Lorsquune
fille vous roule une pelle sans que vous vous y attendiez, il arrive que vous ayez sur la
joue une belle trace de rouge à lèvres aux formes aussi délicates que les lèvres et
les yeux de celle que vous avez croisée. En admettant que pour une raison ou une autre
(rentrer chez vous, assurer la paix des ménages), vous ayez à vous cacher de cette
marque, il est probable quun oeil avisé saura lire sur votre joue impeccablement
nettoyée la trace de votre forfait. Comme si chacun des baisers que nous avions essuyé
sans le retenir, était fossilisé à jamais dans léquilibre instable de notre
figure de menteur.
LHistoire est comme le maquillage, nous dit
Greil Marcus. Derrière le récit principal retenu par la postérité se profilent une
multitude de cicatrices (indélébiles selon lui) presque invisibles qui contenaient - sur
leurs propositions révolutionnaires - une possible inflexion décisive du cours de nos
vies. Cest en creusant ces cicatrices, cautérisées de longue date par les
bourgeois bien pensants ou changées en arguments commerciaux par les techniciens du
marketing roi, que lhistorien tient sa seule chance de goûter au sens véritable de
lhistoire.
Critique rock passé à la philosophie façon
école de Francfort ou sociologue des moeurs, Marcus sattache avant tout à décrire
dans Lipstick Traces ce quil considère comme les grands courants secrets de
lhistoire sociale de notre civilisation occidentale au Xxème siècle. Sa thèse
générale, pour la résumer, est que les microévénements du rock et des marges actives
(les Situationnistes de Debord) de la société sont les pierres angulaires de notre
histoire et quelles portent en elles la lecture limpide - la " vraie
lecture " pour causer philosophie - de notre cosmogonie sociale. Lhistoire
sociale prime lhistoire politique : le pelvis Presley compte plus pour la majorité
des gens que lérection du mur de Berlin. Le rock est de lhistoire en marche
dont les implications fondamentales sont systématiquement castrées par les forces en
place. Pour achever de nous convaincre, Marcus - dont le livre de 1976 est ici
entièrement refondu et retravaillé pour la traduction - adopte pour figure emblématique
Johnny Rotten, le chanteur des Sex Pistols. On pourra penser ce quon veut du groupe
et de son authenticité, toujours est-il que les développements de Marcus sont
extrêmement brillants et quà écouter le Pourri, on en vient nous aussi à en
faire un prophète dont les éclats de voix résonnent jusque dans les premiers écrits
situationnistes.
I dont want a holiday in the sun/ i just need New
Belsen (camp de concentration anglais). Etant selon lui le vers qui résumerait...la
dialectique du siècle (on exagère à peine).
Car Marcus, non content de déchiffrer des
épiphanies sociales, entreprend aussi de lire le cours des rivières souterraines qui
joignent les marges révolutionnaires. Il prolonge ainsi tout un pan post-marxiste de la
sociologie européenne peu scrupuleux quant à lenchaînement réel des chronologies
mais obnubilé par la lecture et létablissement de connexions entre des figures
dissemblables issues de champs différents de lhistoire et de la culture. Si cette
méthode est un peu spécieuse évidemment, parce quassez subjective, elle procure
un plaisir intellectuel immense et la sensation de vraiment " faire
système " ce qui nest pas donné à tout le monde.
Lipstick Traces est donc à découvrir pour sa
première partie très stimulante qui laisse rêveur sur ce que Walter Benjamin aurait pu
faire de notre histoire sil était encore parmi nous, puis à survoler, pour ce
quelle nous apprend de Debord et de sa clique, quon ne savait déjà. Il est
regrettable quun des livres les plus ambitieux dexplicitation de notre monde
nous vienne si tard. Des traces de rouge à lèvres, au sortir dune lecture
haletante, on en a plein les joues au point que notre patron-oppresseur adoré en nous
entendant chanter dans lascenseur dune petite voix à la Darth Vador I am an
Antechrist/ I am an Anarchist nous demande quand, enfin, on va se ranger des aventures
sans lendemain.