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Fluctuat : Quel sens donnes-tu à ton
écriture ?
Ian
Soliane : J'ai découvert l'écriture par une femme et le
jour où j'ai compris qu'elle m'avait écrit quelque chose et
qu'on pouvait s'exprimer soi même, cela m'a bien plu et j'ai
donc essayé. Ce qui en est d'abord ressorti, comme pour tout
le monde, c'est l'enfance. Cela n'a rien d'original, mais cela
a été pour moi une thérapie par rapport à l'enfance, puisque
trois pages dans La Saigne narrent le viol à répétitions
que j'ai subi pendant mon enfance. Voilà le sens que je mets
dans mon écriture. Je n'ai pas d'autre ambition qu'égotiste
et égocentrique.
F
: De nombreux passages de La Saigne se présentent comme
des confessions, faites à la fois par le personnage principal
, mais aussi par les personnages qu'il rencontre.
IS
: Oui, c'est une confession. C'est mon premier texte et c'est
une confession du Je. Et j'utilise les confessions que le personnage
rencontre pour dire ce que je ressens. Je ne pense pas avoir
le niveau pour faire une histoire hyper-construite et romancée
pour dire ce que je ressens. J'ai écrit des textes sur ce que
je ressentais et je les ai faits dire par d'autres personnes.
Parmi les premiers titres que j'avais envisagés, il y avait
"Confessions de mes chiens".
F
: Beaucoup de passages, comme celui où "une armée de cierges"
envahit le ciel, sont marqués par les hallucinations. Ecris-tu
contre un certain réalisme ?
IS
: Avant d'écrire, je n'avais pratiquement pas lu. Au moment
d'écrire, j'étais en train de lire Le Festin nu de Burroughs,
Ducasse, où l'hallucination est vachement présente. Et c'est
vrai que quand on écrit, on est influencé que par les trucs
avec lesquels on a des affinités. Et pour moi, l'hallucination
c'est très important. C'est sans doute lié à l'existence de
ce qu'on ne voit pas, comme dans les nouvelles écrites au début
du siècle par Rosny [l'auteur de La Guerre du Feu] sur
le seul gamin au monde capable de voir l'univers que l'on ne
voit pas. L'hallucination, c'est très important, parce que c'est
la vie intérieure. Moi, quand j'écris, je prends mon pied non
pas en disant "j'ai mal, je souffre, pourquoi, comment", mais
en inventant que Jésus-Christ arrive en deltaplane ou des trucs
comme ça ! Et puisque on vit dans un monde d'images, pourquoi
ne pas en utiliser ?
F
: As-tu souvent l'impression que dans les interviews on essaye
de faire rentrer ton livre dans un cadre pré-établi et que les
gens y plaquent leurs fantasmes ?
IS
: Je suis en train d'écrire un nouveau livre, mon deuxième roman,
qui est plus autobiographique et décodable, où je parle de ce
problème. A chaque fois que je réponds à des questions sur ce
que j'ai fait, j'ai l'impression d'être locataire d'une vie.
C'est-à-dire qu'il y a un énorme décalage entre ce que j'ai
fait et ce que je suis. Et si j'ai fait ce livre, cela suppose
que je ne veux pas en parler, sinon je parlerais et je n'écrirais
pas. Et c'est vrai que d'en parler, c'est assez gênant. J'ai
l'impression que c'est une escroquerie quand je parle de ce
que j'ai fait. Cela arrive naturellement d'être prisonnier de
la perception des autres, mais c'est normal : en écrivant,
il faut accepter d'être le locataire d'une vie.
F
: Ce qui est très frappant dans La Saigne, c'est le nombre
de fois où il y a des vieillards et des vieilles femmes tués
et violés, comme si c'était pour tuer le père, bafouer les repères.
IS
: Il n'y a pas à respecter les vieux, de toute façon. On peut
en avoir pitié, mais pourquoi les respecter ? C'est toujours
le même exemple : quand il y a un vieux dans le métro, si tu
te lèves, le fais-tu par respect ou par pitié ? Je respecte
ce que les vieux ont fait et font, mais respecter quelqu'un
parce qu'il a 80 ans, non. Je n'ai pas de respect pour énormément
de choses. C'est aussi dangereux, parce qu'à la fin on ne va
plus respecter que soi-même ! C'est sûr que ce bouquin, comme
tous les premiers livres d'ailleurs, je l'ai fait pour tuer
le père. Moi, je n'ai pas eu de père. La personne dont je parle,
c'est mon père adoptif et ce qu'il a fait l'a empêché de prendre
la place du père que j'aurais du avoir. J'ai vécu sans père,
c'est-à-dire sans quelque chose à dépasser. Donc tu cherches
à te dépasser toi-même et tu ne grandis pas, étant donné que
tu ne grandis que quand tu tues le père. Quand tu n'as pas de
père, comment faire, puisque tu n'admires personne, tu ne respectes
personne, peut-être même pas toi-même. Donc, oui, j'ai voulu
tuer le père dans La Saigne, mais à mon avis je ne l'ai
pas tué. En tout cas je me suis défait d'un truc, comme quand
on a un cheveu sur l'épaule. C'était de l'essorage ! Plus de
père donc, mais une mère : c'est d'ailleurs elle qui a
tapé le manuscrit et ça lui a fait bizarre de voir la mère traitée
de putain, de sexe sale. Mais il y a aussi un message d'amour,
en tout cas d'humanisme. C'est finalement quelqu'un qui explique
que s'il est tellement laid, c'est parce qu'on l'a fait laid.
F
: Justement, La Saigne se présente comme une sorte de
quête irrespectueuse ?
IS
: Oui, c'est une quête qui prend la forme d'un refus des valeurs
qui cimentent la société actuelle. Je le revendique complètement.
Quand je dis il n'y a pas d'amour, je pense que l'amour est
anti-humain. Parce que je pense que l'amour devrait être généreusement
gratuit, jusqu'à aimer quelqu'un qui te hait. Mais actuellement
qui peut aimer son ennemi ? Et par conséquent, on aime par intérêt.
Si je dis "va te faire foutre" à la femme avec qui je vis aujourd'hui
et que je lui fais du mal, elle va me quitter, et donc son amour
n'est pas assez fort pour supporter cela, il n'est pas absolu.
C'est pour ça qu'il n'y a pas d'amour. Koltès termine aussi
là-dessus avec le dealer Dans La solitude des champs de coton.
L'amour que cherche le personnage du roman, qui est comme moi,
est un absolu qui n'existe pas. C'est l'amour absolu et immortel.
La solitude est plus facile à supporter à deux. Quant au reste,
le couple, l'argent, je ne respecte pas cela. En revanche, je
vis dans une société où je suis obligé de subir, donc je fais
avec. Mais je suis mes envies, qu'il s'agisse d'amour ou d'argent.
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Saigne
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