Le héros a trente
ans. Cadre moyen, analyste-programmeur dans une société informatique, son salaire net
atteint 2,5 fois le SMIC. Malgré ce pouvoir dachat, il nattire pas les
femmes. Dépourvu de beauté comme de charme, sujet à de fréquents accès dépressifs,
il ne correspond guère à ce que les femmes recherchent en priorité sur le marché du
sexe ou de la satisfaction narcissique. On ce connaît pas son nom mais, puisque personne
ne semble sen soucier, le lecteur retient simplement que cet informaticien minable
se branle beaucoup et contribue peu à lembellissement du monde et des relations
humaines.
Joueur disqualifié mais spectateur perspicace de
cette partie de faux-semblants quest la vie moderne, le narrateur décrit la lutte
quotidienne de ses congénères, toujours en quête dun peu damour, de
plaisir, dargent. Cette lutte, étendue à tous les aspects de la vie humaine sous
linfluence du modèle libéral, transforme le moindre de nos gestes en un combat
épique, au terme duquel notre position dans la société humaine est corrigée, à la
hausse ou à la baisse. Même nos lits ne sont plus un refuge. Il faut sy
distinguer. La sexualité est un système de hiérarchie sociale. Résigné, le narrateur
se place définitivement en dehors de cette lutte, enfermé dans la nostalgie de
ladolescence, souhaite parfois la mort sans pouvoir sy résoudre.
Souvent, son entourage fait preuve dun
dynamisme de façade qui tranche avec sa propre neurasthénie. Pourtant, le
désenchantement survient toujours, comme sil était impossible ou risible -
de simpliquer dans le monde. Le narrateur décrit ainisi le décalage entre la
projection existentielle dun de ses amis et la réalité de sa vie quotidienne,
mettant en perspective son idéologie élitiste et la médiocrité dun célibat sans
issue.
"Il
disait (...) que laugmentation du flux dinformations à lintérieur de
la société était en soi une bonne chose. Que la liberté nétait rien
dautre que la possibilité détablir des interconnexions variées entre
individus, projets, organismes, services. Le maximum de liberté coïncidait selon lui
avec le maximum de choix possibles. En une métaphore empruntée à la mécanique des
solides, il appelait ces choix des degrés de liberté"
"Sa propre vie (...)
était extrêmement fonctionnelle. Il habitait un studio dans le 15° arrondissement. Le
chauffage était compris dans les charges. Il ne faisait guère quy dormir, car il
travaillait en fait beaucoup et souvent, en dehors des heures de travail, il lisait
Micro-Systèmes. Les fameux degrés de libertés se résumaient, en ce qui le concerne, à
choisir son dîner par Minitel (...). En un sens, il était heureux. Il se sentait, à
juste titre, acteur de la révolution télématique."
Lensemble donne un roman passionnant,
ravageur, profondément drôle et pathétique. Houellebecq peut dire en quelques phrase ce
qui ne sera jamais dit par les sociologues, les historiens ou les économistes sur
lindividu moderne. La feuille dimposition à remplir, largent à retirer
au distributeur, les courses chez Monoprix, la gestion administrative de la maladie :
autant de micro-violences qui conditionnent lêtre, lenferme dans une routine
pas évidente et complètement castratrice. Même les moments laissés libres par la
règle ne sont plus utilisables. Abrutis, le corps et lesprit savent trop que tout
ne sert à rien.
Kz
Interventions, le dernier
Houellebecq, chroniqué sur flu. |