" Un
liseré noir borde nos jours innocents, sans mémoire et sans histoire "
Madame Della Seta, mais aussi la famille Levi
appartenaient à la très petite minorité juive romaine. Ils étaient les voisins de la
famille Loy dans les années trente et quarante, jusquà ce quils soient les
victimes dune rafle. Deux, en dehors de leur identité étrange à ses yeux de
"juifs ", lauteur ne connaissait presque rien. Sa famille catholique,
bourgeoise, a traversé la guerre et lexacerbation des haines racistes sans heurt
notable, en souffrant à peine de quelques restrictions alimentaires. Si le père se
montrait hostile au nationalisme belliqueux, jamais lescalade des discriminations ne
vint troubler la vie du foyer. A la maison, écolière dans une institution religieuse, en
vacances à Ostie ou à loccasion de quelques événements extraordinaires de
lère fasciste, lenfant est bien confrontée à quelques-unes de ces
réalités abominables, mais sans quelles ninfluent jamais sur le cours de sa
conscience.
A partir de ces souvenirs personnels, racontés
sur un mode narratif, du point de vue de lenfant quelle était, Rosetta Loy
embrasse la question de lantisémitisme en Italie et des compromissions de
lEglise. Comment une minorité intégrée a-t-elle pu devenir lobjet
dune politique planifiée de discrimination et dextermination, dans une Italie
indépendante, dans une Rome mère du Saint-Siège ? En parallèle, elle fait ainsi
lhistoire de la collaboration intellectuelle, idéologique et religieuse de
lItalie fasciste et la reconstitution des relations équivoques du Vatican avec le
génocide hitlérien, coupable à la mort de Pie XI de la plus atroce compromission par
son silence. Malgré son information diligentée des persécutions du clergé polonais,
malgré sa connaissance certaine de la solution finale, malgré cette nuit de rafle
historique de 43, qui sous ses fenêtres même, vide les ghettos juifs romains, Pie XII
némettra jamais aucune protestation publique contre les crimes nazies. Les Levi,
Madame Della Seta auront été déporté sans que personne noppose aucune
résistance.
En inscrivant son récit autobiographique dans un
cadre historique scrupuleux, Rosetta Loy écrit un roman personnel, juste, pertinent, qui
rend très exactement compte des errements et de la culpabilité de toute une
civilisation. La fabrication dune soi-disant "race
italique " supérieure, la distribution de lhumanité en juifs et
chrétiens, déicides et purs aryens jusquà linstauration des lois raciales,
" lavidité de consensus " des intellectuels et de
lautorité vaticane, autant de moments essentiels de lhistoire italienne
et européenne qui, confrontés à une écriture et une expérience authentiques, prennent
toute leur signification : ici encore, lécriture romanesque irradie le lecteur
et trouve le chemin de la vérité et de lhumanité comme à nulle autre pareille.
Arnaud J. |