livres

librairies
bibliotheques

 

 

 

 

 

 

 

Lire la chronique de La Saigne

Ian Soliane
[interview - suite]


F : Dans La Saigne, il y a très souvent des scènes de commencement et d'origine, comme par exemple la réécriture de la Genèse. A chaque fois, cela bascule dans la débauche, dans le mal…

IS : Oui dans le mal. Mais qu'est-ce que le mal ? Ce n'est pas la réalité, qui est composée à la fois du mal et du bien. La rage qu'il y a dans mon écriture est liée à mon impression de vivre dans un monde qui n'existe pas - tant mieux si cela s'appelle le progrès spirituel ! La réalité est toujours une confusion morale. En regardant un documentaire animalier, on croit parfois qu'une scène où le gros lion déchiquette la petite antilope est mal. Il n'y a pourtant rien de mal là-dedans, c'est l'idée qu'on s'en fait qui est mal. L'homme est le seul à mettre le mot "cruauté" dessus. Le personnage de La Saigne, comme il se présente lui-même, est laid, mauvais et vicieux. Il utilise ces qualificatifs qu'on lui a collé dessus sans savoir ce qu'ils signifient. N'oublions pas qu'il a subi des viols pendant très longtemps et par conséquent il ne connaît le monde que par la serrure qu'on lui a mis sous l'œil. Et donc il ne comprend pas et il s'énerve devant une présentation embellie du commencement du monde. Et donc tout ce qu'il dit c'est : je vous fous la tête dans la merde et tant qu'on n'a pas élucidé à qui appartient le trou du cul, je vous la remets.

F : Ecris-tu donc contre les sentiments ?

IS : Pour être heureux, on a sans aucun doute besoin de croire en quelque chose. Plus rares sont ceux qui n'en ont pas besoin. Vu que la condition humaine est fondée sur la solitude, la glauquerie et la mort, il faut accepter les gens qui croient en une religion, en un travail, en l'argent. Mais en revanche il faut croire en toutes ces choses avec du recul : il faut croire en quelque chose en ayant conscience que c'est un outil qui t'aide à vivre. Mais le plus important, c'est l'homme et ce qui m'intéresse, c'est que l'homme n'est nulle part. Il y a eu peu de gens qui ont eu le courage de dire : "arrêtez de croire, brûlez les idoles et ne croyez qu'en l'homme." L'amour de l'homme pour l'homme reste le plus important. Il faut à un moment donné être réaliste par rapport à certaines choses : voilà pourquoi j'écris. On écrit tous pour la même raison : parce qu'on pense connaître la vérité et que les autres ne la connaissent pas. Sincèrement, je pense que beaucoup de choses sont pourries et manipulées et que les gens ont un comportement foncièrement mensonger.

F : Tu dis à la fois qu'il y a un message d'amour dans La Saigne tout en insistant sur le caractère impitoyable de la vie, tout en refusant toute pitié…

IS : J'ai voulu que le personnage soit vivant et qu'il soit le miroir de la vie. Et la vie, c'est comme ça : tout d'un coup on crève et on est oublié. On n'y peut rien. Je ne veux pas démoraliser le monde, mais c'est comme ça. Je n'irai pas jusqu'au bout en disant qu'aucun de nos actes n'a d'importance. Mais prenons l'homme le plus important de l'histoire humaine, qui est Jésus-Christ, il n'est important que pour nous. Il faut se foutre à peu près de tout, c'est ce que j'ai voulu dire et c'est ce que fait le personnage. Mais lui, on l'a mis sur des rails, où il y a le sang et la cruauté. Mais il n'est pas heureux, il va voir sa mère à la fin qui lui dit : "il y a un mal en toi qui est si profond que tu le hais sans même le connaître, dis-moi ce que c'est avant de crever" et il lui répond "je ne peux pas la nommer, je en peux pas la définir, mais l'horrible chose, c'est la mort." Il hait la mort, ce qui est un résumé de la condition humaine. Et toutes nos actions découlent de cette peur.

F : Certains de passages ressemblent à des incantations, à des prières. As-tu une conception mystique de l'écriture ?

IS : Oui, il y a beaucoup d'incantations. Ce livre est une prière à soi-même, un cri primal, une incantation bestiale. C'est comme quand Artaud parle des incantations des peuplades lointaines, qui font des incantations à l'araignée ou à la neige qui tombe. Mais, il n'y a rien de mystique là-dedans, du moins je ne me sens pas du tout mystique. C'est-à-dire que je ne respecte pas du tout le soi-disant grand but de l'art ou de l'écriture. Je ne respecte que l'expression : il n'y a que ça. Il faut s'exprimer. Dans nos sociétés, il y a différents moyens de s'exprimer, à 5 ou à 10 %, seule l'écriture permet de s'exprimer à 100 %. Sauf si tu pars avec des critères commerciaux, mais moi je n'écris pas comme ça. Et mon expression, c'est l'incantation.

F : Ton écriture est souvent organique, mais pas vulgaire : ta langue garde toujours une certaine tenue.

IS : Rien n'est beau et rien n'est laid. Tant mieux si mon style arrive à exprimer des choses dégueulasses en le disant autrement. J'ai eu justement un choc en lisant Lautréamont et Artaud, parce que ces mecs là ont un style, qui mêle simultanément des grossièretés et de la poésie. Pour moi, les choses estimables dans l'art sont là-dedans, dans ce paradoxe. Je n'ai pas essayé consciemment de le faire, mais c'est venu comme ça. Et effectivement je trouve ça très intéressant de parler de merde en y juxtaposant de la poésie.

F : Dans La Saigne, beaucoup de passages décrivent des scènes d'érections douloureuses, où le sexe, trop tendu, fait mal. Par rapport au sexe occidental, qui rêve d'un orgasme permanent, c'est une forme de cauchemar : dans ton livre, tout désir finit dans le crime.

IS : Sans doute. Quand on écrit, on ne maîtrise pas tout. Je vais être un peu cru : quand tu vis sept ans avec une bite dans le cul, qui est celle de ton beau-père, tu associes le sexe et le corps à quelque chose qui est tout sauf des bons sentiments et de la tendresse. Cela apprend un certain monde que normalement on n'apprend pas à six ans. Cela donne une autre vision des choses. Le sexe, cela peut être bien, mais, bestialement et naturellement, cela peut être fait comme il y a trois millions d'années. C'est-à-dire qu'il y a des gros porcs qui se tapent des gamins, c'est la perversion. Le personnage de La Saigne connaît le sexe sans passer par les rituels traditionnels, mais par des rituels mensongers et destructeurs. Il associe donc logiquement le sexe à la douleur. Il comprenait inconsciemment que c'était mal. Et après il ne vit qu'en violant et qu'en étant mégalo par rapport au sexe. C'est un malheureux qui dit : "il y a beaucoup de joie de vivre dans l'énergie du tueur."

Propos recueillis par Grégoire Holtz

retour interview page 1

Lire la chronique de La Saigne

Réagissez à cet article sur le forum de Fluctuat

---

édiTARD

Plumes

Mp3

Interviews

Sudoku

Blog

Forum