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Le mix achevé, j'écoutais une fois encore le message de
Benjamin Castaldi sur mon répondeur.
- Ils ont eu Aziz.
Je te rappelle. Ils l'ont eu.
L'animateur était en
pleurs et moi je n'en menais pas large.
Il
était six heures du matin. Quelques heures plus tôt, j'avais
remarqué que les types de la sécurité avaient resserré la
garde sur mon bocal de DJ, que des curieux se pressaient
de droite et de gauche autour de moi, comme des mouches
venues butiner le survivant du nouveau monde, que des journalistes
étaient refoulés à l'entrée du Torpedo par les gardiens
tziganes. J'avais continué la soirée sans ciller. Rien à
foutre de ces cons. Ils me suivaient comme un chien depuis
que j'étais sorti, comme un rapace depuis les premiers meurtres.
David était tombé, Delphine, Kenza, Steevy et puis les autres
: Laure (bien fait) et Fabrice, Julie, Loana, Kimy, dans
notre baraque à trois patates et finalement Aziz qu'ils
avaient raté la première fois, par on ne sait quelle fortune.
J'avais continué à mixer ici. Chaque soir, ils sauraient
où me trouver, ils sauraient où m'abattre. Dans mon bocal,
avec les disques pour toute protection, les Daft, Fat Boy,
le Wu Tang en armes, il faudrait qu'ils viennent me débusquer
les armes au poing. La série de meurtres avait eu le mérite
de rendre mes mix meilleurs, plus agressifs, plus erratiques
aussi dans l'enchaînement de plages dansantes, incendiaires
et puis mélancoliques. Le boss était aux anges, la boîte
ne suffisait plus à contenir les curieux, les bimbos en
chaleur, les pédés, les ritals, les journalistes US, les
flics de tout le pays. Le Torpedo était devenu en quatre
mois la boîte la plus célèbre de France et la plus fréquentée
de tout le littoral méditerranéen. C'était le plus grand
zoo d'Europe et j'étais le primate le plus couru de la place
publique.
On
m'avait tout proposé : j'avais sorti ma compil, mieux foutue
que n'importe quelle galette des Chemical Brothers, M6 avait
obtenu les droits de tous les samples que je voulais. C'était
énorme. Le meilleur disque de tous les temps. J'avais samplé
Isaac Hayes, des vieux trucs Motown et fourgué un single
d'écolier sur une ligne de Robert Johnson. Couv des Inrocks,
ces minables tapettes. Technikart à genoux, une petite fosse
sous terre et moi sur le piédestal à contempler la foule
des rats et des garçons d'appareil. JED, qu'ils écrivaient,
c'était mon nouveau surnom, mon nom de scène, ma marque.
JED. En guise de logo, ils avaient engagé un désigner qui
avait inventé une silhouette qui me représentait en ombre
chinoise en train de niquer Loana dans la piscine. Vraiment
bon, vraiment rigolo, vraiment hype. JED, j'aimais bien
ce nom-là. L'autre était trop ringard, j'aurais du le changer
avant d'entrer dans le LOFT, trop aristo, trop blond décoloré.
JED claquait comme un fouet et m'ouvrait toutes les portes.
Ce qu'ils auraient donné pour m'avoir, tous ces types, toutes
ces filles, tous ces pauvres commerciaux. Pour eux, j'étais
le jackpot. Avec ma tronche sur leurs produits, sur leurs
yaourts, sur leurs power drinks, sur leurs slips kangourous,
sur leurs feuilles de chou, sur leurs lunettes de soleil,
leurs bagnoles décapotables, leurs affiches de films, ils
explosaient leurs chiffres de vente, leurs résultats. Je
voyais leurs yeux se retourner comme dans un Tex Avery ou
un film de Scorsese avec à la place des pupilles ma tronche
de cake en forme de dollar. Quand je me branlais, ça faisait
cling cling dans mes bourses et j'éjaculais de la valeur
marchande dans ma paume de main. C'en était décourageant.
J'aurais pu arrêter de bosser et disparaître. J'aurais pu
avoir qui je voulais, au pieux, des vacances à Madère, des
sorties aux Bains- Douches. Vanessa Paradis m'avait fait
des propositions. Elle voulait quitter son Johnny Belle
Gueule pour profiter de ma pomme et aussi la petite Alizée
et Arielle Dombasle.
Pour
l'heure, j'étais carbo. Je lançai un ultime morceau d'ambient
sur les derniers planeurs du dance-floor, agités par des
spasmes de plus en plus délicats et ralentis, battant des
pieds comme des géants paralytiques en apnée et m'éclipsai
par ma trappe secrète. Tous les DJ ont une trappe secrète
qui joint leur bocal à leur auto. Comme dans Goldorak, on
descend en glissant sur un toboggan et on se retrouve à
l'extérieur avec une nouvelle tête, un peu de parfum sous
les aisselles et une chemise fraîche. Le boss du Torpedo
avait fait équiper une galerie secrète high tech où je pouvais
me doucher, me raser et reprendre des forces. L'endroit
n'était connu d'aucun. juste lui et moi. Je m'assis dans
mon fauteuil, grillait une dernière clope et puis glissait
dans l'habitacle de ma Clio JED Incognito, blanche et crade
comme la nuit, qui pouvait rouler dans Nice sans que des
trôlées de pécheresses se jettent sous mes roues.
Je
vérifiai que personne ne me suivait et me dirigeai vers
la cabane dans les dunes. La vitre était ouverte et je conduisais
à l'italienne. Delphine disait qu'il n'y avait rien de mieux
que la nature pour se laver la tête des scories du monde.
Elle n'avait pas tort. La vue des vagues suffit à me rasséréner.
La lune était pleine et taquinait le fil de l'eau en s'aplatissant
mollement sur l'horizon. De l'autre côté du monde, le soleil
lançait ses premières piques. Dans le sentier, je garai
la Clio et me dirigeai, seul, en ombres chinoises, vers
le rivage. Je goûtai un peu d'eau et m'en appliquai sur
le front. J'ôtai ma chemise et me mis à courir. En regardant
les lueurs du soleil et de la lune qui s'emmêlaient au dessus
de ma tête, je pénétrai dans l'eau et pensai à la pauvre
piscine IKEA sur laquelle j'avais bâti ma réputation. La
mer était immense. JED, malgré toute son importance, n'y
prenait pas plus de place qu'une épinoche ou qu'une moule.
La mer appelait l'humilité et l'humilité la sagesse. Dans
la piscine, je revoyais nos cœurs baignés de soleil. La
canicule de juin avait déchaîné les passions dans le Loft.
Nous nous battions avec Fabrice et Philippe. Le corps d'Aziz
qui faisait ses katas avec de l'eau jusqu'aux hanches se
rappela à moi. Les petchs de Loana qui l'empêchaient de
boire la tasse, le bidon de Kenza qui battaient ses hanches
de joie.
Je
fis quelques brasses et puis revins m'asseoir sur le bord.
Ainsi, c'était moi le dernier.
Les
tueurs avaient écrit : LE SPECTACLE EST REEL.
Ils
avaient raison. Les premiers sortis du Loft seraient les
premiers à sortir de la vie.
Je
regagnai la bagnole et relus le billet que l'hôtesse du
Torpedo m'avait glissé en milieu de soirée.
TU VEUX SAVOIR. JED.
AUX DUNES. 8H.
Bientôt
je saurais. Je gobai une capsule de codéine. Fabrice avait
été le premier à faire rentrer la drogue dans le Loft. Depuis,
elle était restée dans ma vie. Le littoral trembla et je
perdis pied. C'est là qu'était le spectacle, bande de nazes,
en nous et pas sur vos façades d'écran couleur. Les tueurs
étaient intelligents. Ils avaient tout compris et, peu à
peu, moi aussi, je m'élevais. Cette conne de Laure nous
rabâchait sans cesse qu'elle était là pour apprendre. J'avais
appris plus qu'aucun et je me dressai aujourd'hui avec ce
sentiment d'orgueil et de fierté qui m'avait valu d'être
élu, le dernier des derniers.
Il
ne peut en rester qu'un.
J'aurais
pu donner le message aux poulets. J'aurais pu rameuter toute
l'armée et le GIGN. J'aurais pu faire lâcher la bombe H
sur les dunes. Mais j'étais venu seul. Le LOFT se terminait
aujourd'hui. Nous ne passions plus à la télé mais l'émission
avait continué, dans nos vies, dans nos cercueils, dans
nos souvenirs. Le tueur serait là. Moi aussi. Je lui briserai
les reins.
Encore
une heure, je me dis en regardant ma montre. Encore une
heure. Ce n'était pas grand chose sous les sunlights des
tropiques.
*
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