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Nous n'apprîmes la mort de Delphine que lorsque Kimy arriva
pour la remplacer. La production nous réunit dans la salle
de presse et nous passa un enregistrement de mauvaise qualité
qui avait été tourné par l'équipe chargée de la suivre pas
à pas. Les journalistes avaient découvert son corps dénudé
près de l'endroit où elle dressait ses chevaux. Le tueur
avait fait de profondes entailles sur la chair de ses cuisses,
sur ses flancs et sous ses seins. Il avait disposé de chaque
côté de son cadavre des branches de gui sauvage et insinué
dans chacune de ses plaies des coquelicots et des marguerites.
Les cheveux de Delphine avaient été ramenés en une sorte
de chignon campagnard et on avait déposé sur son ventre
un tablier de dentelle qui couvrait son sexe rose et brun.
Un chérubin en plastique était lové dans ses bras qui accentuait
son côté madone à l'enfant.
- Ce qu'elle est belle, avait gémi Steevy.
Les filles avaient pleuré toute la journée et nous avions
spéculé sur ce qui s'était passé. Et puis la paix était
revenue, comme elle le reviendrait à chaque fois par la
suite. Près du corps, dans la poussière du haras, le tueur
avait écrit NATURE en lettres capitales. Le plus dur fut
d'accepter le silence que la production nous imposa et de
voir réapparaître Delphine chaque jeudi lors des éliminations,
souriante et belle comme au premier jour, nous encourager
et nous questionner sur notre futur.
- Tout a été enregistré avant sa mort, nous assura Castaldi.
Nous n'avons plus besoin d'elle. L'émission doit continuer.
M6 avait gardé tous nos bouts d'essai, tous les rushes des
sélections et pouvait à loisir recréer des interviews avec
chacun d'entre nous, alimenter la presse en photos et soutenir
une demande sans cesse croissante. Le direct n'existait
plus. Tout était recomposé sans que personne se rende compte
de rien. Nous en conclûmes que nous n'étions plus indispensables
et que le jeu pouvait continuer sans nous. L'histoire entre
Aziz et Kenza nous occupa pendant quelques jours et réussit
à couvrir le souvenir des premières tragédies.
Leurs éliminations successives, les deux semaines qui suivirent,
déchaînèrent la presse et détournèrent notre attention.
Le corps de Kenza fut retrouvé le lendemain de la sortie
de Steevy. La thèse du meurtre rituel se confirmait. Kenza
fut assassinée dans sa chambre d'hôtel, nue elle aussi,
mais cette fois couverte de billets de Monopoly et de plumes
explosées de son édredon. Le tueur lui avait enfoncé un
micro d'argent dans l'anus et avait fourré dans sa bouche
la culotte qu'elle avait voulu offrir à Aziz le jour de
son départ et qu'il avait refusée.
Sur le mur, avec son sang, était inscrit en capitales le
mot AMBITION.
Il ne fallait pas sortir de l'Ecole de Police pour voir
que le tueur était un dingue total. Les meurtres, dans leur
organisation, soulignaient les travers de chacun dans une
forme de grande dénonciation moraliste. Tandis que la presse
titrait sur la "Génération Steevy", des enquêteurs investirent
le Loft pour nous interroger. Nous nous ne fûmes même pas
surpris de revoir Kenza, Delphine, Steevy et David le jeudi
suivant. La production et la police nous avaient demandé
de faire comme si de rien n'était et c'est exactement ce
que nous avons fait. La cérémonie fut impeccable et le montage
lava l'émission des quelques défauts qui émanaient de l'articulation
entre des personnages décédés et les types en chair et en
os que nous restions à l'intérieur. LE SPECTACLE EST REEL,
avait écrit le meurtrier sur le dos de Kenza.
J'avançai le premier qu'Aziz avait été épargné parce qu'il
était trop costaud pour le tueur. Celui-ci avait choisi
de sauter l'Arabe pour ne pas risquer d'interrompre prématurément
sa belle série. Ou peut-être est-ce qu'il ne lui avait pas
trouvé de défaut suffisamment apparent pour le condamner
à mort.
Après ce qui était arrivé à Kenza, la mort de Steevy ne
surprit personne. Le pauvre fut retrouvé harnaché dans une
combinaison de latex rose, menotté et les cheveux arrachés
de la tête. Le tueur l'avait scalpé et avait dessiné sur
son front au crayon gras le petit bonhomme smiley qui faisait
fureur dans les milieux homosexuels des années 80. Ce smiley
nous effraya au point que Laure et Julie restèrent prostrées
près de deux jours après l'annonce. Chacun de nous garda
longtemps en mémoire l'image de notre ami hanté par ce symbole
macabre, installé dans une posture christique, bras et jambes
écartés et maigre comme une grenouille grise. Son Bourriquet
fétiche avait été posé sur son pubis, la tête entre les
pattes et tenait un billet sur lequel le tueur avait gribouillé
MENSONGE. Steevy vint s'ajouter au rôle des personnages
préenregistrés. Le Loft enfonçait tous ses concurrents à
l'audimat. La direction de M6, nous disait-on, faisait des
pieds et des mains pour que rien ne filtre des meurtres.
Il ne fallait pas contrarier l'enquête. Je ne comprenais
cette stratégie qu'à moitié. L'audience aurait triplé si
le public avait été mis au courant de la tragédie en cours.
Le Csa aurait sûrement alors demandé l'interruption du programme.
Finis alors les bénéfices, les contrats juteux qu'on nous
proposait à la sortie. Finie aussi la réputation de la petite
chaîne qui monte. Le spectacle continuait dans l'intérêt
de tous et nous apprîmes à mimer la joie mieux que des acteurs
professionnels.
- Tout va s'arranger, nous disait Castaldi. Les enquêteurs
sont sur une piste sérieuse.
Mais il n'en disait pas plus et nous savions que ce n'était
pas la vérité. Le tueur était insaisissable. Il n'avait
pas d'âme, il pouvait être chacun d'entre vous. Son imaginaire
se nourrissait de l'opinion commune, son jugement s'appliquait
comme celui du téléspectateur moyen avec juste un peu plus
de vigueur et de cruauté.
- Pourquoi est-ce qu'ils ne font rien, nous demandions ?
Pourquoi est-ce qu'ils ne nous protègent pas ?
- Ils n'en ont pas les moyens. La machine s'est emballée.
Les semaines passaient et les éliminations suivaient leur
cours. Julie quitta le Loft et puis ce fut le tour de Philippe.
Je l'avais soupçonné un temps d'avoir tout orchestré. Philippe
était un type dangereux. Sous son apparence d'intellectuel,
il cachait une violence incroyable qui n'apparut à l'écran
que le jour où il menaça de me fracasser la gueule pour
quelques cigarettes. Philippe rebutait les autres filles.
Il se brûlait les avants bras avec des cigarettes et faisait
venir des putes dans la salle de presse.
- Je suis une bête de concours, il nous disait. Je les épuise
les filles, je les mets à genoux. En disant cela, il replaçait
ses lunettes sur le nez d'un air glacial.
S'il était d'entre nous le plus intelligent, il était aussi
le plus pervers et le plus dépravé. Son licenciement pour
motif disciplinaire de chez France Telecom, annoncé à la
fin de la troisième semaine, l'avait beaucoup remué et il
en avait gardé une sorte de rage sourde et vicieuse qu'il
appliquait à détruire tout ce qu'il touchait.
Julie fut retrouvée pendue dans sa salle de bains, trois
jours après son élimination. Le tueur l'avait habillée en
homme. Elle portait un costume Armani, des chaussures en
croco et une cravate italienne. Sous son costume, on découvrit
un tas de piercing et de mutilations. Des épingles avaient
été piquées à la pointe de ses seins, et des chaînes enfoncées
à la hussarde dans ses omoplates. Son corps était couvert
de bandelettes bondage et incrusté de paillettes dorées.
Dans la paume de sa main, le tueur avait écrit DIPLOMATIE.
Christophe qui était encore à l'intérieur ne s'en remit
pas vraiment. Il sombra dans le mutisme et fut éliminé la
semaine suivante avec une côte à 12%.
Philippe fut tué dans l'habit de clown qui lui avait servi
lors du défi de la cinquième semaine, tout simplement étouffé
avec son nez rouge dont le tueur avait occulté les orifices
avec du Babybel. Malgré sa vigueur et son physique d'athlète,
il n'avait pas résisté au baiser de la mort. Les enquêteurs
relevèrent sur ses poignets des traces de griffures et sur
son sexe des sécrétions vaginales. Je fus convaincu alors
que le tueur était une femme. Les perversions sexuelles
de Philippe l'avaient condamné. Seule une femme aurait pu
l'amadouer et venir à bout de sa force. Sous son aisselle,
le tueur avait inscrit : IRONIE.
Sur la plage où je tentais de mettre mes idées au clair,
mon ennemi se faisait attendre. L'heure du rendez-vous était
passée de dix minutes. Je regardai l'horizon et le soleil
qui pointait. Tout est bon à prendre, me soufflait Loana
dans le coin de l'oreille. La mer sera notre piscine, elle
m'avait confié la nuit où nous avions baisé. Nous nous reverrons
à l'extérieur, n'est-ce pas ? Nous nous reverrons.
Je l'avais regardée et puis j'avais ri. Sa crédulité me
faisait de la peine. J'avais tamponné ses seins et je lui
avais remis une longueur dans le dos. Loana avait ri à son
tour et puis avait versé une larme de joie. Ses émotions
me décontenançaient. Depuis, j'avais beau regarder la mer,
je ne voyais qu'elle. Loana se rappelait à moi dans chaque
goutte d'eau. Je voyais son fantôme lorsqu'il pleuvait,
j'entendais sa voix sur chaque éclaboussure.
Si le tueur ne venait pas, il faudrait que j'aille à lui.
Je grillai une cigarette, assis dans le sable, à l'affût
de l'ombre qui descendait des nuages.
- Tout ce qui vient, c'est du bonus.
Les voix des Lofteurs se mélangeaient en moi. J'avais gobé
leur énergie un à un.
- N'aies pas peur.
- Boubou va bien.
Je les entendais me parler et la tête me tournait. Pourquoi
étais-je le dernier ? Pourquoi est-ce qu'il nous massacrait
dans l'ordre où nous étions sortis ? Je tirai de la poche
de mon pantalon baggy les photos de chacun et les classai
avec mélancolie.
DAVID - GLOIRE
DELPHINE - NATURE
AZIZ - ?
KENZA - AMBITION
STEEVY - MENSONGE
JULIE - DIPLOMATIE
PHILIPPE - IRONIE et cetera. Est-ce que j'avais la clé ?
Sur
l'écran, j'étais longtemps apparu comme le méchant. J'avais
lâché Loana, trahi Aziz avec Laure et pourtant j'avais gagné.
J'étais resté jusqu'au bout et le tueur m'avait laissé la
vie sauve jusqu'ici. Il avait suivi les téléspectateurs
à la lettre et c'était eux qui m'avaient maintenu en vie.
LE SPECTACLE EST REEL. C'était la mort qui était à l'extérieur,
je me dis.
J'enlevai mon tee-shirt et décidai de piquer une tête en
attendant la sanction. En marchant vers les eaux, je pensai
à ma sortie victorieuse et à la joie qu'elle m'avait procurée.
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EPISODE 4... Lire la suite
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