F : Dans La Saigne, il y a très souvent des scènes de commencement
et d'origine, comme par exemple la réécriture de la Genèse. A
chaque fois, cela bascule dans la débauche, dans le mal…
IS
: Oui dans le mal. Mais qu'est-ce que le mal ? Ce n'est pas
la réalité, qui est composée à la fois du mal et du bien. La
rage qu'il y a dans mon écriture est liée à mon impression de
vivre dans un monde qui n'existe pas - tant mieux si cela s'appelle
le progrès spirituel ! La réalité est toujours une confusion
morale. En regardant un documentaire animalier, on croit parfois
qu'une scène où le gros lion déchiquette la petite antilope
est mal. Il n'y a pourtant rien de mal là-dedans, c'est l'idée
qu'on s'en fait qui est mal. L'homme est le seul à mettre le
mot "cruauté" dessus. Le personnage de La Saigne, comme
il se présente lui-même, est laid, mauvais et vicieux. Il utilise
ces qualificatifs qu'on lui a collé dessus sans savoir ce qu'ils
signifient. N'oublions pas qu'il a subi des viols pendant très
longtemps et par conséquent il ne connaît le monde que par la
serrure qu'on lui a mis sous l'œil. Et donc il ne comprend pas
et il s'énerve devant une présentation embellie du commencement
du monde. Et donc tout ce qu'il dit c'est : je vous fous la
tête dans la merde et tant qu'on n'a pas élucidé à qui appartient
le trou du cul, je vous la remets.
F
: Ecris-tu donc contre les sentiments ?
IS
: Pour être heureux, on a sans aucun doute besoin de croire
en quelque chose. Plus rares sont ceux qui n'en ont pas besoin.
Vu que la condition humaine est fondée sur la solitude, la glauquerie
et la mort, il faut accepter les gens qui croient en une religion,
en un travail, en l'argent. Mais en revanche il faut croire
en toutes ces choses avec du recul : il faut croire en quelque
chose en ayant conscience que c'est un outil qui t'aide à vivre.
Mais le plus important, c'est l'homme et ce qui m'intéresse,
c'est que l'homme n'est nulle part. Il y a eu peu de gens qui
ont eu le courage de dire : "arrêtez de croire, brûlez les idoles
et ne croyez qu'en l'homme." L'amour de l'homme pour l'homme
reste le plus important. Il faut à un moment donné être réaliste
par rapport à certaines choses : voilà pourquoi j'écris. On
écrit tous pour la même raison : parce qu'on pense connaître
la vérité et que les autres ne la connaissent pas. Sincèrement,
je pense que beaucoup de choses sont pourries et manipulées
et que les gens ont un comportement foncièrement mensonger.
F
: Tu dis à la fois qu'il y a un message d'amour dans La Saigne
tout en insistant sur le caractère impitoyable de la vie, tout
en refusant toute pitié…
IS
: J'ai voulu que le personnage soit vivant et qu'il soit le
miroir de la vie. Et la vie, c'est comme ça : tout d'un coup
on crève et on est oublié. On n'y peut rien. Je ne veux pas
démoraliser le monde, mais c'est comme ça. Je n'irai pas jusqu'au
bout en disant qu'aucun de nos actes n'a d'importance. Mais
prenons l'homme le plus important de l'histoire humaine, qui
est Jésus-Christ, il n'est important que pour nous. Il faut
se foutre à peu près de tout, c'est ce que j'ai voulu dire et
c'est ce que fait le personnage. Mais lui, on l'a mis sur des
rails, où il y a le sang et la cruauté. Mais il n'est pas heureux,
il va voir sa mère à la fin qui lui dit : "il y a un mal en
toi qui est si profond que tu le hais sans même le connaître,
dis-moi ce que c'est avant de crever" et il lui répond "je ne
peux pas la nommer, je en peux pas la définir, mais l'horrible
chose, c'est la mort." Il hait la mort, ce qui est un résumé
de la condition humaine. Et toutes nos actions découlent de
cette peur.
F
: Certains de passages ressemblent à des incantations, à des
prières. As-tu une conception mystique de l'écriture ?
IS
: Oui, il y a beaucoup d'incantations. Ce livre est une prière
à soi-même, un cri primal, une incantation bestiale. C'est comme
quand Artaud parle des incantations des peuplades lointaines,
qui font des incantations à l'araignée ou à la neige qui tombe.
Mais, il n'y a rien de mystique là-dedans, du moins je ne me
sens pas du tout mystique. C'est-à-dire que je ne respecte pas
du tout le soi-disant grand but de l'art ou de l'écriture. Je
ne respecte que l'expression : il n'y a que ça. Il faut s'exprimer.
Dans nos sociétés, il y a différents moyens de s'exprimer, à
5 ou à 10 %, seule l'écriture permet de s'exprimer à 100 %.
Sauf si tu pars avec des critères commerciaux, mais moi je n'écris
pas comme ça. Et mon expression, c'est l'incantation.
F
: Ton écriture est souvent organique, mais pas vulgaire : ta
langue garde toujours une certaine tenue.
IS
: Rien n'est beau et rien n'est laid. Tant mieux si mon style
arrive à exprimer des choses dégueulasses en le disant autrement.
J'ai eu justement un choc en lisant Lautréamont et Artaud, parce
que ces mecs là ont un style, qui mêle simultanément des grossièretés
et de la poésie. Pour moi, les choses estimables dans l'art
sont là-dedans, dans ce paradoxe. Je n'ai pas essayé consciemment
de le faire, mais c'est venu comme ça. Et effectivement je trouve
ça très intéressant de parler de merde en y juxtaposant de la
poésie.
F
: Dans La Saigne, beaucoup de passages décrivent des
scènes d'érections douloureuses, où le sexe, trop tendu, fait
mal. Par rapport au sexe occidental, qui rêve d'un orgasme permanent,
c'est une forme de cauchemar : dans ton livre, tout désir finit
dans le crime.
IS
: Sans doute. Quand on écrit, on ne maîtrise pas tout. Je vais
être un peu cru : quand tu vis sept ans avec une bite dans le
cul, qui est celle de ton beau-père, tu associes le sexe et
le corps à quelque chose qui est tout sauf des bons sentiments
et de la tendresse. Cela apprend un certain monde que normalement
on n'apprend pas à six ans. Cela donne une autre vision des
choses. Le sexe, cela peut être bien, mais, bestialement et
naturellement, cela peut être fait comme il y a trois millions
d'années. C'est-à-dire qu'il y a des gros porcs qui se tapent
des gamins, c'est la perversion. Le personnage de La Saigne
connaît le sexe sans passer par les rituels traditionnels, mais
par des rituels mensongers et destructeurs. Il associe donc
logiquement le sexe à la douleur. Il comprenait inconsciemment
que c'était mal. Et après il ne vit qu'en violant et qu'en étant
mégalo par rapport au sexe. C'est un malheureux qui dit : "il
y a beaucoup de joie de vivre dans l'énergie du tueur."
Propos
recueillis par
Grégoire
Holtz
retour interview page 1
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Saigne
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