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Flu
: Comment l'idée d'un roman germe-t-elle ?
MS
: Ne m'inspire que ce que je trouve détestable. Tout ce qui
me déplaît me donne des idées noires, des vilaines, de très
vilaines pensées, des idées de destruction. Evidemment, je me
retiens, je refoule, comme tout être "correctement" éduqué ;
du coup, mes méchantes pulsions n'ont d'autres voies de satisfaction
qu'en imagination… Voilà définie la sublimation.
Flu
: Quand écrivez-vous ?
MS
: C'est un peu comme si vous me demandiez à quel moment je rêve
ou rêvasse… Dès que je peux !
Flu
: Montrez-vous vos écrits à votre épouse et, dans l'affirmative,
en discutez-vous ensemble ? Tenez-vous compte de ses remarques
éventuelles ?
MS
: Annie Steiner est une lectrice infatigable de mes textes.
J'aime la lecture qu'elle en fait… Elle m'encourage plus qu'elle
me corrige. En général, ses remarques s'imposent à moi tout
naturellement.
Flu
: Le jeu (échec, poker) est omniprésent dans vos romans. Pourquoi
?
MS
: J'ai beaucoup joué. Aux échecs d'abord, au poker ensuite.
Mais mon grand regret est de n'avoir pas joué d'un instrument
de musique : du violon, du violoncelle.
Flu
: Si l'on considère vos romans (je pense à Mainmorte
en particulier), vous semblez très bien connaître les milieux
où se pratiquent ces jeux. Faites-vous partie d'un cercle ?
MS
: Membre, oui. Mais aujourd'hui, dans ma vie, l'écriture a complètement
pris la place du jeu. Il y a équivalence entre écrire et jouer
dans l'économie psychique… Cela tient au singulier rapport que
l'une et l'autre de ces activités entretiennent avec le rêve…
Flu
: Votre métier de psy, a priori, vous confronte à ce qu'on appelle
des névrosés. Vos personnages sont-ils de vos patients ou un
moyen pour vous d'exorciser les monstres qui vous habitent ?
MS
: Névrosé, sauf à être psychotique, personne n'y coupe, psychanalystes
compris. Disons qu'un psychanalyste est un névrosé supposé sans
symptômes. Mais ainsi faits, on n'en rencontre pas à tous les
coins de rue, et c'est tant mieux ! Les "monstres" qui m'habitaient
avant d'être analyste sont toujours bien présents dans mon esprit,
mais ces "désirs" - appelons les choses par leur nom ! -, ne
m'affectent plus douloureusement. On écrit exactement comme
on rêve… Votre question m'a amené à me demander s'il était arrivé
que je rêve d'un de mes patients. Ca ne s'est jamais produit.
Il doit y avoir une raison… Il me vient - et les points de suspension
qui précèdent marquent un réel temps de réflexion de ma part
- qu'on ne saurait être l'analyste de quelqu'un dont on rêve…
Je peux maintenant vous répondre avec certitude : dans mes romans,
mes patients ne sont pas représentés, pas plus qu'ils ne sont
des sources d'inspiration.
Flu
: Dans vos trois premiers romans, vos personnages semblent "handicapés"
par leur intelligence. Est-ce à dire que vous considérez l'intelligence
comme une maladie davantage qu'une qualité ? Et vous-même, dans
ce cas, aspirez-vous à la guérison ?
MS
: L'intelligence, qu'est-ce ? Il me vient à l'esprit : l'art
de faire avec… Avec ce qu'on a, et plus encore avec ce qu'on
n'a pas ! L'intelligence, après la levée des symptômes, est
la visée essentielle de la psychanalyse. Finalement, et c'est
heureux, la maladie telle que vous l'évoquez, est justement
le prix à payer d'un compromis qui n'est pas sans rapport avec
la bêtise. Cette bêtise consiste à s'imaginer qu'on souffre
moins en ne sachant pas, en refoulant. Préférer ne pas savoir,
vouloir ignorer, voilà bien les ressorts de la névrose… Si certains
de mes personnages souffrent de ne pas se sentir à "leur place
", de comprendre que dans la vie, le "poste et le postier" ne
sauraient faire "un" qu'au prix de terribles renoncements, ils
sont bien dans la vie ; n'en déplaisent aux psychologues, aux
chefs du personnel et des relations dites humaines… La bêtise,
c'est croire qu'on est fait pour quelque chose de bien cadré
et d'avance définissable. Ce cadre, certains de mes personnages
ne l'encadrent pas et souffrent, somme toute, d'en savoir trop
à son sujet… à leur sujet. Faire avec - avec ce qui ne va pas
et ne saurait aller - n'a pas les mêmes conséquences que faire
comme si ça allait en scotomisant (*).
Dans le second cas, ce qui ne va pas, de n'avoir pas de nom,
fait retour dans un mal-être indéfinissable… Une angoisse, par
exemple. Et mes "héros" sont tout, sauf des angoissés !
Flu
: Dans votre métier, le langage est une thérapeutique. Dans
votre dernier roman le langage est un outil de manipulation
qui va très loin. ?
MS
: Il y a du langage sans paroles, et "parole", compte tenu de
votre façon d'amener votre question, me semble plus approprié
que "langage"… Tout ce qui est langagier n'est pas thérapeutique
! La relation aux mots passe par les mots… on n'en sort pas
! Nous ne naissons pas parlant, les mots nous sont extérieurs.
Parler, c'est se représenter dans un ailleurs où précisément
l'on n'est pas ! Pourquoi les hommes obéissent-ils ? "Garde-à-vous
! Repos ! Mouche ton nez et dit bonjour à la dame ! Etc." Que
nos corps soient si parfaitement engrenés à des paroles qui
ordonnent, n'est-ce pas fascinant ? Nous sommes plus que des
perroquets : pour nous, la parole a ses bouches sacrées, elle
s'articule depuis des lieux de pouvoirs… Derrière tout ça, évidemment,
le Père… Celui qu'on a eu "pour de vrai", et qui laisse toujours
à désirer ; mais aussi celui, abstrait, qui n'est rien de moins
qu'un opérateur logique. Alors, "manipulation par le langage"
? "Manipulation", c'est différent d'"influence", le corps est
d'emblée de la partie… L'homme, l' "animal parlant", se fabrique
! Si, comme le disent certains linguistes, "le mot est le meurtre
de la chose", le langage est plus un "lieu" d'aliénation qu'un
outil. Du fait même que nous tenons en place, que nous croyons
au-delà du vrai et du faux à des tas de choses… L'emprise est
forcément toujours de la fête chez les "normosés" que nous sommes
! Sans doute ai-je répondu à côté… Mais comment ne pas y couper
?
Flu
: A propos de ce dernier roman, justement, quel est votre personnage
préféré ? Vous identifiez-vous à l'un en particulier ? Y aurait-il
des idées défendues par votre manager (L.L.) que vous partageriez,
par hasard ?
MS
: Une préférence est toujours en rapport avec un moment. L.L.
est un diable d'homme, un diable finalement pas si mauvais que
ça… Enfin, disons qu'il est capable de compassion. Mais ce rhéteur
(Plus que manager) ne défend pas d'idées : il en joue ! Il joue
à mort avec les slogans et les clichés "porteurs" de la modernité
: le discours vendeur, le discours managérial prêt-à-parler.
Où existe ce monstre de L.L., si ce n'est dans mes pensées !
Flu
: Avec ce quatrième roman, voyez-vous une évolution quelconque
par rapport aux précédents romans?
MS
: Non.
Flu
: Avez-vous déjà pensé à l'adaptation cinématographique d'un
ou plusieurs de vos livres ? Dans l'affirmative, donneriez-vous
toute latitude au réalisateur ou entendriez-vous participer
au travail ?
MS
: S'agissant du cinéma, je suis resté très enfant, très disponible
à l'émerveillement. L'œuvre cinématographique doit être complètement
dégagée et indépendante du texte dont elle s'inspire. J'imagine
les cinéastes comme des peintres et les romanciers comme les
auteurs des photographies dont ils s'inspirent. (Des Utrillo,
donc !) J'ai le souvenir du Nom de la Rose : le film
est un tel chef d'œuvre qu'aujourd'hui je n'ai plus à l'esprit
que des images. Le cinéma me dépasse… Comme la peinture.
Flu
: Quel est votre cinéaste préféré ?
MS
: Je ne me souviens que des titres des films et du "moment"
: Le Casanova, Le Nom de la Rose, Little big
man, 20.000 lieux… Chaplin…
Flu
: Qu'est ce qui vous fait frémir dans un roman noir ? Quels
sont les auteurs "noirs" qui comptent le plus pour vous ?
MS
: Pour la première question : La connerie !… Pour la seconde
: j'ai un faible, un penchant même, pour Claude Amoz (**).
Elle a le sens de la métaphore et son écriture est magnifique.
Flu : Quels sont vos péchés mignons ?
MS : Ils ne sont pas "mignons" !
Flu
: Qu'est ce qui vous fait rire ?
MS
: Souvent la gêne.
Propos
recueillis par Eglantine
Simon et Didier
Hénique
(*) Nier inconsciemment
la réalité extérieure
(**) Grand Prix du roman policier
"Sang d'encre" pour Le Caveau et prix Polar dans la ville
pour Dans la tourbe (ouvrages disponibles en poche dans
la collection "J'ai lu policier")
Rencontre avec Michel Steiner : intro
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