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De derrière les dunes, descendaient un beuglement sourd
et animal, ainsi qu'un halètement sournois. Laure et moi
fûmes figés par la trouille, suspendus au fil du bruit qui
ne disait rien qui vaille. Le bruit était renvoyé par le
sable et paraissait deux ou trois fois plus puissant qu'il
n'était.
- Qu'est-ce que c'est ?, dit Laure en se serrant contre
moi.
- Je ne sais pas, je dis.
Je me rhabillai. Mon sexe encore dressé peina à entrer dans
la tête étroite de mon pantalon. Je le glissai entre le
nombril et la ceinture et puis me redressai pour voir d'où
venait la menace.
- Tu crois que c'est le tueur, demanda Laure qui s'arrachait
les sourcils d'angoisse.
- Cette fois, je le crains.
Evidemment le ciel s'était assombri. Le soleil avait été
occulté par un groupe de deux ou trois nuages gris, lesquels,
malgré leur taille ridicule, suffisaient à nous faire penser
que le destin en passait par l'un de ses fameux points d'inflexion.
Dans beaucoup de films de cinéma, et pas des moindres (Ghoshtbusters,
Mortal Kombat, Les Oiseaux,…), le passage d'une grappe nuageuse
dans le ciel annonçait que l'intrigue allait basculer dans
la tragédie. Le hurlement, maintenant plus proche et inhumain
que jamais, dégringolait la dune principale et se rapprochait
de nous.
- JED, dit Laure, promets moi de me protéger.
- Je ferai ce que je peux.
J'ajustai ma chemise et fis quelques mouvements avec les
bras pour me dégourdir. J'effectuai quelques rotations,
flexions du buste, quelques coups de pied circulaires qu'Aziz
m'avait enseignés avant de mourir, et puis m'engageai dans
une série de deep breaths californiennes.
Les deep breaths permettaient d'irriguer le corps en oxygène
et en oligo-éléments. En deux ou trois inspirations, on
sentait le pouls ralentir, la vue s'éclaircir et les globules
chargés un à un de santé et de courage. Je regardai l'horizon,
ramenai la toile de mon jean au dessus de mes genoux et
fis craquer les articulations de mes doigts comme Bruce
Lee dans La Fureur du Dragon.
- Approche, je dis à l'ennemi qui galopait vers moi.
Nous savions que, dans quelques secondes, le monstre pointerait
sa tête difforme de dessous les tonnes de sable qui l'abritaient.
Sa voix était immonde. Je m'avançai vers la dune principale.
- Attends, dit Laure, embrasse-moi encore.
Je lui donnai un baiser avec ma langue parfumée et redressai
ma silhouette haute et musculeuse contre l'horizon. Laure
vérifia, dans son sac, que je ne lui avais pas tiré son
porte feuille. Depuis sa mésaventure avec un escroc italien,
elle souffrait de ce rituel de vérification. Chaque fois
qu'elle se faisait sauter ou qu'on lui prêtait un peu d'amitié,
elle s'assurait qu'on ne lui avait rien volé et qu'on n'en
voulait pas à son argent.
Le bruit devint plus fort et plus aigu. L'écho disparut
et la ligne de son s'éclaircit. Comme j'avançai, je me rendis
compte qu'il n'était pas si menaçant que cela. Les deep
breaths avaient régulé mon pouls. Je ne connaissais pas
la peur.
Une ombre, cassée en deux, glissa en haut de la dune, lente
et prolongée de deux énormes oreilles.
- Ce n'est pas un humain, je me dis en tombant à la renverse.
Et Chloé apparut. Le chien du Loft jappait et aboyait comme
un loup. Ses oreilles lancées devant lui comme des drapeaux
portaient une ombre inquiétante et longue de plusieurs dizaines
de centimètres. Le chien se précipita vers moi. Sa langue
pendait hors de sa gueule, peut-être infectée ou enduite
de poison. Je me mis en garde, craignant le pire, mais il
ne se passa rien. Chloé s'approcha de moi et à vingt centimètres
se roula à mes pieds. Je lus dans son regard animal que,
comme bien des filles, la fascination qu'elle éprouvait
pour moi ne s'était pas évanouie avec la sortie du Loft.
Chloé était une bonne chienne. Obéissante, elle me lécha
les orteils dessous mes sandales.
Laure nous rejoint et nous éclatâmes de rire. Le chien sautait
partout et nous éclaboussait de sable. Nous décrivions de
larges cercles où nous nous poursuivions de joie, piétinant
d'insolence notre angoisse et notre peur d'en découdre.
** - JED, m'interpella Laure, après plusieurs minutes de
course. JED, elle dit, en reprenant son souffle, tu sais
ce qui s'est passé ?
- Aucune idée. Et les visages de nos 11 camarades passèrent
en mirage devant mes yeux. Non, et toi ?, je répondis. Le
fantôme des lofteurs dessiné en spectre bleu contre la mer
qui battait continuait de me hanter.
- Je ne sais pas. J'ai cru que ça pouvait être TF1 qui voulait
se débarrasser de nous ou bien certains de ces critiques
gauchistes ZALEA TV, tu sais. Mais ces types ne sont pas
à la hauteur de leurs idéaux. Ils ne seraient pas prêts
à tuer pour de l'argent ou pour la morale.
- Qui alors ?
- Un malade peut-être mais les mots ne veulent rien dire.
Tu comprends, mis bout à bout, dans n'importe quel film,
ils auraient livré la clé de l'énigme. Mais ici, tu te rends
compte, pas grand chose à en tirer. Gloire, nature, puissance,
ambition, mensonge, diplomatie, et caetera. C'est n'importe
quoi. On dirait un catalogue de péchés pour l'homme de demain.
Des traits de mollesse et pas des fautes graves. Des trucs
de seconde zone en guise de péchés capitaux. Presque des
défauts tirés d'un magazine féminin, tu vois le genre ?
- Qui alors ?
- Je ne sais vraiment pas et crois-moi, j'y ai réfléchi.
Chloé grattait le sable avec ses pattes et semblait chercher
quelque chose. Je pense comme toi qu'il s'agit d'une femme.
Le dispositif est trop sentimental. Il s'agit de dénoncer
des comportements déviants. Mineurs mais déviants tout de
même.
- Peut-être est-ce que les petits défauts sont pires que
les grands pêchés, après tout. Castaldi ?
- Pas l'étoffe. Il n'a pas la tête d'un tueur en série.
- Il était tout de même vert quand on l'a mis dans la piscine.
- On ne tue pas douze personnes pour ça.
- Tu as raison.
- Chloé arrête.
Le chien creusait toujours le sable. Une petite fosse de
dix centimètres s'était maintenant formée sous son corps
tandis qu'elle grattait encore comme une taupe géante.
- Et si une fille en avait réchappé ?
- Une lofteuse tu veux dire ?
- Oui. Kenza la Baleine Rousse par exemple. Je crois qu'elle
nous détestait les uns comme les autres.
- Kenza est morte.
- Oui, moi aussi. La distance entre la mort et la vie est
mince. Elle pourrait tout aussi bien avoir monté une entourloupe
pour se venger d'avoir perdu.
- Regarde, Chloé.
La chienne avait mis à jour un câble noir qu'elle mordillait
avec avidité. Elle dégagea encore quelques dizaines de centimètres
et attira notre attention.
- Bon chien , je dis, laisse voir à Jean Edouard.
Je
m'emparai du câble et découvris à son extrémité le premier
micro.
- Le salaud, il nous a enregistré.
Je tirai sur le câble, non sans avoir écrabouillé le mouchard,
en extrayant du sable le long serpentin de plastique que
le tueur avait enfoui. Chloé m'indiquait la direction à
suivre. Laure se tenait dans notre dos.
- Il nous observe, l'enculé, il nous observe depuis le début,
je le savais. Je sentais sa présence.
Accroupi je bobinais le fil d'Ariane sur une dizaine de
mètres, une vingtaine, levant tous les quatre ou cinq mètres
des micros, montés en série, et qui devaient capter sur
toute la longueur de la plage en stéréo le moindre pet de
coquillage.
- C'est affreux, dit Laure, ça continue. Et si c'était la
prod ?
- Absurde. Nous leur appartenons. Un employeur ne massacre
pas ses employés. Le fil nous guida de nouveau en haut d'une
dune. Je traversai un champ de genêts, en sueur, torse nu
maintenant et le corps brûlé par le soleil. Laure, fluette
et servile, naviguait dans le sillage de mon ombre, roulant
le câble autour de son avant bras. - Nous y sommes presque.
Il a dû se débiner.
Je sentais que l'issue était proche. Le haut des dunes ferait
un observatoire impeccable. J'étais essoufflé. Chloé partit
en éclaireur et je lui dis "non", mais elle continua. Son
enthousiasme de chien l'emmena trop loin. J'entendis un
hurlement à dix mètres de moi et je sus qu'elle en avait
fini avec la vie.
Je me relevai, Laure était derrière moi qui suivait tant
bien que mal. Le sable s'affaissa soudain sous son poids
et elle disparut dans une fosse profonde. J'entendis son
cri de détresse, je me précipitai. Trop tard. Laure était
au fond d'un trou. Un pieu de verre avait été planté dans
un fond d'eau. Laure gesticulait comme une grenouille de
laboratoire, désarticulée et tendue de douleur. Le pieu
de verre lui était entré par la fente et ressortait par
l'abdomen. Sa bouche était tordue et elle crachait ses dents
une à une.
- Au secours, elle supplia. Mais je ne pouvais plus rien
faire. Je lui fis un signe de tête, lançai quelques mots
de compassion et d'excuse et continuai mon ascension. Je
devais y aller seul. C'est moi qui avais remporté le jeu.
La dune était haute d'une trentaine de mètres. D'où j'étais,
je voyais le sommet baigné de lumière et planté d'oliviers.
Je traversai plusieurs bosses. Sur une pancarte de bois,
le tueur avait écrit SUFFISANCE et une flèche indiquait
le ciel. J'avais chaud. La tête me tournait. A quelques
mètres au dessus de moi, la fournaise prenait son origine.
Je m'écorchai les jambes sur une plante grimpante. Le sang
s'écoula par mon mollet et je l'épongeai avec un mouchoir
en papier.
- Tiens bon, je me dis. La vérité n'est pas loin.
Les derniers micros enregistraient. Il devait y avoir des
caméras aussi mais je ne les voyais pas. LE SPECTACLE EST
REEL, ils disaient. J'avais peur et mal à la fois. Le sommet
était tapissé de logo JED. Loana et moi dans la piscine.
JED. Il y avait des banderoles publicitaires avec partout
inscrit mon nom et les types de la réception, à sept derrière
une table garnie de pain et d'eau, pour m'accueillir. On
se serait cru à une arrivée d'étape du Tour de France.
Le Grand Maître me dit :
- Te voilà, Jean- Edouard, te voilà enfin.
Sa voix était douce et féminine. Les sept types étaient
masqués, drapés de violet et coiffés d'un bonnet doré et
pourpre qui rappelait les pires années du Klu Klux Klan.
- Qui êtes-vous, je demandai essoufflé. Qui êtes-vous bon
sang ?
- Prends l'eau, JED. Désaltère toi. Tu as été courageux.
Le Maître me tendit une coupe pleine. Les autres s'agenouillèrent
devant moi.
- Qui êtes-vous, je répétai.
- Bois, JED. Trempe tes lèvres. Tout est écrit. Cela doit
se passer ainsi.
Je bus une gorgée d'eau. Le Grand Maître reprit la coupe
et m'essuya la bouche avec le revers de sa manche. Son costume
était superbe, taillé dans une étoffe satinée et précieuse.
- Tu as maintenant tes fidèles, il me dit. Tu as fait des
adeptes. Les autres ne l'ont pas compris.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Ton comportement nous a séduits, Jean- Edouard. Nous avons
décidé de te prendre, disons, pour idole.
- Hein ?
- Notre monde est fait d'idoles. Certaines sont plus puissantes
que d'autres à distiller le réconfort et l'oubli. Tu as
toutes les qualités requises pour devenir un modèle. Tu
es jeune. Tu es beau. Tu es musclé.
- Vous êtes dingues.
- Tu es marchandise. Nous savions que tu dirais cela. Tout
est écrit. La rébellion. L'arrogance. L'indépendance du
produit. Ton Evangile s'achève. Nous allons prendre la relève.
Le Grand Maître s'avança au bord de la Dune Falaise. Un
vent de sommet balayait nos visages et s'engouffrait sous
le pagne du Maître, découvrant ses longues jambes, blanches
et épilées. Le Grand Maître portait des chaussures plates-formes
comme celles de Loana. Autour de lui, je sentais le parfum
des disciples. Des filles sûrement venues de toute la France,
de Versailles et des banlieues de Toulon. Les filles avaient
brûlé de l'encens. L'ambiance était érotique.
Qui étaient-ils, je me demandai. Qui étaient-elles, plutôt
? Le Grand Maître m'invita à le suivre. Il souleva un drap
blanc qui masquait l'horizon. Il me prit par l'épaule et
d'un grand mouvement circulaire me montra la baie qui s'étendait
à perte de vue.
- Le grand champ des humains, il dit. Le grand champ des
téléspectateurs. Les morts vivants, ils sauront tôt ou tard
que tout a été dit, que tout a été montré. Ils t'en seront
reconnaissants.
Je regardai les gens en contrebas qui envahissaient les
plages. Nus, en slips de bains et les seins à l'air, ils
arrivaient en masse avec leurs paniers pique nique, leurs
magazines de plage, Nouvel Obs, Biba dans les sacs de toile.
Les hommes portaient les parasols. Les femmes les enfants.
La grande marée s'annonçait plutôt bien. La coulée humaine
glissait sur la plage comme une traînée de lave, lente et
baveuse. Elle recouvrait l'ocre des sables de couleurs vives
et de joie.
- Ils en ont besoin, dit le Maître. Ils ont besoin de toi.
Ici, tu régneras.
Le Maître lisait le texte de la nouvelle foi. Tout était
écrit depuis le début, il disait. C'était une fille, je
sentais ses seins dessous le drap. Elle tremblait devant
l'émotion de son Dieu. J'aurais pu en abuser mais je ne
me sentis pas la force.
- Je suis juste un jeune homme, je dis.
Le Maître chercha dans son livre. Il me tendit l'ouvrage,
pointa du doigt le paragraphe considéré et m'invita à lire.
- Vois, il dit.
"La plage était noire de monde. Je suis juste un jeune homme,
Jean Edouard dit au Maître. Il avait appris l'humilité.
Il contempla la masse des disciples et eut un ricanement."
Je rigolai en rendant le bouquin au maître.
- Vous ne croyez pas à tout ça, je lui dis. Vous ne voulez
pas qu'on aille s'envoyer en l'air, plutôt ? Je connais
une bonne boîte.
- LE SPECTACLE EST REEL, elle dit. Le Maître enleva son
masque. C'était une belle femme. Regarde mon visage. Ses
cheveux étaient noirs. Elle ouvrit les bras et me fit pivoter.
L'encens se consumait et les Maîtres fumaient de la drogue.
Je vis que les disciples avaient été rejoints par une foule
de téléspectateurs. Des groupes de vacanciers m'avaient
reconnu. La nouvelle religion ferait fureur parmi les jeunes
filles et les cadres supérieurs. Les disciples encapuchonnés
avaient bandé leur arc. Autour, les fidèles frissonnaient.
- Ce n'est pas tous les jours qu'on vit la fin d'un dieu,
dit le Maître.
Elle baissa les bras et mon cœur de flèches fut transpercé.
Je m'écroulai, tendis les bras dans l'alignement de la douleur,
invoquai le ciel. Je saignai dans les genêts. Les fidèles
me piétinaient et arrachaient les plants pour la revente.
SANG DE JED, ils diraient. Sang de Jed. Mes muscles s'arrachaient
au marché noir.
Ils frissonnèrent devant ce qu'ils avaient fait.
- Le bonheur reviendra, leur dit le Maître.
Et les disciples se mirent à vendre des plaquettes de photos
à mon effigie, des vidéos et aussi des maillots. Ils étaient
déguisés en marchands de chouchous. Des journalistes arrivèrent
ensuite et aussi mes parents. Les autres lofteurs autour
de moi formaient une ronde funèbre. Je ne savais plus où
j'en étais. Une mouette passa dans le ciel et trancha le
fil de ma raison. On me déchira les mains en hostie, le
sexe relique et les fidèles me dérognèrent en bons cannibales
qu'ils étaient.
COUPEZ,
ils dirent et les projecteurs explosèrent en feu d'artifices.
*
(FIN)
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