Lauteur
des Particules élémentaires et de l'Extension du
domaine de la lutte nest pas seulement un romancier. Poète et essayiste, il
a rassemblé quelques unes de ses interventions au sein dun recueil qui, faute de
restituer de façon exhaustive et systématique la pensée de son auteur, offre un tableau
pointilliste de sa façon de voir le monde. Pour lui, "tout devrait au fond pouvoir
se transformer en un livre unique, que lon écrirait jusquaux approches de la
mort". En rassemblant quelques uns de ses textes, il les remet en perspective et
offre en exemple une démarche que tout homme devrait adopter pour vivre heureux :
conserver et organiser nos textes, nos pensées et nos souvenirs.
Plus prosaïquement, ces interventions
offrent aux membres du fan club de Houellebecq la possibilité de prolonger leur échange
avec un auteur qui, à force dinvestir tant de champs de création - et
jusquà la musique, laisse dans le manque ceux qui apprécient avant tout le
romancier. Une douzaine de textes (essais, entretiens, critiques) peuplent ce recueil.
Houellebecq y prend parfois le visage de lhistrion provocant et esthète, comme
sur le texte douverture, où il est dit que Jacques Prévert est un con. Plus
loin, il se fait nostalgique pour évoquer des pertes que nous navions jusque là
pas ressenties (Le regard perdu, Eloge du cinéma muet). Dans ses entretiens, il
devient philosophe, sociologue ou épistémologue, offrant une vision du monde
contemporain quil serait plus confortable dignorer.
"Jai souvent
limpression que les individus sont à peu près identiques, que ce quils
appellent leur moi nexiste pas vraiment, et quil serait en un sens plus facile
de définir un mouvement historique".
Héraut de notre médiocrité, Houellebecq ne peut
pas être célébré par lopinion ni les mass media. Il reste un phénomène
étrange qui brasse des thèmes complexes et dérangeants : la solitude, la
frustration comme principe constitutif de nos personnalités fin de siècle, la lutte à
mort pour la satisfaction de nos désirs consuméristes, dans un univers où la logique
libérale organise tout, du travail à la sexualité.
"Les
sociétés animales et humaines mettent en place différents systèmes de différenciation
hiérarchique, qui peuvent être basés sur la naissance (système aristocratique), la
fortune, la beauté, la force physique, lintelligence, le talent ... Tous ces
critères me paraissent dailleurs également méprisables ; je les
refuse ; la seule supériorité que je reconnaisse, cest la bonté.
Actuellement, nous nous déplaçons dans un système à deux dimensions :
lattractivité érotique et largent. Le reste, le bonheur et le malheur des
gens, en découle. Pour moi, il ne sagit nullement dune théorie : nous
vivons effectivement dans une société simple, dont ces quelques phrases suffisent à
donner une description complète".
Surprenant et bavard, Houellebecq réjouit ses
lecteurs en explicitant sa démarche artistique, ses projets, ses doutes et ses objectifs.
Lorsquon lui demande si les Particules élémentaires pourraient être
adapté cinéma, il décrit sur le ton de lévidence ce que serait ce film,
dépourvu de toute magnification érotique, montrant une cassure entre des ratés
existentiels et un monde bariolé et gai. Le film intégrerait des diagrammes pour
restituer les taux dhormones sexuelles, les salaires en kilofrancs et autres mesures
par lesquelles nous pouvons théoriser le monde actuel, et transformer cette manie du
chiffre en posture poétique.
Souvent très drôle, Houellebecq dessine des
scènes de la vie moderne où les touristes allemands croisent les visiteurs du salon de
la vidéo Hot. Ces chroniques, pour la plupart écrites entre 90 et 97 pour les
Inrockuptibles, exploitent les thèmes clefs de lauteur sur le ton dune
discussion nerveuse et imagée.
Le plus captivant des textes de ce recueil est
peut-être Approche du désarroi, où Houellebecq décrit le mouvement perpétuel
à luvre dans notre société sur-médiatisée où chaque flux
dinformation est devenu un stimulus publicitaire. Mobilisant ses réflexions
historiques, physiques, artistiques et sociologiques, lauteur décrit un univers
effrayant et pourtant familier, où nous vivons au jour le jour sans en mesurer
lhorreur. Il décrit larchitecture contemporaine comme vecteur
daccélération des déplacements et lespace social comme un supermarché où
se négocient nos moindres faits et gestes. Nous sommes privés de libertés dans un monde
qui ne sarrête jamais, où lomniprésence des systèmes dinformation
devient totalitaire :
"Une
société ayant atteint un palier de surchauffe nimplose pas nécessairement, mais
elle savère incapable de produire une signification, toute son énergie étant
monopolisée par la description informative de ses variations aléatoires".
A titre collectif, nous résistons à ce mouvement
perpétuel quelques fois, lorsque des grèves générales permettent de débrancher les
réseaux, tous les réseaux : les routes, les transports en commun, les médias, les
services téléphoniques. La place de la technologie dans la vie humaine étant de plus en
plus importante, il nest dailleurs pas certain que nous puissions préserver
de tels moment de répit, et encore moins les étendre.
A titre personnel, la résistance ne peut
sexprimer que dans une révolution froide, par laquelle lindividu se
place pour un instant en dehors du flux informatif-publicitaire :
"Il
suffit de marquer un temps darrêt ; déteindre la radio, de débrancher
la télévision ; de ne plus rien acheter, de ne plus rien désirer acheter. Il
suffit de ne plus participer, de ne plus savoir ; de suspendre temporairement toute
activité mentale. Il suffit, littéralement, de simmobiliser pendant quelques
secondes".
Nous y sommes.
Kz |