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Modiano...
Biblio

L'artiste en jeune chien

On voudra bien faire halte ici un instant et se représenter l'artiste en jeune chien. La comparaison en fera certes ricaner plus d'un. Mais elle n'est rien moins qu'arbitraire. Si elle est quelque peu différente, l'entreprise du romancier n'en fournit pas moins par son obstination, son imperturbable rongement, le cadre d'une analogie avec celle que la nature a assignée au petit chéri. C'est qu'en définitive on retrouve chez l'un et chez l'autre les indices d'un réflexe commun, tout aussi emblématique du salut auquel semble s'associer pour chacun un égal caractère d'urgence : qu'il s'incarne dans l'instinct exclusivement alimentaire de notre animal ou dans celui qui préexiste au rite de l'écriture.

ouaf !

Dans cet ordre de pensée, si le cas de Patrick Modiano est exemplaire, il n'est d'ailleurs pas pour autant marginal. Au contraire : il en va ainsi de tous les écrivains. Il suffit, pour s'en convaincre, de s'arrêter aux plus illustres de ceux qu'il nous ait été donné d'aimer : disons les créateurs de leurs propres univers romanesques. Il n'est pas d'oeuvre d'importance, prise dans sa totalité, que n'innerve l'obsession du recommencement. De l'éternel retour sur elle-même. Il serait trop long de dresser la liste de ces créateurs qui, chacun selon sa manière, ne cessèrent de creuser les mêmes sillons, inlassablement : Marcel Proust, William Faulkner, etc.

Leur a-t-on jamais fait grief, à ceux-là, de réécrire chaque fois la même oeuvre ? Car enfin, c'est bien ça qu'une certaine critique reproche à Modiano : de remettre toujours le même livre sur le métier (les années 60 après s'être détourné des parfums délétères de l'Occupation qui lui valut une gloire précoce, on s'en souvient, avec La Place de l'Étoile), de s'attacher à la peinture des mêmes personnages vaguement crapuleux (rastaquouères marrons, avatares grotesques d'une Histoire dont ils représentent les exilés toujours en rade, en quête d'une improbable identité, et autour de qui gravitent les mêmes silhouettes féminines en ombres portées d'eux-mêmes : demi-mondaines, entremetteuses..., radoteuses d'expériences dont on ne sait guère faire la part du rêve et de la réalité). Pas plus que les acteurs mis en scène dans chaque nouveau récit, ne se renouvellent les décors d'où ils surgissent et où inéluctablement ils finissent par s'évanouir comme autant d'ectoplasmes. C'est qu'ils procèdent eux-mêmes d'une topographie immuable : toujours urbains. Le XVIème arrondissement de Paris, le XVIIème, rarement ailleurs et plus avant dans la ville. On remarquera que l'auteur, dont la méthode tend à l'unité des personnages et des lieux, se borne la plupart du temps à la périphérie de ces quartiers, à cette zone de non-lieu, de no man's land figurant assez bien la métaphore de toutes les partances, de toutes les métamorphoses possibles. Antichambres provisoires pour créatures en fuite, condamnées perpétuellement au devenir.

Comment raconter, après ça, les intrigues de Modiano ? Est-ce important, au bout du compte, d'isoler de son ensemble un livre de Proust avec lequel on l'a souvent comparé, faute de pouvoir lui trouver un modèle plus proche de nous ? Citons quelques-uns des titres parmi les meilleurs: après La Place de l'Étoile, Les Boulevards de Ceinture, Villa Triste, Livret de Famille, Quartier Perdu, Vestiaire de l'Enfance, Dora Bruder (tous parus chez Gallimard) et Remise de Peine (Le Seuil). Qu'est-ce qui distingue assez chacun de ces livres pour qu'il soit possible, et intéressant, de dénouer ici la tresse de ce qu'il raconte ? Aucun livre, chez Modiano, ne se distingue des autres : tous nous convient en définitive à la même histoire en train de se faire et de se défaire en marge de l'anecdote : une même recherche de soi qui préfigurait dès la fin des années 60 la préoccupation majeure de cette ère du soupçon marquée par l'effondrement de tous les héritages.

Qu'on ne s'attende donc pas, avec la dernière livraison, Des Inconnues, au renouvellement attendu par d'aucuns. Nous y renouons pour notre part sans complexe avec les personnages que nous avions déjà croisés auparavant, sauf que les héros sont ici trois héroïnes prises chacune dans trois récits séparés au sortir de l'adolescence. C'est la seconde fois que l'écrivain s'arrête à cette étape cruciale. La première fois, c'était avec Dora Bruder, une héroïne réelle recensée par la suite dans le fichier des Juifs déportés de la Seconde Guerre mondiale : le bref destin de Dora s'achevait dans l'horreur collective. Curieux relais qui suffirait à clouer le bec aux contempteurs de tous poils : si la récurrence marque cette oeuvre, chaque dernier-né reprend en l'approfondissant le précédent, en dépouillant peu à peu à l'extrême une écriture dont la musicalité feutrée, devenue familière, épouse à la perfection le caractère furtif du propos.

Le choix de l'adolescence n'est pas le fait du hasard, encore moins un artifice. Période du vacillement, de la peur, l'évocation de l'adolescence renvoie toujours à ce vertige de l'éclipse, contrainte ou volontaire, qu'on retrouve partout chez Modiano. Seulement, l'histoire individuelle succède désormais à la Grande. Elle débarrasse les intentions de l'auteur de ce qui pouvait jusque-là y faire écran, la référence insistante au creuset historique des premiers livres. Regardez ces trois jeunes filles : elles tentent en vain d'échapper à leurs misérables souvenirs d'enfance et élaborent pour cela des rêves et des projets aussi dérisoires que les mots pour les dire, anticipent l'enchantement de géographies lointaines qui s'ouvrent à des parcours possibles pourvoyeurs de promesses aussi charmantes que les chansons : le Grand Amour, Vaugirard... Chacune, à la recherche d'une nouvelle naissance, choisie celle-là, trouvera certes son "passeur" pour une nouvelle vie. On se taira cependant sur ce qu'il adviendra d'elles ensuite. La narratrice du premier texte boucle sa confession en nous avouant simplement qu'au fond elle avait toujours cherché une "sortie de secours " ; c'est bien là le fil d'Ariane qui relie les trois volets du triptyque que nous propose Modiano.

Une sortie de secours. Cet aveu aurait pu donner son titre à celui-ci et à l'oeuvre entière désormais forte d'une vingtaine d'ouvrages. Une sortie, chacun des personnages modianesques en cherche une assurément, comme une alternative au sentiment de menace indissociable d'une réalité incertaine et fuyante, qu'il s'agisse de la réalité des choses ou de la réalité de soi ; or il n'existe pas vraiment d'issue de secours, semble penser Modiano. Est-ce toujours vrai ? On appréciera avec ces adolescentes non identifiées, pour reprendre l'expression de l'une d'elles.

A l'image de celui à qui, en d'autres temps, Dylan Thomas avait déjà associé ses propres créatures, masques de lui-même nous ayant valu d'admirables récits réunis sous le titre emprunté par la présente contribution ; ou du jeune homme de Joyce, dans Dedalus ou le Portrait de l'Artiste en Jeune Homme, qui ne cessa de s'en prendre au crétinisme érigé en religion, le jeune chien que nous avons choisi de nous représenter a continué de ronger son os. Imaginons-le maintenant : probable qu'il ait grandi. Néanmoins, il continue avec une égale détermination (les Shadocks continuent bien de pomper, eux). Patrick Modiano, à notre satisfaction, n'a pas fini non plus de ronger son os. A l'instar de ses grands devanciers mais aussi des plus grands peintres : à qui viendrait aujourd'hui l'idée de reprocher ses vahinés à Gauguin, par exemple ? De se plaindre qu'un Van Gogh ait consacré la seconde moitié de sa vie à la déclinaison forcenée de ses jaunes champêtres ?

A un journaliste qui demandait à Faulkner pourquoi il reprenait toujours les mêmes histoires de folie et de violence, l'auteur de Sanctuaire, répondit, après un silence : "J'épuise un rêve".

Didier Hénique

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Bibliographie de Patrick Modiano