à autre chose comme le séquençage du génome humain, comme le clonage, comme la colonisation de Mars. Qu’ils feront, n’en déplaise à nos Claude Allègre.
FX : Le Canada, n'est-ce pas un Etat-Nation ?
DANTEC: Non, c’est un état fédéral , qui se considère même plus communautaire. Le problème du Québec est un problème à régler, mais à mon avis c’est un problème qui va se régler très , très vite. Comme dans Babylon Babies, le problème est réglé, le Québec devient un Etat libre associé.
MS : Crois-tu que l’Europe a fait son temps ?
DANTEC : C’est pire que cela. Elle a creusé sa tombe. Tant qu’on verra dans ce pays cette alliance que Sollers appelle Vichy-Moscou. On la voit avec le SNES dans la rue, le GUD, le Front National. Ils sont tous pour l’arrêt des bombardements au Kosovo, parce que Milosevic c’est leur pote, et qu’ils allaient tous à l’époque passer des vacances dans le Sud de la Yougoslavie.
MS : Que penses-tu de cette nouvelle technologie ?
DANTEC : C’est un autre média , mais ce n’est pas tout à fait un autre média. C’est aussi une nouvelle biosphère. Une sorte de biosphère numérique. Qui n’amène pourtant ni démocratisation symbiotique, ni l’horreur économique, décrite par d’autres. L'internet permet plus de libertés, donc plus de crimes.
MS : Est-ce à dire que cette sphère-là va être investie par tous les crimes ?
DANTEC : Elle l’est déjà. Le fait que les Serbes ont tentés de pirater un satellite de l’Otan, le fait qu’en ce moment les équipes du Pentagone qui travaillent ardemment à leur rendre la monnaie de la pièce, etc.. Ca y est, la guerre électronique a commencé, la troisième guerre aussi.
MS : Parlons de ton dernier roman Babylon Babies. Combien de temps as-tu mis pour l'écrire ?
DANTEC : Deux ans et demi environ. Je suis passé par deux phases : une première exponentielle, puis un an d'élagage et de recontruction. Le bouquin a été réécrit dix fois. Le processus d’écriture est pour moi quelque chose de très complexe. C’est pour cela que dans Babylon Babies il y a des actes extrêmement conscients, des mises en abymes. Le processus littéraire devient l'objet même de la narration. Par le biais des personnages schizophrènes, par le biais de Marie Zorn ou Joe-Jane.
MS : Pourquoi écris-tu plutôt des romans noirs ?
DANTEC : Peut-on écrire autre chose aujourd’hui ? C’est quoi un roman noir, d’abord ? La plupart des romans qui se prétendent noirs aujourd’hui, je dirais plutôt que ce sont des romans rouges. Pour ne pas dire rouges-bruns, pour certains. Les soi-disant romanciers noirs, sont plutôt des littérateurs rouges , qui seraient mieux à leur place au syndicat des écrivains de Moscou. Il n’y a rien là-dedans. On parle de quoi ? Le mouvement social de 95 ? C’est ça le social ? Les gens qui se mettent en grève, c’est important ? Ah bon ?
MS : Où te places-tu dans l’horizon du polar ou du roman noir français ? DANTEC : Ailleurs.
MS : Au Canada ?
DANTEC : Oui, c’est ça oui. Peut-être même plutôt sur la planète Mars. Je ne crois pas aux gens, je n’aime pas parler des gens, je crois aux manipulations transgéniques dans la littérature. Je me méfie des gens qui se définissent à priori "auteurs de romans noirs". C’est un hasard et une amitié qui m'ont mené à la Série Noire et à la Noire. J’aurais pu être ailleurs. Tout le monde le sait. J’en ai rien à tanquer de tout ça. La différence entre la littérature américaine et le polar français, c’est la différence entre Américan Tabloïd et 99% de la production française qui se prétend être des polars. Les problèmes traités par le polar français ne sont pas les miens. Je n'aime pas les héros au grand cœur. On se demande comment ils bouffent tous les jours. Ils descendent d’une rame de métro pour faire détaler six skinheads à eux tout seuls . J’ai jamais eu d’expérience comme ça dans ma vie. La seule fois où j’ai rencontré six skinheads , je suis parti tout seul en courant.
MS : Est-ce que tu écris sous l’influence des drogues ?
DANTEC : Oui, j'écris sous l'influence du cannabis en particulier pour une consommation quotidienne et d'autres drogues plus puissantes, quand j’en ai besoin. Le LSD par exemple.
MS : Quelles sont tes références littéraires ?
DANTEC : La science fiction psychédélique des années ’60-’70 : Philip K. Dick, Ballard, Bruner, Zelazny, Frank Herbert.
MS : Tu prépares un autre livre avec Toorop comme héros ?
DANTEC : Oui, mais je vais d'abord prendre un an de vacances… Je ne sais pas où je vais.
MS : Passons à d’autres auteurs que tu aimes, dont tu te réclames. Tu cites toujours des auteurs américains, jamais d’auteurs français, voire tout simplement européens...
DANTEC : Je me suis arrêté à l’Europe des années trente. Je pourrais citer Kafka,
Stefan Zweig. Je pourrais aller au-delà, je pourrais citer Flaubert,
Chrétien de Troyes, l’épopée de Gilgamesh, la Bible. Evidemment, la littérature qui m’a le plus influencée , est celle de la deuxième moitié du XXe siècle. C’est le moment où la littérature américaine , comme l’ensemble de la culture américaine a atteint son apogée, est devenue une des cultures dominantes. J’ai de la compassion pour la littérature française d' après la Deuxième Guerre Mondiale.
MS : Mais tu as encensé Houellebecq dans l’interview dans les Inrockuptibles...
DANTEC : Oui, parce que
Houellebecq me semble un écrivain important. Qui commence à s'attaquer à des problèmes qui dans ce pays ont été trop longtemps en suspens : les rapports entre la science et l’homme, la sexualité. C’est un des derniers bouquins que j’ai lu avant les Racines. Quand j’écris, je ne lis plus, je me ferme. Ce qui m’a amusé en lisant les critiques, c’est que personne n’a vu un truc énorme. A savoir que Houellebecque traduit par l'écriture l’expérience d’Allan Aspes sur la corrélation entre les particules subatomiques. Michel et Bruno , ce sont deux particules opposées. Quand Michel fait une expérience, c’est Bruno qui en tire des conclusions et vice-versa.
MS : Es-tu schizo ?
DANTEC : Je crois que tout écrivain qui doit s’assumer comme tel, doit au moins flirter avec ça. Ce n’est pas possible autrement.
MS : Marie Zorn est l’image d’un écrivain qui remplace dieu.
DANTEC : Ma Marie, ce n’est pas un écrivain, Marie Zorn c’est la littérature. C’est le flot verbal continu, la génération sans fin , l’éternel retour comme disait Nietzsche du grand fleuve cosmique de l’ADN et du cerveau, sans limite.
MS : Toorop, le protagoniste de Sirène Rouge et de Babylon Babies est un super-héros. Il échappe à tous les cataclismes. Tes livres ressemblent à des films de John Woo.
DANTEC : J’aime bien
John Woo. Cependant, mon héros, je le vois plus comme un Clint Eastwood, maintenant qu’il a pris de la bouteille.
MS : C’est un peu un héros au grand cœur.
DANTEC: En quoi est-ce un héros au grand cœur ? Je fais tout pour en faire un être relativement implacable, qui peut tuer quarante personnes en 480 pages. On m’a dit, c’est un héros idéaliste. Ah bon ? Un mercenaire qui s’engage en Bosnie-Herzegovine, qui va combattre avec une centaine de fêlés, est-ce un idéaliste?
MS : Finalement il se retrouve toujours du bon côté…
DANTEC : Mais il aurait pu aller du mauvais. Qu’est ce qu’on en sait ?
MS : Il combat toujours pour la liberté.
DANTEC : Ah, oui, je comprends mieux... Comment je vais me sortir de là ? Toorop est un guerrier professionnel. C’est un peu un Mad Max, mais il n’était pas prédisposé à le devenir. Au départ il voulait devenir écrivain. C’est mon double négatif ; l’homme que je ne suis pas devenu. Je me suis créé une entité négative. Toorop est allé au bout d’un certain nombre de choix, que j’aurais pu faire, et il les assume. J’ai essayé de bien traduire ça. Par exemple il ne sauve pas Marie Zorn par idéalisme. Il est chargé contre monnaie sonnante et trébuchante de la protéger. C’est un professionnel, il fait son job.
MS : Mais il a du mal à l’avouer…
DANTEC: Quand Marie Zorn lui pose la question , pourquoi il fait ça, c’est pourquoi il fait tout ça, comment il est venu à faire ce qu’il fait. Toorop est devenu soldat parce qu’une guerre s’est déclenchée en Europe, et il s’y est engagé , parce qu’il y a trouvé du plaisir, parce qu'il a vu que c’était son truc. L’héroïsme est une réaction particulière face à une situation plus que particulière. L’héroïsme ne peut se manifester que si, par exemple, Gallimard prend feu. Qui fuit ? Qui sauve la personne qui brûle à côté d’elle?
MS : Le Toorop dont tu parles semble pourtant bien sentimental à la fin de la Sirène Rouge.
DANTEC : Absolument, cette fin est beaucoup trop sentimentale, c’est une fin ratée, parce que j’étais soumis à la pression du temps, parce que je n’avais pas conscience d’un certain nombre de problématiques littéraires qui étaient posées par le travail d'écrivain. C’était mon premier livre. Pour ne rien cacher, j’ai un peu bâclé la fin. Et effectivement , elle est un peu sentimentale. Mais à ce moment-là, Toorop a 33 ans, il a encore des reliquats d’humanité. Mais ce n’est pas non plus un mercenaire opportuniste. Il est assez atypique. C’est un individualiste. La guerre, il en fait son métier, parce que ça lui apprend des choses. Il est curieux. Et la guerre c’est une des activités humaines où l’humain se révèle le mieux, que ce soit dans la lâcheté, le courage, l’intelligence, et parfois aussi l’émotion.
MS : C’est terrible de penser cela...
DANTEC : Je le pense, oui. Toorop le pense aussi.
MS : As-tu déjà fait la guerre ?
DANTEC: On va dire oui.
MS : Où ?
DANTEC : Je ne peux pas en parler. C’est autre chose. Je n'en parlerai pas. Il n’y a pas une période de l’histoire humaine où il n’y a pas de conflit. Quand des politiciens ou des idéologues prétendent un jour construire une humanité sans conflit, je dis : ces gens-là, ils voudraient tuer l’humain. Il n’y aura plus d’humains le jour où il n’y aura plus de guerre. Il y aura autre chose, je ne dis pas, mais plus d’humains. L’humain c’est un prédateur. C’est un mécanisme de retournement contre la nature.
MS : Si tu soutiens cela , que c’est dans la guerre que l’être humain se révèle, pourquoi ne vas-tu pas la faire, la guerre ?
DANTEC : Figure-toi que j’y pense chaque jour. Mais pour des raisons de vie privée, c’est un choix que je ne peux plus faire. Quand t’as une femme et un enfant il y a des risques personnels que tu remets à plus tard. Je n’ai pas dit que c’est uniquement dans la guerre que l’humanité se révèle. Mais c'est pourtant souvent le cas, on le voit bien au Kosovo. Ce n’est pas de l’inhumanité. Il faut relire Hannah Arendt pour comprendre qu’Eischmann était parfaitement humain, comme disait Nietzsche, trop humain. Ce n’est pas l’inhumanité qui me fais peur, au contraire, c’est l’humanité qui me déçoit.
MS : De tes livres émane cependant une espèce d’humanisme impuissant face à ce qui arrive.
DANTEC : On conserve toujours une nostalgie secrète pour un âge d’or qui est impossible.
MS : Dans tes bouquins, il y a toujours des bunkers qui sont des havres de paix…
DANTEC : Crois-tu vraiment que le bunker de Babylon Babies soit un havre de paix ? Ces gens-là sont en guerre permanente. Vis-à-vis de leur propre camp , vis-à-vis de l’extérieur. Ce n’est pas une communauté pacifiste. Ils sont en guerre y compris contre eux-mêmes. Leur objectif est de dissoudre leur humanité dans les machines.
La vie de Maurice Dantec résonne de musiques diverses. Dans les années 80, il tronquait le soir sa tenue de concepteur de pub, contre les frusques d'un rocker. Il abondonne en 90 son groupe Artefact et sa carrière de musicien pour se tourner vers la littérature. Cependant tous ses romans sont précédés d'une bibliographie résumant les influences musicales qui ont accompagné, influencé, soutenu son travail d'écrivain. Et voilà qu' à l'occasion de sa tournée promotionnelle à Paris liée à la sortie de son dernier roman Babylon Babies, il participe au concert de Schizotrope à la Maroquinerie, en compagnie de Richard Pinhas, le fondateur de la cold wave. Serait-ce un retour à la musique ?
DANTEC : Non, pas vraiment. Je n’ai plus d’instrument de musique. Quand j’ai commencé à écrire , j’ai arrêté la musique. Je me suis remis à en faire uniquement avec mon ami Richard Pinhas. Je travaille avec lui dans le cadre de deux projets musicaux. D'une part il s'agit de Schizotrope, où je ne joue qu'un rôle d'interprète. Je prête ma voix, qui est d'ailleurs retraitée ensuite, pour lire les textes de
Gilles Deleuze. C'est Richard qui compose la musique. On envisage de faire pareil avec les textes de Nietzsche. On compte monter une sorte de café philosophique électronique.
Nous avons encore à résoudre quelques problèmes techniques. Durant le concert à la Maroquinerie on n'entendait pas bien ma voix. Il faut qu'on travaille sur l'intelligibilité des textes philosophiques lus, même si le sens du texte n'est pas pour nous la chose la plus importante, mais sa mélodie interne. On ne veut pas faire de la récitation, ou une lecture avec une guitare sèche. On veut que la voix de Deleuze, la musique, les images forment un organisme plus ou moins cohérent.
D'autre part, Richard Pinhas remonte Heldone, son ancien groupe de rock. La nouvelle formation comprend des jeunes de 20-25 ans. A la batterie : Antoine Paganotti, à la basse : Olivier Mancier, le bassiste d’Ulan Bator, au clavier : Benoît Wizmann, au chant : David Corn. Les textes sont composés par
Norman Spinrad et moi-même. J’interviens comme musicien de manière très épisodique. Je joue sur un synthétiseur analogique. J’ai fourni plus un travail de parolier que de musicien.
MS : Etais-tu lié avec les gens formant ce qu’on appelle la Blank Generation ?
DANTEC : Oui, je connaissais bien Daniel Darc, à l’époque où il avait
Taxi Girl et moi
Artefact. Mais le punk en France c’était vraiment un phénomène de révolte microscopique. Ce n’était pas une révolte contre la société, mais contre le rock. A l’époque, quand j’avais 18 ans , la politique, on n’en avait rien à foutre. Cela n’a pas beaucoup changé. Nous, ce que l’on cherchait, c’était une esthétique, des artistes qui pouvaient nous apporter quelque chose. Or, en 76 le rock dans son ensemble est devenu un truc de pachyderme post-hippie insupportable.
Le punk s’est constitué contre ses grands frères des années 60. Mais cela dépasse les cadres générationnels. Sur 300 groupes de punk à Paris, 280 étaient largement inintéressants. On ne peut pas parler de génération quand il s’agit en fait de 25 individus. C’est pour cela que je ne crois pas aux générations. Je cois aux individus, aux micro groupes d’individus.
MS :Quels étaient tes groupes fétiches ?
DANTEC : J'étais un grand fan de Métal Urbain.Ce sont eux qui ont été à l’origine de la cold wave. En mars 77, je les ai vu pour la première fois en concert, j’étais encore au lycée. Un groupe de rock électronique comme Nine inch Nails, apparu dix ans plus tard, doit beaucoup à la cold wave anglaise qui doit beaucoup au Métal Urbain. Ce qui est drôle dans ce pays, c’est que les pionniers sont toujours ici, toujours en France. Mais à l’époque, il n’y avait pas de structure alternative et le showbizz qui existait, au mieux, a produit Dutronc.
MS : Crois-tu que cela ait beaucoup changé ?
DANTEC : Oui, cela a beaucoup changé. Les gens de cette génération qui sont maintenant à la tête des maisons de disques ont écouté autre chose que de la variétoche à 2 F dans les années 70. Il y a eu tout de même 20 ans de culture française rock, malgré
Trust et
Indochine.
MS : Qu’est-ce que tu écoutes maintenant ?
DANTEC : J’écoute de la musique électronique, de diverses obédiences , du rock industriel,
Nine inch Nails, Skinny Puppy, du trip hop anglais, de la techno, Scanner, Mars on Mars, Prodigy. J’ai un peu écouté John Zorn et Fred Frith. J’aime bien les vieilleries , je pourrais me remettre à écouter Sergent Peppers, Electric Ladyland ou Lou Reed ou un vieux Stooges. Parfois j’écoute aussi de la musique classique : Wagner, Beethoven ou Mozart. J’aime beaucoup les compositeurs russes : Rachmaninov, Mussorsky, Chostakovitch, Stravinsky.Quand j’étais adolescent, j'ai écouté en boucle Les steppes de l’Asie Centrale de Borodine. Ma mère écoutait ce morceau sans discontinuer. Je le connais par coeur.
MS : Est-ce que tu crois à tes anticipations ?
DANTEC : Je suis un peu obligé d’y croire. Mais je n’aime pas le mot croire.
MS : Tu crois en Dieu ?
DANTEC : Je me permettrais un aphorisme qui est de moi d’ailleurs : "Aujourd’hui, le moyen le plus sûr de s’approcher de divin, c’est de douter de lui." Quels types de relations peut-on maintenant avoir avec Dieu, quand l’homme l’a tué ? Je suis en train de me pencher sur Saint Augustin. J’étais resté à Nietzsche par rapport à cela. Dieu, c’est quoi ? C’est le cosmos, reprenons Spinoza et disons cela comme prolégomène. A partir de cela on peut peut-être commencer à discuter. Qu’est-ce que Dieu dans l’histoire ? C’est là que les penseurs comme Nietzsche sont indispensables pour comprendre que, d’une part la morale, d’autre part la religion sont des productions humaines. Il n’y a pas de morale ni de religion avant l’apparition de l’homme. Donc on peut dire qu’il n’y a pas dieu avant l’apparition de l’homme. Ce qui ne veut pas dire , qu’il n'y ait pas un dieu cosmique, appelons-le le dieu big bang. Mais cela sera toujours, comme le disent les vieux cabalistes, l’infini inatteignable, le vrai dieu, celui qui a créé le monde. Ce principe premier, on ne peut même pas le nommer, les juifs le savent. Parce qu'on ne peut pas savoir ce que c’est, puisqu’il est avant toute chose. Cette limite est infranchissable. Cette limite, les cabalistes ont essayé de la conceptualiser. On peut y voir le dieu créateur, celui qui se manifeste dans le cosmos. On peut douter de son existence, mais non pas de sa virtualité.
Dieu c’est une création humaine. A partir du moment où dans l’histoire l’homme tue dieu, le remplace, cela s’est passé au XIXème siècle avec l’invention du capitalisme industriel, on doit se poser de nouvelles questions.
MS : Les reliquats des religions dans tes livres sont représentés par les sectes.
DANTEC : La religion a toujours été une secte. L’Eglise catholique en est une. Cela fait partie du mode de production du religieux. Le religieux pour connaître dieu est obligé de se séparer de l’humain. Les religions ont un aspect paradoxal. D’un côté elles créent un processus communautaire, de lien entre les gens, mais ce processus ne peut naître que d’une scission préalable du reste de l’humain, du reste des religions, de l’état antérieur du monde. Les sectes ont toujours été pour moi un facteur extrêmement dynamique dans l’histoire humaine. Le christianisme, les Rosicruciens, les Francs-Maçons, l’Islam ont été des histoires de sectes.
MS : Les sectes dans Babylon Babies veulent prendre la place de Dieu.
DANTEC : Evidemment, cette place est toujours vide. On a beau tenter de l'investir, elle reste toujours vacante.
MS : Tu dis croire à la manipulation transgénique, à la théorie de l'évolution de Darwin. On t'as même reproché d'être eugéniste. Est-le cas ? Il est vrai que toutes tes héroïnes sont des magnifiques blondes aux yeux invariablement bleus...
DANTEC : Je n’ai pas de problèmes moraux par rapport à l’eugénisme. Le seul problème est son manque d’efficacité. En ce qui concerne mes héroïnes, j’ai fait exprès. Par rapport au politiquement correct, je me suis dit, allons-y à fond. Après tout, cela pourrait très bien survenir comme ça. Et ça risque peut-être même de survenir comme ça. Je n’ai pas de préjugés. Je n’ai pas de préjugés contre les races, parce que je n’y crois pas. Je n’ai pas plus de préjugés contre un Bantou que contre un Danois. Je ne suis pas payé pour être un militant anti-raciste. Je suis payé pour créer des machines romanesques qui détraquent suffisamment l’ordre social engrammé dans les têtes des individus qui les lisent.
MS : Crois-tu que tes livres ont ce pouvoir ?
DANTEC: J’espère..
MS : Dans une interview, tu disais que les nouvelles technologies constituent un nouveau territoire criminel donc un territoire romanesque. Comme si le crime et le roman marchaient main dans la main...
DANTEC : Cite-moi un roman où le crime ne joue pas. Ce ne sont pas des romans. Le roman doit être un acte criminel et asocial.
MS : Le serial killer serait-il une incarnation d’un futur surhomme issue d'une mauvaise mutation ?
DANTEC : Oui, car les mutations sont toujours coextensives. C’est le problème de la liberté. La liberté n’est valable que pour quelques individus. Les serial killers existent depuis très longtemps. Prenons comme exemple la comtesse de Batory , comtesse hongroise du début du XVIIe siècle, qui emprisonnait nues des servantes par des nuits d’hiver pour en faire des statues de glace, ou qui recueillait le sang de jeunes vierges qu’elle kidnappait dans les villages aux alentours. Le sang lui servait à soigner sa peau. C’était à l’époque un acte déviant de l’aristocratie. Des monstres de cette trempe, on en trouvait un par siècle. A partir du moment où la démocratie surgit, le crime se démocratise lui aussi. Ce phénomène de serial killer existe aussi en France. Les rubriques de faits divers en attestent. On a le nez écrasé sur le guidon, mais personne ne veut le voir. Le réseau Dutroux, excuse-moi du mauvais jeu de mots, a été enterré par les politicards de Belgique.Ces tueurs en série existent bel et bien et sont beaucoup plus inquiétants que les imbéciles que la police française attrape de temps en temps.
MS : Pourquoi, d’après toi, le serial killer est le personnage central de nombreux romans contemporains?
DANTEC : James Ellroy fut un précurseur. Il s’est intéressé au phénomène non pas de façon anecdotique, mais en connaissance de cause. Pour des raisons qui étaient d’ordre personnel. D’autres ont découvert là un filon. Cela ne m’intéresse pas en soi, mais parce que cela nous ouvre sur certaines particularités de l'humanité de la fin du XXe siècle. C’est toujours plus facile d’expliquer la tectonique des plaques quand on est au-dessus d’un volcan. Et expliquer ce n’est même pas notre boulot, notre boulot consiste juste à montrer cette réalité. Et d’essayer de la comprendre. Je l’ai un peu comprise. Mais c’est comme la science. Au fur et à mesure que tu apprends, tu comprends que ce qui te reste à comprendre est encore plus vaste.
MS : Est-ce que tu as déjà regardé des snuffs ?
DANTEC : Non, je ne suis jamais tombé dessus. Je connais Coste, celui qui fait des faux snuff movies. Il faisait des performances scatos dans les catacombes. J’ai assisté à l'une d’entre elles. Je l’ai même filmée.
MS : C’est de là que t’es venue l’idée de La Sirène rouge ?
DANTEC : Non, l'idée m'est venue de l’information que j’avais sur l’existence de tels produits. On sait aujourd’hui que des cadres de l’armée serbe de Bosnie ont utilisé des caméscopes pour filmer des tortures qu’ils infligeaient à leurs prisonniers croates ou musulmans. Je n'ai finalement que deux ou trois thèmes qui se retrouvent dans mes bouquins. Un : le crime fait partie du dispositif technique. Deux : il n’y a pas de différence fondamentale entre l’artificiel et le naturel, entre machine et vivant.