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Fluctuat : Votre roman s'appelle "Le Slip" ? Est-ce un coup
marketing pour exciter les amateurs de chair fraîche ou quelque
chose qui s'est imposé à vous… naturellement ?
Alain
Sevestre : Cette focalisation sur le textile part d'un attrait
immodéré pour la surface, le lisse, ce qui protège et révèle
en même temps, ce qui soutient et empêche. J'avais déjà travaillé
sur les prothèses dans un petit film et dans "Double Suicide
Villa Godin". Ça doit être sexuel.
Flu
: Quelles sont vos influences littéraires, celles que vous revendiquez,
vos modèles ? Vos anti-modèles ?
A.S.
: Tous les grands textes humoristiques, Dostoïevski, Kafka,
Flaubert. Pour en citer trois. Et puis Deleuze, oh oui, Deleuze.
Flu
: Le héros de votre roman s'appelle Alain. Il vous ressemble
un peu. D'où la traditionnelle question : quelle est votre position
par rapport à l'autofiction ? Définiriez-vous "le
Slip" comme un roman ou quelque chose d'hybride ?
Est-ce que ce débat éternel (où est l'auteur) vous paraît pertinent
?
A.S.
: Comment peut-on savoir s'il me ressemble un peu, ce narrateur ?
Le prénom, oui. Le sexe, oui. Auteur, narrateur, personnage,
il y a quelque évidence évidemment à trouver des effets de miroir.
"Le
Slip" s'est construit comme une structure accueillante,
mêlant des histoires entendues, vues, vécues, des récits, des
tableaux, des photos; le tout s'élaborant par morceaux pour
approcher le vivant. Le travail en même temps consistait à s'empêcher
de recopier le monde. Il y a donc quelques contraintes cachées
dans le récit même, dont le personnage central et son aspect
coincé portent l'étendard.
Flu
: Alain est un personnage ambigu, à la fois d'une maladresse
et d'une timidité terribles, et grand séducteur. Vous semble-t-il
représentatif des hommes de votre génération ?
A.S.
: "Le Slip" raconte aussi les difficultés du premier
pas, des démarches. Qui dit oui en premier ? Qui désire
en premier ? Le constat de l'absence de réciprocité, la
fréquence des malentendus, l'attente des flux nécessaires, et
les récits qu'on s'en fait.
Flu
: Pensez-vous que les rapports entre hommes et femmes aient
changé ces vingt dernières années ? Avez-vous un avis sur
ce que les journalistes appellent la " crise de la virilité
" ?
A.S.
: Non. Aucun avis. Hommes
et femmes ne sont pas faits pour s'entendre. S'aimer suffit.
Flu
: Votre héros est tendre comme une madeleine. Un peu maniéré
et maniaque. Etes-vous conscient qu'il a tout pour plaire aux
femmes ?
A.S.
: Oui… mais non. Ce héros est un personnage qui se trompe.
Flu
: Ce livre a-t-il changé le regard de vos "fiancées" sur votre
personne ?
A.S.
: Ma vie sentimentale ne regarde que moi.
Flu
: "Le Slip" est votre cinquième roman. Vous avez connu
une éclipse de près de neuf ans entre votre premier roman ("Double
suicide Villa Godin") et votre retour aux affaires. Que
s'est-il passé ? En tirez-vous une certaine amertume vis-à-vis
du monde de l'édition ?
A.S.
: J'ai, pendant neuf ans, été refusé par Les éditions de Minuit,
qui avaient accepté mon premier roman (refusé au préalable par
toutes les maisons). Neuf ans qui ont été, toutes proportions
gardées, une drôle d'expérience d'enfermement, de travail acharné,
de renoncement, d'aigreur. Neuf années de refus sont un rouleau
compresseur sur l'estime de soi. J'ai appris à boire, à écrire
(?), à rien foutre, à fusiller quelques idées sur la littérature,
à jouer au tennis, à casser du bois à la hache, à dessoucher
des arbres morts à la barre à mine, à faire du mortier de chaux
pour rebâtir des murs, à regarder ces murs.
Un
ami écrivain, Camille Dumoulié, me faisait remarquer de temps
à autre qu'il ne s'agissait pas d'être publié chez Minuit mais
plutôt d'écrire. J'ai mis tout ce temps à comprendre. J'avais
aussi sans doute quelque propension à l'échec et à la flagellation.
Parfois,
j'attendais la révélation. Dans un roman, je raconte ça.
Lorsque
Jacques Réda a accepté une nouvelle puis "L'Art modeste",
pour Gallimard, puis m'a parlé, j'ai mis du temps à reprendre
confiance. Sa gentillesse, son attention m'ont particulièrement
aidé.
Je
n'éprouve aucune amertume ni ressentiment pour le monde de l'édition.
J'en conserve une dent contre moi, et une sorte de mot d'ordre
qui, quoi que je fasse, clame "c'est pas ça". Je crains le refus
et les vestes d'une façon pathologique.
Flu
: Quels sont vos rapports avec votre éditeur aujourd'hui ?
Avez-vous développé une certaine méfiance après ce qui vous
est arrivé ?
A.S.
: Je ne connais pas mon éditeur. Je connais Jacques Réda qui
me lit en premier et, maintenant, d'autres personnes, toutes
gentilles, courtoises, qui me conseillent, m'aident avec sérieux
et talent.
Flu
: Vous décrivez dans "Le Slip" une société de jeunes
gens oisifs, proches de ce qu'on appelle les Bourgeois Bohèmes.
Vous semblez hésiter parfois entre compassion, cynisme et indifférence
à cette compagnie. Quel jugement portez-vous aujourd'hui sur
les amis d'Alain ?
A.S.
: Le narrateur est plutôt pauvre et n'a pas d'autres amis que
des amis de sorties. Là encore, je ne porte aucun jugement sur
eux; ce sont des gens différents de lui et surtout, dans le
livre, des héros de papier. Disons qu'il faut bien passer le
temps et discuter en buvant est une des joies de l'existence.
Flu
: Pouvez-vous nous parler de vos projets en cours ?
A.S.
: Oui. J'ai écrit une pièce de théâtre, "Mes Gaillards",
qui sera mise en espace à Lyon le 14 ou 15 décembre 2001, et
sera publiée dans le même temps aux éditions Compact'. Une fois
qu'elle sera éditée, je l'enverrai à tous les théâtres. Il y
a des années que j'essaie de la faire jouer. J'ai deux romans
en cours, hésite. J'attends la réponse à des textes pour enfants.
J'ai écrit également une quinzaine de nouvelles, hésite également
à les proposer en vue d'un recueil.
Propos
recueillis par Myosotis
Lire
la chronique du livre "Le Slip"
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