Stendhal
invitait, déjà, ses lecteurs louis-philippards à tordre la rectitude morale de leur
regard, grâce aux miroirs quil disposait en bordure du cheminement bourgeois. Mais
le miroir stendhalien demeurait courtois. Beyle admettait son impuissance en prêchant
pour les lecteurs des générations à venir.
Le " velléitaire du
scepticisme " ne sadresse, lui, à personne. La boucherie guerrière, la
mort de Dieu et la nothingness roumaine le préservent de ces vanités. Pourquoi
réfléchir dès lors ? Le miroir de Cioran nest ni poli, ni grossier : il reste de
glace, et sans tain.
Le lecteur de navets accommodants na plus à
faire quà lui-même. Il a peur donc il fuit, non sans avoir relégué De
linconvénient dêtre né au rang de pathologie scripturale. De
celui-ci, le cas des membres dun " comité littéraire " ne
diverge finalement que sur lépaisseur de lillusion. Depuis longtemps, les
illères de lautosatisfaction intellectuelle préviennent ces cooptés de
toute Tentation dexister. Ce sont ces brebis, égarées hors lintime,
que cette édition des Cahiers entend sauver.
Ny subsiste, sous une forme aphorique,
anecdotique et fragmentaire, que lépure dune non- pensée. Le lyrisme
primitif, déployé Sur les cimes du désespoir, qui provenait pour une part de la
malléabilité du roumain, se traduit en points de suspension. La déchéance
démonstrative de la plupart des moralistes payés à la ligne se mue en un laconisme
péremptoire qui nexplique pas, mais exprime. Les équivoques sur la prétendue
" philosophie " de Cioran - faux sens total - trouvent ici leur source
: cest son inaptitude ou sa pauvreté sensitive qui fourvoie le lecteur dans une
posture critique productrice de systèmes.
Les événements narrés dans ces 1 000 pages
de cahiers relèvent des aventures de Dinomir le géant vues par
Tati : dune banalité et diversité extrêmes, ils ancrent la lucidité de Cioran au
réel. Cioran va faire ses courses, Cioran dîne chez un pote, Cioran écrit sur Erasme,
Valéry, le Bouddha, Mitterrand, mai 1968, le jardin du Luxembourg, le port du chapeau,
etc. Ce procédé, dissimulé dans ses ouvrages de facture classique, coupe court aux
divagations et aux discours délirants de type nietzschéen : la sentence nest que
la formulation de la sensation. Ce qui distingue alors lauteur dun énième
égotiste, cest la brutalité de la restitution de cette sensation, permise par le
style froid et honteux de limmigré appliqué. La distorsion inhérente à la mise
en mots est réduite au minimum incompressible du désir de dire.
En quoi les sensations du sieur
éveilleraient-elles plus dintérêt que celles de ma voisine, de mon patron ou
dun quelconque prosateur brillant, objectera-t-on ? Cioran atteint luniversel
parce quil ne fait rien. " Obsédé sans conviction ", il écrit
pour affadir donc supporter le poids dune vie quaucune société n'est capable
de prendre en charge. En somme, ses livres sont ceux dun raté. Cioran rabat
lillusion de lécriture sur la fonction thérapeutique quelle ne peut
dépasser : il nécrit pas lorsquil vit et nécrit pas sur sa vie, mais
sur ses illusions pour sen déprendre et retourner vivre.
Lanti-humanisme théorique de Cioran
serait-il donc laffirmation, en creux, dun humanisme pratique - pour parler
comme les philosophes qu'il abhorre ? Contresens encore
La vie n'est ni
compatible avec la pensée, ni avec autrui, ne cesse de clamer lauteur des Cahiers.
Hypertrophiant la responsabilité de lindividu dans la conduite de son existence
tout en démontrant son incapacité à la supporter, Cioran laisse à dautres le
loisir de combler dillusions la béance de la contradiction. Les candidats
foisonnent : ceux qui ne retiennent du mot de Valéry "