Chaque
nouveauté de la Bibliothèque de Pauvert montre que lenfer (littéraire) a souvent
un avant-goût de paradis dont il serait fort dommage de se priver par les temps qui
courent. Dans la production érotique de ces derniers mois (dont on retiendra surtout la
biographie indispensable de Colette, élu livre le plus bandant de la planète par un
comité mixte dexperts, de sexes et de représentants de commerce charnel),
louvrage du docteur Gérard Zwang fait tâche en même temps quil intrigue.
Ouvrage dessence scientifique paru pour la première fois en 1967, le Sexe de la
Femme nest pas à proprement parler un livre érotique. Destiné aux médecins, aux
gynécologues et par extension aux personnes dotées dun sexe (quil fut
masculin ou féminin), louvrage fut en son temps plutôt mal reçu par les
spécialistes en blouse blanche. Trop long, trop subjectif, pas assez rigoureux, furent
les reproches quon lui adressa. Lidée a alors germé que ce livre, cet essai,
peu importe comment on le qualifie, était peut-être avant tout une oeuvre de
littérature. Les femmes sen sont emparées pour en faire un bréviaire féministe
et un passage cognitif obligé dans la relation à leur propre sexualité. Laffaire
est ensuite tombée peu ou prou dans loubli, jusquà la réédition
daujourdhui, enrichie dune nouvelle préface et de quelques
prolongements dactualité.
Zwang explique que lidée du livre lui est
venue le jour où il a réalisé que personne au monde navait osé écrire de livre
intéressant sur la chose la plus intéressante du monde : le sexe des femmes.
Cétait vrai : malmené par les libertins, évité par les médecins machistes et
les moralistes, idéalisé par les anciens et les modernes, le connin navait jamais
inspiré une oeuvre qui eut la prétention den apprécier aussi bien la constitution
organique, que la moiteur, le fumet et la dimension sacrée. Qualifiée par Malraux de
" seul moyen de lhomme datteindre sa vie profonde à travers
l érotisme, seul moyen déchapper à la condition humaine de
lhomme de son temps ", la matrice féminine chez Zwang se pose dès le
départ comme objet conjoint détude et de désir. La réussite du livre tient au
fait quà aucun moment il ne traite le problème à la légère ou par dessus la
jambe. La première partie (quon considère comme la meilleure de lensemble)
consacrée à la description minutieuse de la " chose " est tout
bonnement merveilleuse de poésie et de précision. Le phrasé de Zwang, sec et médical,
produit, comme la plume de Sade quon aurait vidée de sa cruauté, une impression de
majesté et délégance qui nous met en arrêt et en presque adoration devant
lobjet de la description. Les quelques dessins au fusain qui illustrent le propos
prolongent notre imaginaire en présentant la figue dans des détours qui en tant
quamant, ou en tant que fille ne nous avaient pas effleurés. Ainsi, projeté devant
limmensité du champ dexploration, le lecteur mesure le caractère non usurpé
des sensations quil a pu éprouver, seul ou en couple, au contact (superficiel)
dun tel abîme. La langue sexuelle elle-même est un véritable bonheur. Zwang nous
embarque dans la magie du " port darrivée ", nous balade dans
une indispensable typologie des " nymphes ", devant laquelle le
tableau de Courbet lOrigine du Monde fait pâle figure.
La seconde partie du livre aborde quelques
pratiques sexuelles dune manière moins convaincante. On y retrouve les principales
idées reçues sur le plaisir et le respect du corps de lautre, la découverte de sa
sexualité et la liberté qui y est attachée. Ce passage, en 1999, semble parfois droit
sorti dun guide Marabout mais ne suffit pas, tant chaque pensée est avancée avec
tact et joie denseigner, à nous gâcher la lecture.
Le docteur termine en nous livrant un précieux
glossaire des termes littéraires ou populaires qui ont servi à la description de la
chatte. On y relèvera, pour la bonne bouche, las de pique, lamande, le
berlingot poivré, la chagatte ou tout simplement labricot.
De quoi tenir quelques temps sur ces rêves
amoureux et regarder cet asile douillet pour les uns, cette conque bouillante pour les
autres, dun autre oeil, bouche ou nez. Le sexe de la femme rend follement
intelligent mais aussi follement sensible. Il excite les hommes et donne confiance aux
femmes. Sa qualité ultime est quil népuise pas le sujet mais le multiplie à
linfini, comme autant de prises de plaisir possibles. Lhomme vénère tandis
que la femme contemple. La dimension messianique du sexe - le vrai, celui quon
regarde avec des yeux denfant ou de peintre, le panthéisme vaginal - est rendue à
la société mais saura-t-elle qu en faire ?