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Putain, je me revoyais, le premier soir, numéro 2 dans la
limousine, endimanché et coiffé comme un giton. La fille
qui me cornaquait depuis la veille m'avait donné un texte
à apprendre qui tenait sur une page et un recueil de ce
qu'il ne fallait pas dire épais comme deux fois le bottin.
Je flippais comme une actrice de porno qui doit placer trois
mots entre les pénétrations, répétant en boucle qui j'étais,
ce que j'aimais et ce que je n'aimais pas.
- Ne te dissimules pas Jean- Edouard, elle disait. Tu joues
ton personnage. C'est ce que les gens veulent, toi et rien
d'autre. Nous avons forcé le trait pour qu'ils s'identifient.
Tu comprends ?
- Ouais.
- C'est comme au cinéma. Tu dégrossis les traits parce que
si tu es trop compliqué ou que tu apparais en entier, hé
bien, ça n'intéresse personne. Les gens s'y perdent. Tu
voudrais pas te faire sortir le premier jeudi, hein ?
- Non, sûr.
- T'es vraiment beau gosse, Jean Edouard, tu sais ? Tu vas
voir ça va être super. Regarde cette banlieue pourrie qui
brille...
La
limousine était escortée par des motards de la Garde Républicaine
et avait glissé dans Paris plus vite que la batmobile. Vers
les Champs, on avait retrouvé le vaisseau d'Aziz et puis
plus loin le reste du cortège avec, à l'intérieur, les autres
compagnons impatients et motivés. Philippe avait dormi chez
lui. David arrivait de Marseille. Les gens s'écartaient
autour de nous, les bus se rangeaient sur le bas côté et
la nana de la production me pressait la main comme à un
gamin pour m'empêcher de vomir.
- Ca va bien se passer, elle répétait. Ca va bien se passer.
Les limousines contournèrent la plaine Saint Denis, fendirent
une foule épaisse comme un jour de match et puis débouchèrent
sur l'espace industriel sur lequel avait été bâti le Loft.
Nous étions venus, il y a deux jours de ça, visiter les
lieux et prendre possession des installations. Nous avions
déballé nos affaires, fait le tour du propriétaire et rencontré
Benjamin Castaldi qui nous avait expliqué une nouvelle fois
comment se déroulerait la première soirée. Les garçons et
les filles avaient été séparés ce jour-là et nous ne les
découvrîmes que le soir du direct. Personnellement, je n'ai
pas été déçu comme les autres par leur physique. J'avais
vu les photos de Delphine, Loana et de Laure et j'avais
déjà ma petite idée sur ce qui allait se passer entre nous.
Le
premier prime-time eut tout de l'anecdote. Il ne m'en reste
rien aujourd'hui si ce n'est le pressentiment que tout s'annonçait
bien et qu'un réel sentiment d'allégresse et de fierté régnait
dans nos cœurs ce jour-là.
Les plans du Loft avaient été fournis à la presse près d'un
mois à l'avance, avec l'emplacement des caméras et des micros.
M6 avait tenu de côté une pièce de 5 ou 6 m2 entre le confessionnal
et la salle de bains qui nous servait de base de repli et
dans laquelle étaient déposés chaque matin les quotidiens
nationaux, la revue de presse du Loft ainsi que toutes les
informations dont nous avions besoin pour développer nos
stratégies individuelles. C'est dans cette pièce, au combien
décisive, que Laure qui souffrait d'être cataloguée comme
une grande bourgeoise établit sa politique machiavélique
- et qu'elle tint jusqu'au bout ou presque - de séduction
et de dévergondage progressif. Loana y apprit que toute
sa vie était déballée à l'extérieur. Elle y géra, dans les
premières semaines sa cote de popularité et son image de
bimbo, et puis, au fil du temps, ses affaires juridiques
et sa dépression. Les médecins lui administraient chaque
matin une quantité de drogues de plus en plus impressionnante
qui faisait qu'elle apparaissait à l'écran, tantôt joviale
et insouciante (abrutie), tantôt abattue et au quarante-sixième
dessous. Philippe y apprit son licenciement et moi la mort
de mon grand-père.
Je
ne sais pas si cette pièce secrète a modifié l'économie
du jeu mais elle a dissimulé jusqu'à la fin le plus gros
mensonge de la production qui jurait ses grands dieux que
nous étions filmés en continu et coupés du monde. Le loft,
au fil des semaines, devint une véritable passoire : des
journalistes y entraient, des terroristes de Zaléa TV se
faisaient de la pub, les prostituées de Philippe, des marchands
de soupe qui venaient y négocier nos contrats, des gynécos
pour suivre la grossesse de Delphine, des dentistes pour
nous détartrer les dents et tout un tas d'autres personnes
plus ou moins recommandables allaient et venaient sans que
les spectateurs en sache rien.
Christophe, qui s'était fait un idéal de notre vie de reclus,
manifesta à plusieurs reprises sa volonté qu'on en revienne
à la lettre du jeu. Le premier véritable incident se produisit
néanmoins lorsque ce connard de David décida de quitter
le Loft pour monnayer ce qu'il avait appris sur cette sacro-sainte
orthodoxie de la production. David n'avait jamais été acteur
comme on l'a lu par la suite. C'était un arriviste et un
m'as-tu vu qui ne pensait qu'à se faire du pognon.
Le jour de son départ, il poussa une gueulante devant les
caméras du salon et menaça de tout déballer. Castaldi fut
appelé à la rescousse pour le calmer et réussit à le convaincre
d'aller dans le confessionnal. La porte fut bouclée et on
entendit un grand ram dam du tonnerre de dieu et puis un
long silence s'ensuivit. Le type qui sortit du confessionnal
par la suite n'était plus David. Nous nous en rendîmes compte
presque immédiatement malgré la ressemblance physique que
le nouveau affichait avec l'ancien. La presse ne parut pas
le remarquer mais on peut voir distinctement sur les enregistrements
de TPS que le David de l'après-midi et le David du soir
ne sont pas la même personne. Loana, qui était très proche
de lui, et moi nous en sommes entretenus par la suite (les
séquences ont été coupées au montage). Le nouveau David
avait un grain de beauté sur le menton. L'ancien en était
dépourvu. Si l'on regarde encore une fois précisément, on
peut constater que l'implantation de ses cheveux sur le
crâne est plus haute que celle du vrai David et que celui-ci
était, dans le jeu de ses mains et sa batterie de tics nerveux,
beaucoup plus agité que celui qui l'a remplacé.
Je
n'ai pas d'autres éléments sur cette première disparition.
Les types sont venus chercher les affaires de David avant
que j'aie eu le temps de les inspecter ou de dégotter d'autres
preuves. Sur un papier, sous son lit, j'ai trouvé le mot
GLOIRE. Tout le monde a décidé de faire le mort et nous
n'en avons plus parlé ni entre nous, ni avec les représentants
de la production. Fabrice, son remplaçant, est arrivé quelques
heures plus tard. Castaldi nous a dit qu'il était l'un de
ses meilleurs amis et qu'il serait désormais chargé de faire
régner l'ordre à l'intérieur du Loft. En guise d'ordre,
Fabrice entra avec une grande quantité de shit et de cachets.
La production doubla, dans le même temps et pour acheter
le silence, nos doses d'alcool et de tabac, ce qui contribua
à apaiser notre colère et notre peur aussi.
Je ne sais pas si le premier meurtre (passé inaperçu de
tous) est imputable à la production. Je n'en ai pas la preuve
si ce n'est que j'ai découvert, en sortant, que David Angelo
(c'était son nom) avait effectivement un frère jumeau et
que celui-ci, courant mai 2001, s'est embarqué pour un tour
du monde en solitaire dont il n'est, à l'heure d'aujourd'hui,
pas revenu.
Comme
dit Laure, nous serons des amis pour la vie. Nous nous enrichirons
les uns au contact des autres et n'en aurons terminé que
lorsque notre apprentissage sera complet. J'ai appris de
David et de sa disparition, la prudence et le sens de la
mesure. Le Loft était maudit depuis le commencement. La
terreur régnait à l'intérieur, plus angoissante encore que
la folie que nous devinions par delà les murs. La perte
de David a infléchi mon tempérament et j'ai revu ma composition
de fond en comble pour paraître débonnaire et gaillard.
C'est à ce prix que j'ai acheté ma survie. La macabre série
ne devait pas s'arrêter là pourtant et j'étais loin de savoir
qu'elle se dénouerait sur une plage, près de quatre mois
plus tard.
- Y'a pas de lézard, disait mon copain Aziz.
Pas de lézards, sûr, mais des reptiles gros comme des anacondas
nous couraient entre les jambes tandis que nous fermions
les yeux…
*
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EPISODE 3... Lire
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