[home flu]

[forum pig brother]

[forums généraux]

_________________

[EPISODE 1]

[EPISODE 2]

[EPISODE 3 ]

[EPISODE 4 ]

[EPISODE 5 ]

_________________

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

EPISODE 5.


De derrière les dunes, descendaient un beuglement sourd et animal, ainsi qu'un halètement sournois. Laure et moi fûmes figés par la trouille, suspendus au fil du bruit qui ne disait rien qui vaille. Le bruit était renvoyé par le sable et paraissait deux ou trois fois plus puissant qu'il n'était.
- Qu'est-ce que c'est ?, dit Laure en se serrant contre moi.
- Je ne sais pas, je dis.
Je me rhabillai. Mon sexe encore dressé peina à entrer dans la tête étroite de mon pantalon. Je le glissai entre le nombril et la ceinture et puis me redressai pour voir d'où venait la menace.
- Tu crois que c'est le tueur, demanda Laure qui s'arrachait les sourcils d'angoisse.
- Cette fois, je le crains.

Evidemment le ciel s'était assombri. Le soleil avait été occulté par un groupe de deux ou trois nuages gris, lesquels, malgré leur taille ridicule, suffisaient à nous faire penser que le destin en passait par l'un de ses fameux points d'inflexion. Dans beaucoup de films de cinéma, et pas des moindres (Ghoshtbusters, Mortal Kombat, Les Oiseaux,…), le passage d'une grappe nuageuse dans le ciel annonçait que l'intrigue allait basculer dans la tragédie. Le hurlement, maintenant plus proche et inhumain que jamais, dégringolait la dune principale et se rapprochait de nous.
- JED, dit Laure, promets moi de me protéger.
- Je ferai ce que je peux.
J'ajustai ma chemise et fis quelques mouvements avec les bras pour me dégourdir. J'effectuai quelques rotations, flexions du buste, quelques coups de pied circulaires qu'Aziz m'avait enseignés avant de mourir, et puis m'engageai dans une série de deep breaths californiennes.
Les deep breaths permettaient d'irriguer le corps en oxygène et en oligo-éléments. En deux ou trois inspirations, on sentait le pouls ralentir, la vue s'éclaircir et les globules chargés un à un de santé et de courage. Je regardai l'horizon, ramenai la toile de mon jean au dessus de mes genoux et fis craquer les articulations de mes doigts comme Bruce Lee dans La Fureur du Dragon.
- Approche, je dis à l'ennemi qui galopait vers moi.


Nous savions que, dans quelques secondes, le monstre pointerait sa tête difforme de dessous les tonnes de sable qui l'abritaient. Sa voix était immonde. Je m'avançai vers la dune principale.
- Attends, dit Laure, embrasse-moi encore.
Je lui donnai un baiser avec ma langue parfumée et redressai ma silhouette haute et musculeuse contre l'horizon. Laure vérifia, dans son sac, que je ne lui avais pas tiré son porte feuille. Depuis sa mésaventure avec un escroc italien, elle souffrait de ce rituel de vérification. Chaque fois qu'elle se faisait sauter ou qu'on lui prêtait un peu d'amitié, elle s'assurait qu'on ne lui avait rien volé et qu'on n'en voulait pas à son argent.
Le bruit devint plus fort et plus aigu. L'écho disparut et la ligne de son s'éclaircit. Comme j'avançai, je me rendis compte qu'il n'était pas si menaçant que cela. Les deep breaths avaient régulé mon pouls. Je ne connaissais pas la peur.
Une ombre, cassée en deux, glissa en haut de la dune, lente et prolongée de deux énormes oreilles.
- Ce n'est pas un humain, je me dis en tombant à la renverse.
Et Chloé apparut. Le chien du Loft jappait et aboyait comme un loup. Ses oreilles lancées devant lui comme des drapeaux portaient une ombre inquiétante et longue de plusieurs dizaines de centimètres. Le chien se précipita vers moi. Sa langue pendait hors de sa gueule, peut-être infectée ou enduite de poison. Je me mis en garde, craignant le pire, mais il ne se passa rien. Chloé s'approcha de moi et à vingt centimètres se roula à mes pieds. Je lus dans son regard animal que, comme bien des filles, la fascination qu'elle éprouvait pour moi ne s'était pas évanouie avec la sortie du Loft. Chloé était une bonne chienne. Obéissante, elle me lécha les orteils dessous mes sandales.

Laure nous rejoint et nous éclatâmes de rire. Le chien sautait partout et nous éclaboussait de sable. Nous décrivions de larges cercles où nous nous poursuivions de joie, piétinant d'insolence notre angoisse et notre peur d'en découdre. ** - JED, m'interpella Laure, après plusieurs minutes de course. JED, elle dit, en reprenant son souffle, tu sais ce qui s'est passé ?
- Aucune idée. Et les visages de nos 11 camarades passèrent en mirage devant mes yeux. Non, et toi ?, je répondis. Le fantôme des lofteurs dessiné en spectre bleu contre la mer qui battait continuait de me hanter.
- Je ne sais pas. J'ai cru que ça pouvait être TF1 qui voulait se débarrasser de nous ou bien certains de ces critiques gauchistes ZALEA TV, tu sais. Mais ces types ne sont pas à la hauteur de leurs idéaux. Ils ne seraient pas prêts à tuer pour de l'argent ou pour la morale.
- Qui alors ?
- Un malade peut-être mais les mots ne veulent rien dire. Tu comprends, mis bout à bout, dans n'importe quel film, ils auraient livré la clé de l'énigme. Mais ici, tu te rends compte, pas grand chose à en tirer. Gloire, nature, puissance, ambition, mensonge, diplomatie, et caetera. C'est n'importe quoi. On dirait un catalogue de péchés pour l'homme de demain. Des traits de mollesse et pas des fautes graves. Des trucs de seconde zone en guise de péchés capitaux. Presque des défauts tirés d'un magazine féminin, tu vois le genre ?
- Qui alors ?
- Je ne sais vraiment pas et crois-moi, j'y ai réfléchi. Chloé grattait le sable avec ses pattes et semblait chercher quelque chose. Je pense comme toi qu'il s'agit d'une femme. Le dispositif est trop sentimental. Il s'agit de dénoncer des comportements déviants. Mineurs mais déviants tout de même.
- Peut-être est-ce que les petits défauts sont pires que les grands pêchés, après tout. Castaldi ?
- Pas l'étoffe. Il n'a pas la tête d'un tueur en série.
- Il était tout de même vert quand on l'a mis dans la piscine.
- On ne tue pas douze personnes pour ça.
- Tu as raison.
- Chloé arrête.
Le chien creusait toujours le sable. Une petite fosse de dix centimètres s'était maintenant formée sous son corps tandis qu'elle grattait encore comme une taupe géante.
- Et si une fille en avait réchappé ?
- Une lofteuse tu veux dire ?
- Oui. Kenza la Baleine Rousse par exemple. Je crois qu'elle nous détestait les uns comme les autres.
- Kenza est morte.
- Oui, moi aussi. La distance entre la mort et la vie est mince. Elle pourrait tout aussi bien avoir monté une entourloupe pour se venger d'avoir perdu.
- Regarde, Chloé.
La chienne avait mis à jour un câble noir qu'elle mordillait avec avidité. Elle dégagea encore quelques dizaines de centimètres et attira notre attention.
- Bon chien , je dis, laisse voir à Jean Edouard.
Je m'emparai du câble et découvris à son extrémité le premier micro.
- Le salaud, il nous a enregistré.
Je tirai sur le câble, non sans avoir écrabouillé le mouchard, en extrayant du sable le long serpentin de plastique que le tueur avait enfoui. Chloé m'indiquait la direction à suivre. Laure se tenait dans notre dos.
- Il nous observe, l'enculé, il nous observe depuis le début, je le savais. Je sentais sa présence.

Accroupi je bobinais le fil d'Ariane sur une dizaine de mètres, une vingtaine, levant tous les quatre ou cinq mètres des micros, montés en série, et qui devaient capter sur toute la longueur de la plage en stéréo le moindre pet de coquillage.
- C'est affreux, dit Laure, ça continue. Et si c'était la prod ?
- Absurde. Nous leur appartenons. Un employeur ne massacre pas ses employés. Le fil nous guida de nouveau en haut d'une dune. Je traversai un champ de genêts, en sueur, torse nu maintenant et le corps brûlé par le soleil. Laure, fluette et servile, naviguait dans le sillage de mon ombre, roulant le câble autour de son avant bras. - Nous y sommes presque. Il a dû se débiner.
Je sentais que l'issue était proche. Le haut des dunes ferait un observatoire impeccable. J'étais essoufflé. Chloé partit en éclaireur et je lui dis "non", mais elle continua. Son enthousiasme de chien l'emmena trop loin. J'entendis un hurlement à dix mètres de moi et je sus qu'elle en avait fini avec la vie.

Je me relevai, Laure était derrière moi qui suivait tant bien que mal. Le sable s'affaissa soudain sous son poids et elle disparut dans une fosse profonde. J'entendis son cri de détresse, je me précipitai. Trop tard. Laure était au fond d'un trou. Un pieu de verre avait été planté dans un fond d'eau. Laure gesticulait comme une grenouille de laboratoire, désarticulée et tendue de douleur. Le pieu de verre lui était entré par la fente et ressortait par l'abdomen. Sa bouche était tordue et elle crachait ses dents une à une.
- Au secours, elle supplia. Mais je ne pouvais plus rien faire. Je lui fis un signe de tête, lançai quelques mots de compassion et d'excuse et continuai mon ascension. Je devais y aller seul. C'est moi qui avais remporté le jeu.
La dune était haute d'une trentaine de mètres. D'où j'étais, je voyais le sommet baigné de lumière et planté d'oliviers. Je traversai plusieurs bosses. Sur une pancarte de bois, le tueur avait écrit SUFFISANCE et une flèche indiquait le ciel. J'avais chaud. La tête me tournait. A quelques mètres au dessus de moi, la fournaise prenait son origine. Je m'écorchai les jambes sur une plante grimpante. Le sang s'écoula par mon mollet et je l'épongeai avec un mouchoir en papier.
- Tiens bon, je me dis. La vérité n'est pas loin.

Les derniers micros enregistraient. Il devait y avoir des caméras aussi mais je ne les voyais pas. LE SPECTACLE EST REEL, ils disaient. J'avais peur et mal à la fois. Le sommet était tapissé de logo JED. Loana et moi dans la piscine. JED. Il y avait des banderoles publicitaires avec partout inscrit mon nom et les types de la réception, à sept derrière une table garnie de pain et d'eau, pour m'accueillir. On se serait cru à une arrivée d'étape du Tour de France.
Le Grand Maître me dit :
- Te voilà, Jean- Edouard, te voilà enfin.
Sa voix était douce et féminine. Les sept types étaient masqués, drapés de violet et coiffés d'un bonnet doré et pourpre qui rappelait les pires années du Klu Klux Klan.
- Qui êtes-vous, je demandai essoufflé. Qui êtes-vous bon sang ?
- Prends l'eau, JED. Désaltère toi. Tu as été courageux.
Le Maître me tendit une coupe pleine. Les autres s'agenouillèrent devant moi.
- Qui êtes-vous, je répétai.
- Bois, JED. Trempe tes lèvres. Tout est écrit. Cela doit se passer ainsi.
Je bus une gorgée d'eau. Le Grand Maître reprit la coupe et m'essuya la bouche avec le revers de sa manche. Son costume était superbe, taillé dans une étoffe satinée et précieuse.
- Tu as maintenant tes fidèles, il me dit. Tu as fait des adeptes. Les autres ne l'ont pas compris.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Ton comportement nous a séduits, Jean- Edouard. Nous avons décidé de te prendre, disons, pour idole.
- Hein ?
- Notre monde est fait d'idoles. Certaines sont plus puissantes que d'autres à distiller le réconfort et l'oubli. Tu as toutes les qualités requises pour devenir un modèle. Tu es jeune. Tu es beau. Tu es musclé.
- Vous êtes dingues.
- Tu es marchandise. Nous savions que tu dirais cela. Tout est écrit. La rébellion. L'arrogance. L'indépendance du produit. Ton Evangile s'achève. Nous allons prendre la relève.

Le Grand Maître s'avança au bord de la Dune Falaise. Un vent de sommet balayait nos visages et s'engouffrait sous le pagne du Maître, découvrant ses longues jambes, blanches et épilées. Le Grand Maître portait des chaussures plates-formes comme celles de Loana. Autour de lui, je sentais le parfum des disciples. Des filles sûrement venues de toute la France, de Versailles et des banlieues de Toulon. Les filles avaient brûlé de l'encens. L'ambiance était érotique.
Qui étaient-ils, je me demandai. Qui étaient-elles, plutôt ? Le Grand Maître m'invita à le suivre. Il souleva un drap blanc qui masquait l'horizon. Il me prit par l'épaule et d'un grand mouvement circulaire me montra la baie qui s'étendait à perte de vue.
- Le grand champ des humains, il dit. Le grand champ des téléspectateurs. Les morts vivants, ils sauront tôt ou tard que tout a été dit, que tout a été montré. Ils t'en seront reconnaissants.

Je regardai les gens en contrebas qui envahissaient les plages. Nus, en slips de bains et les seins à l'air, ils arrivaient en masse avec leurs paniers pique nique, leurs magazines de plage, Nouvel Obs, Biba dans les sacs de toile. Les hommes portaient les parasols. Les femmes les enfants. La grande marée s'annonçait plutôt bien. La coulée humaine glissait sur la plage comme une traînée de lave, lente et baveuse. Elle recouvrait l'ocre des sables de couleurs vives et de joie.
- Ils en ont besoin, dit le Maître. Ils ont besoin de toi. Ici, tu régneras.
Le Maître lisait le texte de la nouvelle foi. Tout était écrit depuis le début, il disait. C'était une fille, je sentais ses seins dessous le drap. Elle tremblait devant l'émotion de son Dieu. J'aurais pu en abuser mais je ne me sentis pas la force.
- Je suis juste un jeune homme, je dis.
Le Maître chercha dans son livre. Il me tendit l'ouvrage, pointa du doigt le paragraphe considéré et m'invita à lire.
- Vois, il dit.
"La plage était noire de monde. Je suis juste un jeune homme, Jean Edouard dit au Maître. Il avait appris l'humilité. Il contempla la masse des disciples et eut un ricanement."
Je rigolai en rendant le bouquin au maître.
- Vous ne croyez pas à tout ça, je lui dis. Vous ne voulez pas qu'on aille s'envoyer en l'air, plutôt ? Je connais une bonne boîte.
- LE SPECTACLE EST REEL, elle dit. Le Maître enleva son masque. C'était une belle femme. Regarde mon visage. Ses cheveux étaient noirs. Elle ouvrit les bras et me fit pivoter. L'encens se consumait et les Maîtres fumaient de la drogue.
Je vis que les disciples avaient été rejoints par une foule de téléspectateurs. Des groupes de vacanciers m'avaient reconnu. La nouvelle religion ferait fureur parmi les jeunes filles et les cadres supérieurs. Les disciples encapuchonnés avaient bandé leur arc. Autour, les fidèles frissonnaient.
- Ce n'est pas tous les jours qu'on vit la fin d'un dieu, dit le Maître.
Elle baissa les bras et mon cœur de flèches fut transpercé.
Je m'écroulai, tendis les bras dans l'alignement de la douleur, invoquai le ciel. Je saignai dans les genêts. Les fidèles me piétinaient et arrachaient les plants pour la revente. SANG DE JED, ils diraient. Sang de Jed. Mes muscles s'arrachaient au marché noir.
Ils frissonnèrent devant ce qu'ils avaient fait.
- Le bonheur reviendra, leur dit le Maître.

Et les disciples se mirent à vendre des plaquettes de photos à mon effigie, des vidéos et aussi des maillots. Ils étaient déguisés en marchands de chouchous. Des journalistes arrivèrent ensuite et aussi mes parents. Les autres lofteurs autour de moi formaient une ronde funèbre. Je ne savais plus où j'en étais. Une mouette passa dans le ciel et trancha le fil de ma raison. On me déchira les mains en hostie, le sexe relique et les fidèles me dérognèrent en bons cannibales qu'ils étaient.

COUPEZ, ils dirent et les projecteurs explosèrent en feu d'artifices.

*

(FIN)

>> retour episode I
>> back home