| Sujet Angot, cest
dabord cette parole, crue et directe, cette constante interpellation du narrateur
Angot et à travers lui, toujours en filigrane, du lecteur. Un je sujet interpelle à la
deuxième personne du singulier le Sujet Angot, dans une langue qui sature
lintimité, le personnel, le vécu. « Je nen peux plus du sujet Angot, je ne
peux plus, Christine, te lire. Cest devenu une souffrance, comme je te disais.» Et
les choses qui lui sont dites ne vont jamais dans le sens de la flagornerie. On parle
aveu, confession et sentiment de soi. On parle souffrance, intériorisation dune
rupture, refus dacceptation de ce qui nest plus, la vie avec toi, sujet Angot.
On parle déchirure, infériorisation, souffrance et manque. Comme il ne se le dit jamais
que dans une sphère très intime. Jamais que dans des situations de déstabilisation
étranges et coupées de tout quotidien. Jamais que dans une proximité à soi et à
lautre, dont le corps, les corps, à cette distance-là, sont partie prenante de la
parole énoncée. Jamais peut-être que dans une absence de soi.
Sujet Angot surprend ainsi son lecteur par sa
résolution, par sa détermination autobiographique rude, son propos confessionnel et ses
changements de ton, qui murmurer, qui avouer dans un sanglot, qui vitupérer. Mais parce
quà la parole masculine qui sévertue à combler la béance, à résorber la
rupture ontologique, se mêle inexorablement un appel à lincidence de
lécriture, à la pertinence de la notation. Le sujet énonciateur est
invariablement un lecteur du sujet Angot, un lecteur passionné et exigeant : « Mais tes
coups de queue, tes coups de fil, pas ça. Ce nest pas ton style. On ne peut pas te
réduire à ça. Je ny crois pas. Ou alors : je ne suis plus ton lecteur. » « Je
lis et je me dis : de quoi elle me parle là ? De quoi tu me parles là ? De quoi
parle-t-on ? Moi, je te parles de toi, moi. [
] Tes coups de queue, tes coups de fil,
moi je te parle de toi. Qui es unique, toi. »
Sujet Angot, cest ainsi, de façon aussi immédiate
mais dans une construction autrement plus élaborée, ce face-à-face, saisissant parce
que tronqué, du sujet face à son miroir. Exigence à soi, zèle, et critique de soi,
alternent, se croisent, séchaffaudent, au sein même de la déroute, au travers de
la fusion de lautre, labsent, le délaissé. « Jamais personne ne ma
autant bouleversé, Que toi .» Il lui parle, il a tout de lami qui peut se
permettre de lui parler vraiment, il parvient dans cette intense communion à lui parler
comme jamais personne ne pourra le faire. La fiction jour ainsi d'un effet de reél et
d'un effort de confession, mais s'inscrit constamment dans une exhortation à aller au
delà de ce qui est dit, et une tension vers un portait toujours plus intime. De soi, de
l'autre. Car toujours, au final, il faut se coltiner le monde, et faute de le porter ou le
supporter assez, se coltiner soi, (et il sagit toujours dune seule et même
chose), en privé, en publique, en situation de dialogue, aujourdhui, en cet instant
précis, hier au soir, et demain. Au lit avec un autre. Devant sa glace. Devant le papier
et devant un texte déjà écrit. Lexhortation à soi et de soi transperce alors la
fiction parce que effet de réel et effet saisissant.
Au delà, Sujet Angot capture en effet par sa capacité
dincarnation. Les phrases courtes, incisives, assénées, émanent dun corps
dont elles ne peuvent être coupées, dun corps qui dit ou suggéré, affleure
partout à la surface de lécrit. Sans quil ne soit bientôt plus possible
pour quiconque de se dérober. Monologue, dialogue, monologue intérieur, troisième
personne, jeu et fusion des personnes, alternance des points de vue, interpellation,
confession, exhortation, rumination et autocitation abondent, se mêlent et
circonstancient la lecture. Il n'est plus lieu de s'extraire. Une critique de Elle, qui
aurait rendu compte du livre présent, est interpellée et dénoncée dans son
interprétation exclusivement biographique; le lecteur lui-même est directement pris à
partie et dénoncé dans sa stabilité : mais quelle stabilité dorénavant ? Christine
Angot, par-delà lexpression du désir ou par-delà lexpression de la
présence à soi et à lautre, se dérobe et se livre, se refuse et s'engage, en
faisant grincer les rouages de lautofiction, en en dénonçant systématiquement
tous les artifices.
Le Sujet Angot, ou mon cur fictive? réellement mis
à nu, et la violence du journal de soi.
Arnaud
Jacob |