Les années 80 au fin
fond du Midwest américain n'est probablement pas la première destination que nous
choisirions si la machine à voyager dans lespace-temps existait. Cest
pourtant dans ce décor que Jane Smiley installe lintrigue, ou plutôt les
intrigues, de son dernier roman. Elle parvient dailleurs à rendre familiers ces
lieux, quelle eut le temps dapprivoiser lors de son passage à
lUniversité de lIowa comme professeur de Lettres.
Moo décrit une année scolaire dans cette
université, où se croisent enseignants et élèves, personnels administratifs et figures
locales. Chacun porte en lui ses rêves mesquins et ses petites frustrations, tous donnant
limpression dêtre bordeline, prêts à verser dans la paranoïa ou
lhystérie. Obsédés par leur carrière, par leurs fringues, le sexe ou quelque
marotte, les personnages se parlent et saffrontent sans vraiment se comprendre. Les
pires haines et les passions les plus fougueuses sont le plus souvent dues à des
quiproquos. Au moins, elles ne durent pas. Ce campus autarcique en état dagitation
constante forme une mise en abîme dune société de consommation à son apogée.
Les personnages manquent de repères et didéaux ; ils consacrent leur énergie
à satisfaire leur désir effréné de consommation et de reconnaissance. Les étudiantes
se veulent sexy pour appartenir au club des gens en vue. Les enseignants luttent pour
grimper dans la hiérarchie du monde universitaire et de lédition. Certains sont
prêts à troquer la forêt Costa-Ricaine contre une belle plus-value financière. Il y a
bien quelques naïfs, quelques fous messianiques et désintéressés. Dans cette galerie
de personnages, aucun nest tout à fait antipathique. Nous les connaissons si bien,
ces gens pas vraiment méchants qui avancent dans la vie en comptant ce quils ont
(argent, renommée, conquêtes, etc.). Il vaut dailleurs mieux les avoir en roman
quà table.
Ces multiples héros interagissent dans le
désordre le plus total, alors quils sont censés travailler de concert. Il est vrai
que la nature des personnages rend difficile une quelconque coopération. On trouve
pêle-mêle un prof de Lettres déprimé malgré ses premiers succès littéraires, une
assistante de direction futée devenue plus puissante que le Président de
lUniversité lui-même, un recteur sexagénaire en proie au démon de minuit, un
plouc parano convaincu davoir mis au point un engin révolutionnaire et qui passe
ses journées à lutter contre les pièges tendus par le FBI et la CIA (les rednecks
grotesques de Larcenet ne sont pas loin), un vieux prof dhorticulture en lutte
contre tous les errements de nos sociétés modernes, une jeune prof despagnol
sensuelle et amoureuse du prof dhorticulture, un étudiant tout juste sorti de sa
ferme et consacrant sa scolarité à lélevage dun cochon hors normes, un prof
déconomie cynique et quelques autres figures piquantes. En animant ces personnages,
Jane Smiley ouvre de multiples pistes narratives. Il est question de flirts, de projets
secrets, de vaches folles, de cochons sauvages ou domestiques, de jardinage, de querelles
diverses et de crédits en baisse. La privatisation du système éducatif est la
conséquence logique dun modèle social organisé pour la satisfaction des désirs
personnels. Sans projet collectif, sans volonté de disposer despaces publics où
vivre ensemble, les citoyens devenus consommateurs ont élu un gouverneur
ultra-conservateur qui coupe les budgets scolaires en déclarant que
" léducation est un investissement. Lennui, cest quelle
na pas été gérée comme un investissement, avec les étudiants comme clients, car
cest bien ce quils sont, vous savez ". Au fil des chapitres,
certains personnages, quon croyait principaux, deviennent secondaires tandis que
ceux qui occupaient le fond de la scène viennent se placer au devant. Jane Smiley
na pas oublié dalimenter en suspens sa narration, si bien que cette comédie
de murs parvient à nous tenir en haleine jusquaux dénouement des diverses
intrigues, qui avaient fini par sentremêler au point de paraître insolubles.
Jane Smiley a obtenu le prix Pulitzer en 1992 pour
LExploitation, roman où elle décrivait déjà la vie ennuyeuse des fermiers
du Midwest. Avec son second roman, Un appartement à New York, elle montrait son
talent dans lanimation dune intrigue policière où les personnages, une
clique de rockers ratés, constituaient un autre microcosme fascinant et pathétique. Elle
confirme avec Moo quelle fait partie des romanciers anglo-saxons les plus
doués, aux côtés de langlais David Lodge, autre grand conteur de la vie
universitaire.
Kz |