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Train de nuit
Martin Amis
(Du monde entier/Gallimard)

traduit de l'anglais par Frédéric Maurin

 

Ailleurs, au terme de Madame Bovary, quand Emma se laisse glisser, on est tenté de s’exclamer la pauvre fille !
avec contentement et presque satisfaction, avec cette assurance de rester imperméable au drame qui se joue, toute latitude d’identification gardée.

Naïve, ridicule Emma qui plie sous le poids de ses chimères !
Si violence (permanence, vérité…) du roman de Flaubert il y a, quelle compréhension du suicide d’Emma pouvons-nous avoir aujourd’hui, quand le personnage évolue dans un univers romanesque confiné par la bêtise et la vacuité de la bourgeoisie du siècle dernier, alors que nous avons le loisir, nous lecteurs modernes, d’ériger une multitude de garde-fous, de multiplier les soupapes de sûreté entre nous et le livre " ancien " ?

 

Le temps et la distance, en même temps qu’ils consacrent le romancier de la dénonciation, nous préservent de sa vision radicale et, même si elle reste d’une vérité indéniable, elle demande à être perpétuée par des auteurs nouveaux. En filigrane, une question se pose donc immédiatement à la lecture de Train de nuit. Les romans de Flaubert, et évidemment de Goethe et de Vigny que mentionne Martin Amis dans son livre, nous parlent-ils encore, franchement, aujourd’hui ?

 

Au cœur du dernier roman de l’auteur anglais réside en effet une énigme, de celles à creuser des abîmes, de celles qui hantent toute une vie de doutes, d’interrogations, de remords : pourquoi ce suicide ? Jennifer, l’enfant adorée, la jeune fille lumineuse, l’astrophysicienne brillante et l’amante en parfaite osmose avec un compagnon mathématicien son égal, a sauté de son nuage. La belle s’est tirée trois balles à bout portant, le canon de l’arme enfermé dans la bouche. Pourquoi ce geste, pourquoi cette soudaine déflagration ? Dépression, drogue, insatisfaction sexuelle, impasse intellectuelle, toutes les pistes, tous les indices seront relevés et questionnés.

 

Jennifer, l’enfant adorée, la jeune fille lumineuse, l’astrophysicienne brillante,
a sauté de son nuage.

La belle s’est tirée trois balles à bout portant.

A quarante ans, Mike Hooligan, " de police " comme elle dit avec sa voix cassée à force de tabagie, accepte l’enquête sur le passé de la victime, à la fois inspection brutale comme savent les mener les flics et introspection dénudée. Mike Hooligan ; malgré son nom et sa carrure, l’inspecteur est une femme. Elle a longtemps bossé à la Crime. De cette expérience, elle retire une capacité paradoxale de compassion alors même qu’elle est revenue de tout. A quarante ans, elle est cynique, raciste comme doit l’être tout flic aux Etats-Unis, violente, et écorchée : elle est capable de mener des interrogatoires violents ; elle ne s’est jamais remise des violences que lui infligeait son père ; ancienne alcoolique, elle sait pertinemment qu’un seul verre signe son arrêt de mort.

 

Elle se lance dans l’enquête à titre officieux, pour diverses raisons ruminées tout le long de ce lent et douloureux monologue. Train de nuit est un rapport d’enquête resté secret, un journal policier rétrospectif. Mike Hooligan accepte l’enquête confiée par le paternel sur les causes du suicide parce qu’elle possède une sensibilité propre à son sexe, parce qu’elle sait que le crime, une affaire d’hommes, est sans limite. Parce qu’elle s’est déjà penchée sur des cas de suicides. A la P.J., ils n’intéressaient personne : on n’y est pas payé pour chercher le pourquoi. Elle accepte aussi parce qu’elle connaissait bien Jennifer : elle voue une indéfectible amitié à son père, un commissaire dont la famille l’avait aidée à mener à bien son sevrage quelques années plus tôt. Elle tente ainsi de trouver une explication supportable pour tous. Pourquoi ce geste de folie sans nom, de défiance extrême à l’équilibre du monde ?

 

Le livre installe alors dans un malaise continu. Tout y est âcreté persistante, espérance taraudée, luminosité et soleil rendus présence blafarde. Il étonne, ébroue et détonne par sa noirceur, par sa dureté, par son aptitude à nous plonger au fond, bien au fond de nos maux. Parce qu‘il s’attaque au plus profond de la validité de l’expérience humaine de façon on ne peut plus directe et sans user des artifices métaphysiques ou théologiques usuels, sans en passer par des démonstrations spiritualistes ou mystiques. Parce qu‘il s’en prend, à la racine même, aux principes de certitude et de confiance qui sont les conditions sine qua non de toute vie humaine.

 

Tout dans Train de nuit converge au final pour déjouer les attentes et la distance du lecteur.

Est en effet instauré un processus de captation irrésistible : les preuves, les pistes, les indices s’organisent en un réseau d’enquête traditionnelle mais débouchent cependant sur une impasse absolue de la lecture. Les principes de certitude, les principes du secret et de la confidence, les principes de confiance stipulés par la lecture en ressortent bouleversés. Tout n’est plus alors qu’irruption, effraction, déflagration…

 

Et cela en passe avant tout par la puissance de la fiction, exacerbée par le détour opéré contre le réel. Le titre aurait été témoignage ou étude sur le suicide, il n’en aurait jamais eu la force extraordinairement abrupte, cette aptitude de déflagration à laquelle seule la littérature est capable de se hisser. Ainsi, le plus grand mérite de Martin Amis est-il d’avoir réussi à bâtir une fiction et un système basés sur la vraisemblance (univers des commissariats américains et enquête sur un suicide), mais finalement destinés à saper sous cape le pacte de confiance traditionnellement instauré avec le lecteur : il renoue là avec la vocation de la grande littérature.

 

Train de nuit est donc un roman de l’intimité, un roman de l’expérience, un roman de la confidence délivré à fleur de la sensibilité écorchée de ses personnages. Mais c’est avant tout une violation de notre intimité, une conflagration de notre expérience, un rapt inouï de notre présence et de notre sécurité. Le lecteur, témoin, voyeur et confident, est contraint de laisser résonner, longtemps, en lui, les échos de la déchirure.

 

[Un anti-bovarysme alors que ce roman aux allures de polar, que cette enquête brutale et dénudée autour du suicide d’un personnage contemporain ?]

Jennifer est l’antithèse d’Emma à tous les égards, non qu’Emma fût laide, mais Jennifer possède (possédait) l’assurance de la beauté, l’épanouissement propre à la félicité, cette intelligence dynamique qui la fait aller dans la vie avec une gaieté communicative. Certainement, il n’existe aucune commune mesure entre les deux univers…
Cependant, s’il ne s’agissait-il entre les deux gestes autodestructeurs que d’une différence de degré ?
S’il ne s’agissait entre les deux contextes de rédaction que d’une différence d’époque ? S’il n’existait entre les deux œuvres littéraires qu’une différence de reconnaissance ? Si demeurait entre les deux personnages la permanence d’une nature humaine essentiellement la même. Ne serait alors interrogée que notre capacité de réception à deux contextes fort disparates, quand la nature du problème resterait le même de façon essentielle…

 

[Un anti-bovarysme que ce roman aux fausses allures de polar ? Mais Madame Bovary ne constituait-il déjà pas le plus parfait anti-bovarysme qui soit ?]
 

Un Train de nuit dont on sait pertinemment, au rythme des différentes reprises de Night train, qu’il s’agit d’un voyage au bout du suicide d’un nihilisme éclatant.

Arnaud Jacob

chronique de myosotis

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