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Moo

Jane Smiley

Rivages poche / Bibliothèque étrangère, 1999

Traduit de l’anglais par Isabelle Reinharez

Les années 80 au fin fond du Midwest américain n'est probablement pas la première destination que nous choisirions si la machine à voyager dans l’espace-temps existait. C’est pourtant dans ce décor que Jane Smiley installe l’intrigue, ou plutôt les intrigues, de son dernier roman. Elle parvient d’ailleurs à rendre familiers ces lieux, qu’elle eut le temps d’apprivoiser lors de son passage à l’Université de l’Iowa comme professeur de Lettres.

Moo décrit une année scolaire dans cette université, où se croisent enseignants et élèves, personnels administratifs et figures locales. Chacun porte en lui ses rêves mesquins et ses petites frustrations, tous donnant l’impression d’être bordeline, prêts à verser dans la paranoïa ou l’hystérie. Obsédés par leur carrière, par leurs fringues, le sexe ou quelque marotte, les personnages se parlent et s’affrontent sans vraiment se comprendre. Les pires haines et les passions les plus fougueuses sont le plus souvent dues à des quiproquos. Au moins, elles ne durent pas. Ce campus autarcique en état d’agitation constante forme une mise en abîme d’une société de consommation à son apogée. Les personnages manquent de repères et d’idéaux ; ils consacrent leur énergie à satisfaire leur désir effréné de consommation et de reconnaissance. Les étudiantes se veulent sexy pour appartenir au club des gens en vue. Les enseignants luttent pour grimper dans la hiérarchie du monde universitaire et de l’édition. Certains sont prêts à troquer la forêt Costa-Ricaine contre une belle plus-value financière. Il y a bien quelques naïfs, quelques fous messianiques et désintéressés. Dans cette galerie de personnages, aucun n’est tout à fait antipathique. Nous les connaissons si bien, ces gens pas vraiment méchants qui avancent dans la vie en comptant ce qu’ils ont (argent, renommée, conquêtes, etc.). Il vaut d’ailleurs mieux les avoir en roman qu’à table.

Ces multiples héros interagissent dans le désordre le plus total, alors qu’ils sont censés travailler de concert. Il est vrai que la nature des personnages rend difficile une quelconque coopération. On trouve pêle-mêle un prof de Lettres déprimé malgré ses premiers succès littéraires, une assistante de direction futée devenue plus puissante que le Président de l’Université lui-même, un recteur sexagénaire en proie au démon de minuit, un plouc parano convaincu d’avoir mis au point un engin révolutionnaire et qui passe ses journées à lutter contre les pièges tendus par le FBI et la CIA (les rednecks grotesques de Larcenet ne sont pas loin), un vieux prof d’horticulture en lutte contre tous les errements de nos sociétés modernes, une jeune prof d’espagnol sensuelle et amoureuse du prof d’horticulture, un étudiant tout juste sorti de sa ferme et consacrant sa scolarité à l’élevage d’un cochon hors normes, un prof d’économie cynique et quelques autres figures piquantes. En animant ces personnages, Jane Smiley ouvre de multiples pistes narratives. Il est question de flirts, de projets secrets, de vaches folles, de cochons sauvages ou domestiques, de jardinage, de querelles diverses et de crédits en baisse. La privatisation du système éducatif est la conséquence logique d’un modèle social organisé pour la satisfaction des désirs personnels. Sans projet collectif, sans volonté de disposer d’espaces publics où vivre ensemble, les citoyens devenus consommateurs ont élu un gouverneur ultra-conservateur qui coupe les budgets scolaires en déclarant que " l’éducation est un investissement. L’ennui, c’est qu’elle n’a pas été gérée comme un investissement, avec les étudiants comme clients, car c’est bien ce qu’ils sont, vous savez ". Au fil des chapitres, certains personnages, qu’on croyait principaux, deviennent secondaires tandis que ceux qui occupaient le fond de la scène viennent se placer au devant. Jane Smiley n’a pas oublié d’alimenter en suspens sa narration, si bien que cette comédie de mœurs parvient à nous tenir en haleine jusqu’aux dénouement des diverses intrigues, qui avaient fini par s’entremêler au point de paraître insolubles.

Jane Smiley a obtenu le prix Pulitzer en 1992 pour L’Exploitation, roman où elle décrivait déjà la vie ennuyeuse des fermiers du Midwest. Avec son second roman, Un appartement à New York, elle montrait son talent dans l’animation d’une intrigue policière où les personnages, une clique de rockers ratés, constituaient un autre microcosme fascinant et pathétique. Elle confirme avec Moo qu’elle fait partie des romanciers anglo-saxons les plus doués, aux côtés de l’anglais David Lodge, autre grand conteur de la vie universitaire.

Kz

Un site dédié à Jane Smiley :
http://nsls1.nslsilus.org/Foundation/Archive/jane.html

Une interview de Jane Smiley :
http://www.bookpage.com/9804bp/jane_smiley.html

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