L'espace est exigu. La lumière tamisée. Les rayonnages pleins de livres. Des
polars, bien sûr. Dans une niche, un homme penché sur l'écran de son ordinateur se
lève à votre approche. Remonte d'un geste décidé les lunettes sur son nez pour mieux
vous percer de son regard bleu. Un peu chauve . La cinquantaine. Une voix douce. Une
silhouette qui ne paye pas de mine. Pourtant
, vous vous trouvez en face du plus grand spécialiste des serial killers en France. Il
n'est pas rare que la police sollicite sa collaboration officieuse sur des enquêtes
concernant les tueurs en série.
Stéphane Bourgouin a beaucoup d'autres
occupations. Des dizaines de documentaires à son actif. Des centaines d'heures
d'interview avec les plus grands criminels. Dans les prisons du monde entier. Il traque
les serial killers a posteriori. Les croque. Les démasque.
S'agit-il d'une obsession?
SB : "Non, d'une exigence. Pour que le
monde sache qu'il abrite ces monstres". Au départ - une tragédie. Il y a vingt ans
, sa compagne mutilée et tuée par un serial killer. Il habitait en Californie à
l'époque. Depuis, il a consacré sa vie à une minutieuse enquête. Pour comprendre les
mécanismes de l'incompréhensible. Il a vu le meurtrier de sa femme en prison. Il lui a
parlé. Condamné à la peine de mort, celui-ci va être exécuté bientôt. Cela fait 18
ans qu'il est en prison. A l'époque la peine capitale n'était pas appliquée en
Californie. Mais Stéphane Bourgouin n'est ni pour ni contre la mise à mort de ces
tueurs. Il milite pour qu'on restaure en France la perpétuité. "Ces gens-là ne
peuvent pas changer. Leurs fantasmes meurtriers demeurent". Exemple à l'appui : un
serial killer, tueur de petites filles purge sa peine de vingt ans incompressibles. Quand
il sort de prison, c'est un homme de soixante ans. Cela ne l'empêche pas de récidiver...
Quel est le profil-type d'un
serial killer ?
"Ce sont des gens globalement assez
intelligents, avec un QI supérieur à 100. Juste assez intelligents, parce
qu'ils se font quand même prendre". D'après lui, pour quelqu'un d'un peu futé, il
n'est pas difficile de passer entre les mailles de la justice. Mais il ne faut pas trop le
dire. Dormez tranquilles...
Comment coincer un serial
killer?
S.B. : "Les crimes, où l'assassin et
la victime ne se connaissent pas ont peu d'espoir d'être résolus par une enquête
traditionnelle. Le F.B.I. s'est donc vu obligé d'inventer de nouvelles méthodes qui
mêlent la psychologie, l'intuition et la science.
Afin de mieux identifier un serial killer,
il faut comprendre ses motivations internes, des fantasmes qui se traduisent, la plupart
du temps, par un rituel élaboré lors de la mise à mort ou juste après. Et, pour
pénétrer au coeur de ses fantasmes, il a fallu se mettre littéralement dans la peau des
tueurs, les rencontrer pour les interroger longuement, non point dans une perspective
psychiatrique, mais dans un but policier, afin de mieux pouvoir arrêter les serial killer
du futur. Mieux connaître l'ennemi permet de le combattre avec une plus grande
efficacité." Préface de L'Ogre de Santa Cruz,
éd.Méréal, 1998.
Qui sont les profileurs ?
SB : "Ce sont des
gens qui établissent le profil des tueurs en série. Qui étudient minutieusement la
manière dont ils tuent, pour trouver leur signature. Comme Micky Pistorius de l'Afrique
du Sud, une des très rares femmes dans ce métier et qui a coincé quarante serial
killers." Non, Stéphane Bourgoin n'en est pas un. Mais les connait tous. Ils ne sont
pas nombreux : à peine une vingtaine dans le monde entier. La France, d'ailleurs, n'en
possède aucun. "Si, se reprend-t-il. Il y a un mois, un psychologue a été recruté
par les forces de police. On va voir. Il y a des fous qui se présentent comme des profilers
et qui proposent leurs services à la police. A Nancy, récemment un détraqué
n'arrêtait pas de téléphoner à la police pour proposer sa collaboration. De même, aux
Etats-Unis, une femme propose une formation de profiler sur internet, avec, au
bout de cinq jours, un diplôme à la clef..."
Pour l'instant , il n'existe pas d'école
pour former des profilers. Les vrais. Pas confondre avec les profilers
de salons qui travaillent pour le F.B.I., ajoute Stéphane Bourgoin dédaigneux. Ils ne
suivent même pas l'enquête sur le terrain. Mais travaillent uniquement d'après photos.
Quels sont vos projets ?
SB : "Une série de
documentaires réalisés par des professionnels du cinéma. Il s'agira de suivre dans leur
travail les profilers, les enquêteurs, qui s'occupent des tueurs en série. On
commence en février par l'Afrique du Sud. On va rendre une petite visite à Micky
Pistorius, qui est en ce moment sur une vingtaine d'affaires de ce genre. Puis on va faire
une tournée en Ukraine, en Russie, au Mexique et aux Etats-Unis. Ces films, d'une durée
de 26 minutes pour les uns, de 52 pour les autres, sortiront probablement sur un support
vidéo."
Est-ce que les films comme Le
silence des agneaux sont un reflet fidèle de la réalité ?
SB (petit sourire en
coin) : "Les conditions de détention dépeints dans le film n'ont rien à voir
avec la réalité. La plupart du temps j'ai discuté avec ces tueurs assis autour d'une
table, comme vous et moi en ce moment. Sans d'autres précautions. De plus, il n'existe
pas de serial killer aussi intelligent que Lector. Du moins pas en prison. Ceux-là sont
en liberté. Mais ça non plus, il ne faut pas le dire..."
Pourquoi ces gens-là
acceptent-ils de vous prendre pour confesseur ?
SB : "Sûrement pas
pour se donner bonne conscience. Pas plus pour se disculper. Ils ne regrettent jamais
leurs actes. Peut-être qu'ils acceptent de me parler, parce que ça les distrait. Ils
n'ont pas beaucoup de visites. Leurs familles ont fait une croix sur eux. Pour certains,
j'étais leur premier visiteur depuis huit ans...Ils aiment aussi se faire plaisir en
évoquant d'agréables souvenirs... Je dois me dédoubler quand je leur parle. Je ne les
juge pas pendant le temps de l'interview. Ils cherchent à me manipuler, mais en
définitive c'est moi qui les manipule. Je connais tout de leur dossier. Leur manière de
tuer. Leurs préférences. Ils ne peuvent pas me raconter n'importe quoi."
Ce n'est pas trop difficile de
vivre en cotoyant sans cesse de tels monstres ?
SB :"Quand j'ai fini
d'écrire, quand je reviens d'une interview, je tourne le commutateur, je passe à autre
chose. Je m'occupe de mon fils. On regarde ensemble des cassettes vidéo. C'est vrai, il
s'agit souvent de films d'horreur" ajoute-t-il avec un petit sourire en coin...
maya szymanowska
Retrouvez la collection Serial Killers sur
le site des éditions Méréal |