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EPISODE 2.


Putain, je me revoyais, le premier soir, numéro 2 dans la limousine, endimanché et coiffé comme un giton. La fille qui me cornaquait depuis la veille m'avait donné un texte à apprendre qui tenait sur une page et un recueil de ce qu'il ne fallait pas dire épais comme deux fois le bottin. Je flippais comme une actrice de porno qui doit placer trois mots entre les pénétrations, répétant en boucle qui j'étais, ce que j'aimais et ce que je n'aimais pas.
- Ne te dissimules pas Jean- Edouard, elle disait. Tu joues ton personnage. C'est ce que les gens veulent, toi et rien d'autre. Nous avons forcé le trait pour qu'ils s'identifient. Tu comprends ?
- Ouais.
- C'est comme au cinéma. Tu dégrossis les traits parce que si tu es trop compliqué ou que tu apparais en entier, hé bien, ça n'intéresse personne. Les gens s'y perdent. Tu voudrais pas te faire sortir le premier jeudi, hein ?
- Non, sûr.
- T'es vraiment beau gosse, Jean Edouard, tu sais ? Tu vas voir ça va être super. Regarde cette banlieue pourrie qui brille...

La limousine était escortée par des motards de la Garde Républicaine et avait glissé dans Paris plus vite que la batmobile. Vers les Champs, on avait retrouvé le vaisseau d'Aziz et puis plus loin le reste du cortège avec, à l'intérieur, les autres compagnons impatients et motivés. Philippe avait dormi chez lui. David arrivait de Marseille. Les gens s'écartaient autour de nous, les bus se rangeaient sur le bas côté et la nana de la production me pressait la main comme à un gamin pour m'empêcher de vomir.
- Ca va bien se passer, elle répétait. Ca va bien se passer.
Les limousines contournèrent la plaine Saint Denis, fendirent une foule épaisse comme un jour de match et puis débouchèrent sur l'espace industriel sur lequel avait été bâti le Loft. Nous étions venus, il y a deux jours de ça, visiter les lieux et prendre possession des installations. Nous avions déballé nos affaires, fait le tour du propriétaire et rencontré Benjamin Castaldi qui nous avait expliqué une nouvelle fois comment se déroulerait la première soirée. Les garçons et les filles avaient été séparés ce jour-là et nous ne les découvrîmes que le soir du direct. Personnellement, je n'ai pas été déçu comme les autres par leur physique. J'avais vu les photos de Delphine, Loana et de Laure et j'avais déjà ma petite idée sur ce qui allait se passer entre nous.

Le premier prime-time eut tout de l'anecdote. Il ne m'en reste rien aujourd'hui si ce n'est le pressentiment que tout s'annonçait bien et qu'un réel sentiment d'allégresse et de fierté régnait dans nos cœurs ce jour-là.
Les plans du Loft avaient été fournis à la presse près d'un mois à l'avance, avec l'emplacement des caméras et des micros. M6 avait tenu de côté une pièce de 5 ou 6 m2 entre le confessionnal et la salle de bains qui nous servait de base de repli et dans laquelle étaient déposés chaque matin les quotidiens nationaux, la revue de presse du Loft ainsi que toutes les informations dont nous avions besoin pour développer nos stratégies individuelles. C'est dans cette pièce, au combien décisive, que Laure qui souffrait d'être cataloguée comme une grande bourgeoise établit sa politique machiavélique - et qu'elle tint jusqu'au bout ou presque - de séduction et de dévergondage progressif. Loana y apprit que toute sa vie était déballée à l'extérieur. Elle y géra, dans les premières semaines sa cote de popularité et son image de bimbo, et puis, au fil du temps, ses affaires juridiques et sa dépression. Les médecins lui administraient chaque matin une quantité de drogues de plus en plus impressionnante qui faisait qu'elle apparaissait à l'écran, tantôt joviale et insouciante (abrutie), tantôt abattue et au quarante-sixième dessous. Philippe y apprit son licenciement et moi la mort de mon grand-père.

Je ne sais pas si cette pièce secrète a modifié l'économie du jeu mais elle a dissimulé jusqu'à la fin le plus gros mensonge de la production qui jurait ses grands dieux que nous étions filmés en continu et coupés du monde. Le loft, au fil des semaines, devint une véritable passoire : des journalistes y entraient, des terroristes de Zaléa TV se faisaient de la pub, les prostituées de Philippe, des marchands de soupe qui venaient y négocier nos contrats, des gynécos pour suivre la grossesse de Delphine, des dentistes pour nous détartrer les dents et tout un tas d'autres personnes plus ou moins recommandables allaient et venaient sans que les spectateurs en sache rien.
Christophe, qui s'était fait un idéal de notre vie de reclus, manifesta à plusieurs reprises sa volonté qu'on en revienne à la lettre du jeu. Le premier véritable incident se produisit néanmoins lorsque ce connard de David décida de quitter le Loft pour monnayer ce qu'il avait appris sur cette sacro-sainte orthodoxie de la production. David n'avait jamais été acteur comme on l'a lu par la suite. C'était un arriviste et un m'as-tu vu qui ne pensait qu'à se faire du pognon.
Le jour de son départ, il poussa une gueulante devant les caméras du salon et menaça de tout déballer. Castaldi fut appelé à la rescousse pour le calmer et réussit à le convaincre d'aller dans le confessionnal. La porte fut bouclée et on entendit un grand ram dam du tonnerre de dieu et puis un long silence s'ensuivit. Le type qui sortit du confessionnal par la suite n'était plus David. Nous nous en rendîmes compte presque immédiatement malgré la ressemblance physique que le nouveau affichait avec l'ancien. La presse ne parut pas le remarquer mais on peut voir distinctement sur les enregistrements de TPS que le David de l'après-midi et le David du soir ne sont pas la même personne. Loana, qui était très proche de lui, et moi nous en sommes entretenus par la suite (les séquences ont été coupées au montage). Le nouveau David avait un grain de beauté sur le menton. L'ancien en était dépourvu. Si l'on regarde encore une fois précisément, on peut constater que l'implantation de ses cheveux sur le crâne est plus haute que celle du vrai David et que celui-ci était, dans le jeu de ses mains et sa batterie de tics nerveux, beaucoup plus agité que celui qui l'a remplacé.

Je n'ai pas d'autres éléments sur cette première disparition. Les types sont venus chercher les affaires de David avant que j'aie eu le temps de les inspecter ou de dégotter d'autres preuves. Sur un papier, sous son lit, j'ai trouvé le mot GLOIRE. Tout le monde a décidé de faire le mort et nous n'en avons plus parlé ni entre nous, ni avec les représentants de la production. Fabrice, son remplaçant, est arrivé quelques heures plus tard. Castaldi nous a dit qu'il était l'un de ses meilleurs amis et qu'il serait désormais chargé de faire régner l'ordre à l'intérieur du Loft. En guise d'ordre, Fabrice entra avec une grande quantité de shit et de cachets. La production doubla, dans le même temps et pour acheter le silence, nos doses d'alcool et de tabac, ce qui contribua à apaiser notre colère et notre peur aussi.
Je ne sais pas si le premier meurtre (passé inaperçu de tous) est imputable à la production. Je n'en ai pas la preuve si ce n'est que j'ai découvert, en sortant, que David Angelo (c'était son nom) avait effectivement un frère jumeau et que celui-ci, courant mai 2001, s'est embarqué pour un tour du monde en solitaire dont il n'est, à l'heure d'aujourd'hui, pas revenu.

Comme dit Laure, nous serons des amis pour la vie. Nous nous enrichirons les uns au contact des autres et n'en aurons terminé que lorsque notre apprentissage sera complet. J'ai appris de David et de sa disparition, la prudence et le sens de la mesure. Le Loft était maudit depuis le commencement. La terreur régnait à l'intérieur, plus angoissante encore que la folie que nous devinions par delà les murs. La perte de David a infléchi mon tempérament et j'ai revu ma composition de fond en comble pour paraître débonnaire et gaillard. C'est à ce prix que j'ai acheté ma survie. La macabre série ne devait pas s'arrêter là pourtant et j'étais loin de savoir qu'elle se dénouerait sur une plage, près de quatre mois plus tard.
- Y'a pas de lézard, disait mon copain Aziz.
Pas de lézards, sûr, mais des reptiles gros comme des anacondas nous couraient entre les jambes tandis que nous fermions les yeux…

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