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Interventions
Michel Houellebecq
Flammarion, 1998


Nous avons existé, telle est notre légende ;
Certains de nos désirs ont construit cette ville.
Nous avons combattu des puissances hostiles,
Puis nos bras amaigris ont lâché les commandes

Et nous avons flotté loin de tous les possibles ;
La vie s’est refroidie, la vie nous a laissés
Nous contemplons nos corps à demi-effacés,
Dans le silence émergent quelques data sensibles

L’auteur des Particules élémentaires et de l'Extension du domaine de la lutte n’est pas seulement un romancier. Poète et essayiste, il a rassemblé quelques unes de ses interventions au sein d’un recueil qui, faute de restituer de façon exhaustive et systématique la pensée de son auteur, offre un tableau pointilliste de sa façon de voir le monde. Pour lui, "tout devrait au fond pouvoir se transformer en un livre unique, que l’on écrirait jusqu’aux approches de la mort". En rassemblant quelques uns de ses textes, il les remet en perspective et offre en exemple une démarche que tout homme devrait adopter pour vivre heureux : conserver et organiser nos textes, nos pensées et nos souvenirs.

Plus prosaïquement, ces interventions offrent aux membres du fan club de Houellebecq la possibilité de prolonger leur échange avec un auteur qui, à force d’investir tant de champs de création - et jusqu’à la musique, laisse dans le manque ceux qui apprécient avant tout le romancier. Une douzaine de textes (essais, entretiens, critiques) peuplent ce recueil. Houellebecq y prend parfois le visage de l’histrion provocant et esthète, comme sur le texte d’ouverture, où il est dit que Jacques Prévert est un con. Plus loin, il se fait nostalgique pour évoquer des pertes que nous n’avions jusque là pas ressenties (Le regard perdu, Eloge du cinéma muet). Dans ses entretiens, il devient philosophe, sociologue ou épistémologue, offrant une vision du monde contemporain qu’il serait plus confortable d’ignorer.

"J’ai souvent l’impression que les individus sont à peu près identiques, que ce qu’ils appellent leur moi n’existe pas vraiment, et qu’il serait en un sens plus facile de définir un mouvement historique".

Héraut de notre médiocrité, Houellebecq ne peut pas être célébré par l’opinion ni les mass media. Il reste un phénomène étrange qui brasse des thèmes complexes et dérangeants : la solitude, la frustration comme principe constitutif de nos personnalités fin de siècle, la lutte à mort pour la satisfaction de nos désirs consuméristes, dans un univers où la logique libérale organise tout, du travail à la sexualité.

"Les sociétés animales et humaines mettent en place différents systèmes de différenciation hiérarchique, qui peuvent être basés sur la naissance (système aristocratique), la fortune, la beauté, la force physique, l’intelligence, le talent ... Tous ces critères me paraissent d’ailleurs également méprisables ; je les refuse ; la seule supériorité que je reconnaisse, c’est la bonté. Actuellement, nous nous déplaçons dans un système à deux dimensions : l’attractivité érotique et l’argent. Le reste, le bonheur et le malheur des gens, en découle. Pour moi, il ne s’agit nullement d’une théorie : nous vivons effectivement dans une société simple, dont ces quelques phrases suffisent à donner une description complète".

Surprenant et bavard, Houellebecq réjouit ses lecteurs en explicitant sa démarche artistique, ses projets, ses doutes et ses objectifs. Lorsqu’on lui demande si les Particules élémentaires pourraient être adapté cinéma, il décrit sur le ton de l’évidence ce que serait ce film, dépourvu de toute magnification érotique, montrant une cassure entre des ratés existentiels et un monde bariolé et gai. Le film intégrerait des diagrammes pour restituer les taux d’hormones sexuelles, les salaires en kilofrancs et autres mesures par lesquelles nous pouvons théoriser le monde actuel, et transformer cette manie du chiffre en posture poétique.

Souvent très drôle, Houellebecq dessine des scènes de la vie moderne où les touristes allemands croisent les visiteurs du salon de la vidéo Hot. Ces chroniques, pour la plupart écrites entre 90 et 97 pour les Inrockuptibles, exploitent les thèmes clefs de l’auteur sur le ton d’une discussion nerveuse et imagée.

Le plus captivant des textes de ce recueil est peut-être Approche du désarroi, où Houellebecq décrit le mouvement perpétuel à l’œuvre dans notre société sur-médiatisée où chaque flux d’information est devenu un stimulus publicitaire. Mobilisant ses réflexions historiques, physiques, artistiques et sociologiques, l’auteur décrit un univers effrayant et pourtant familier, où nous vivons au jour le jour sans en mesurer l’horreur. Il décrit l’architecture contemporaine comme vecteur d’accélération des déplacements et l’espace social comme un supermarché où se négocient nos moindres faits et gestes. Nous sommes privés de libertés dans un monde qui ne s’arrête jamais, où l’omniprésence des systèmes d’information devient totalitaire :

"Une société ayant atteint un palier de surchauffe n’implose pas nécessairement, mais elle s’avère incapable de produire une signification, toute son énergie étant monopolisée par la description informative de ses variations aléatoires".

A titre collectif, nous résistons à ce mouvement perpétuel quelques fois, lorsque des grèves générales permettent de débrancher les réseaux, tous les réseaux : les routes, les transports en commun, les médias, les services téléphoniques. La place de la technologie dans la vie humaine étant de plus en plus importante, il n’est d’ailleurs pas certain que nous puissions préserver de tels moment de répit, et encore moins les étendre.

A titre personnel, la résistance ne peut s’exprimer que dans une révolution froide, par laquelle l’individu se place pour un instant en dehors du flux informatif-publicitaire :

"Il suffit de marquer un temps d’arrêt ; d’éteindre la radio, de débrancher la télévision ; de ne plus rien acheter, de ne plus rien désirer acheter. Il suffit de ne plus participer, de ne plus savoir ; de suspendre temporairement toute activité mentale. Il suffit, littéralement, de s’immobiliser pendant quelques secondes".

Nous y sommes.

Kz

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