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The Beach (La Plage)
Alex Garland

(Penguin Books)

D’après nos dernières informations, il doit rester moins de six mois pour lire la Plage sans que notre imagination soit phagocytée par des images pirates de Virginie Ledoyen et de Leonardo Di Caprio en train de copuler en ombres chinoises sous un toit de palmiers turgescents.

Pour être plus clair, disons que la Plage est le premier livre qui a pour sujet métaphorique (et accidentel) sa propre prostitution, sa propre dégradation en un abject produit commercial. Vous avez peut-être vu à la télévision que la production du film avait entrepris de raser la moitié de la Thaïlande pour qu’elle ait " vraiment " l’air d’être le paradis sur terre tel que se l’imaginent les américains, à savoir une enfilade de cocotiers rassurante battus par une brise chaude et sablonneuse. L’histoire de la Plage, c’est exactement cela, c’est-à-dire tout le contraire.

Un jeune anglais, un rien baroudeur, un rien dandy (tel qu’on l’imagine), rencontre quelque part dans le Sud-Est Asiatique un couple de jeunes amoureux français (Etienne et Françoise) avec lesquels il se met sur la piste de la Plage, un bout d’île mythique chez les travellers du monde entier où une communauté nouvelle aurait pris corps. Très vite, le trio se retrouve à pêcher dans un lagon bleu à la Bernardin de Saint-Pierre en fumant des joints géants en compagnie de jeunes style UCPA tous plus sympas les uns que les autres. Evidemment, l’île paradisiaque est concédée à demie par des narcotrafiquants armés jusqu’aux dents et cernée par des maux divers qui apparaissent au fil du roman pour pourrir la vie des habitants : des touristes allemands en short, des requins, un empoisonnement ou une pénurie alimentaire.

L’intérêt du livre n’est pourtant pas dans l’évocation parfaite et jouissive des vieux mythes soixante-huitards (1768, 1868 et 1968 confondus) de l’île vierge et de l’autre vie mais dans leur mise à sac méthodique par la société et les individus qu’elle y envoie. Car la Plage, à aucun moment, ne nous paraît comme une utopie. Chacun y garde une forme d’égoïsme et de secret qui rend le rêve impossible. Cette sorte de retenue des membres de la communauté qui les empêche de parler de leur passé, d’envisager un futur commun, d’avoir des relations sexuelles entre eux (ce qui est la moindre des choses qu’on puisse attendre d’une vie en groupe dans l’idéal hipppie) fait que le lecteur y investit sans aucun mal son propre fantasme de liberté. Et cette liberté fait froid dans le dos. Le narrateur fait l’impasse sur ses sentiments amoureux alors que la narration est un monologue intérieur permanent. Premier couac. Il devient mercenaire au lieu-même du bonheur. Deuxième couac. Alors que chez les autres grands auteurs d’utopie sociale et insulaire, un modèle-type d’existence était proposé, sur la Plage, chacun vient avec ses rêves et s’en repart avec un peu moins d’illusions. Garland réussit le prodige de nous aspirer par ses descriptions " non directives " dans notre propre univers, dans notre propre désir de venir à bout du monde oppressant qui est le nôtre. En cela, le livre a une portée révolutionnaire. Nous ne suivons pas l’anglais sur la plage, nous sommes la plage. La faillite de la tentative communautaire devient donc notre faillite plus que jamais : elle nous ramène à notre lâcheté de tous les jours, à notre couardise et à notre docilité. Les descriptions des rapports entre les membres revenus du grand voyage vous arrachent des larmes de terreur sur vous-même plus que sur les personnages. Garland lui-même échoue en sous-main en vendant sa Plage (le livre) à Hollywood. La Plage de roman de voyage change de statut et devient roman métaphysique, roman de critique sociale. Oeuvre immense, par conséquent.

Monstre-projet, désastre flamboyant (proche dans son esthétique de la Ligne Rouge de Malick), La Plage est un petit livre pour la littérature mais un livre décisif pour le lecteur, un livre dont on ne sort pas sans regrets et qui mériterait - si le film n’en gâte pas la magie - de devenir le Sur la Route de notre génération. De quoi, contre les slogans politiques, donner envie de changer la vie, en commençant par la notre.

Myosotis

une plage (!)

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