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Alain Sevestre
[ interview / octobre 2001 ]


Fluctuat : Votre roman s'appelle "Le Slip" ? Est-ce un coup marketing pour exciter les amateurs de chair fraîche ou quelque chose qui s'est imposé à vous… naturellement ?

Alain Sevestre : Cette focalisation sur le textile part d'un attrait immodéré pour la surface, le lisse, ce qui protège et révèle en même temps, ce qui soutient et empêche. J'avais déjà travaillé sur les prothèses dans un petit film et dans "Double Suicide Villa Godin". Ça doit être sexuel.

Flu : Quelles sont vos influences littéraires, celles que vous revendiquez, vos modèles ? Vos anti-modèles ?

A.S. : Tous les grands textes humoristiques, Dostoïevski, Kafka, Flaubert. Pour en citer trois. Et puis Deleuze, oh oui, Deleuze.

Flu : Le héros de votre roman s'appelle Alain. Il vous ressemble un peu. D'où la traditionnelle question : quelle est votre position par rapport à l'autofiction ? Définiriez-vous "le Slip" comme un roman ou quelque chose d'hybride ? Est-ce que ce débat éternel (où est l'auteur) vous paraît pertinent ?

A.S. : Comment peut-on savoir s'il me ressemble un peu, ce narrateur ? Le prénom, oui. Le sexe, oui. Auteur, narrateur, personnage, il y a quelque évidence évidemment à trouver des effets de miroir.
"Le Slip" s'est construit comme une structure accueillante, mêlant des histoires entendues, vues, vécues, des récits, des tableaux, des photos; le tout s'élaborant par morceaux pour approcher le vivant. Le travail en même temps consistait à s'empêcher de recopier le monde. Il y a donc quelques contraintes cachées dans le récit même, dont le personnage central et son aspect coincé portent l'étendard.

Flu : Alain est un personnage ambigu, à la fois d'une maladresse et d'une timidité terribles, et grand séducteur. Vous semble-t-il représentatif des hommes de votre génération ?

A.S. : "Le Slip" raconte aussi les difficultés du premier pas, des démarches. Qui dit oui en premier ? Qui désire en premier ? Le constat de l'absence de réciprocité, la fréquence des malentendus, l'attente des flux nécessaires, et les récits qu'on s'en fait.

Flu : Pensez-vous que les rapports entre hommes et femmes aient changé ces vingt dernières années ? Avez-vous un avis sur ce que les journalistes appellent la " crise de la virilité " ?

A.S. : Non. Aucun avis. Hommes et femmes ne sont pas faits pour s'entendre. S'aimer suffit.

Flu : Votre héros est tendre comme une madeleine. Un peu maniéré et maniaque. Etes-vous conscient qu'il a tout pour plaire aux femmes ?

A.S. : Oui… mais non. Ce héros est un personnage qui se trompe.

Flu : Ce livre a-t-il changé le regard de vos "fiancées" sur votre personne ?

A.S. : Ma vie sentimentale ne regarde que moi.

Flu : "Le Slip" est votre cinquième roman. Vous avez connu une éclipse de près de neuf ans entre votre premier roman ("Double suicide Villa Godin") et votre retour aux affaires. Que s'est-il passé ? En tirez-vous une certaine amertume vis-à-vis du monde de l'édition ?

A.S. : J'ai, pendant neuf ans, été refusé par Les éditions de Minuit, qui avaient accepté mon premier roman (refusé au préalable par toutes les maisons). Neuf ans qui ont été, toutes proportions gardées, une drôle d'expérience d'enfermement, de travail acharné, de renoncement, d'aigreur. Neuf années de refus sont un rouleau compresseur sur l'estime de soi. J'ai appris à boire, à écrire (?), à rien foutre, à fusiller quelques idées sur la littérature, à jouer au tennis, à casser du bois à la hache, à dessoucher des arbres morts à la barre à mine, à faire du mortier de chaux pour rebâtir des murs, à regarder ces murs.
Un ami écrivain, Camille Dumoulié, me faisait remarquer de temps à autre qu'il ne s'agissait pas d'être publié chez Minuit mais plutôt d'écrire. J'ai mis tout ce temps à comprendre. J'avais aussi sans doute quelque propension à l'échec et à la flagellation.
Parfois, j'attendais la révélation. Dans un roman, je raconte ça.
Lorsque Jacques Réda a accepté une nouvelle puis "L'Art modeste", pour Gallimard, puis m'a parlé, j'ai mis du temps à reprendre confiance. Sa gentillesse, son attention m'ont particulièrement aidé.
Je n'éprouve aucune amertume ni ressentiment pour le monde de l'édition. J'en conserve une dent contre moi, et une sorte de mot d'ordre qui, quoi que je fasse, clame "c'est pas ça". Je crains le refus et les vestes d'une façon pathologique.

Flu : Quels sont vos rapports avec votre éditeur aujourd'hui ? Avez-vous développé une certaine méfiance après ce qui vous est arrivé ?

A.S. : Je ne connais pas mon éditeur. Je connais Jacques Réda qui me lit en premier et, maintenant, d'autres personnes, toutes gentilles, courtoises, qui me conseillent, m'aident avec sérieux et talent.

Flu : Vous décrivez dans "Le Slip" une société de jeunes gens oisifs, proches de ce qu'on appelle les Bourgeois Bohèmes. Vous semblez hésiter parfois entre compassion, cynisme et indifférence à cette compagnie. Quel jugement portez-vous aujourd'hui sur les amis d'Alain ?

A.S. : Le narrateur est plutôt pauvre et n'a pas d'autres amis que des amis de sorties. Là encore, je ne porte aucun jugement sur eux; ce sont des gens différents de lui et surtout, dans le livre, des héros de papier. Disons qu'il faut bien passer le temps et discuter en buvant est une des joies de l'existence.

Flu : Pouvez-vous nous parler de vos projets en cours ?

A.S. : Oui. J'ai écrit une pièce de théâtre, "Mes Gaillards", qui sera mise en espace à Lyon le 14 ou 15 décembre 2001, et sera publiée dans le même temps aux éditions Compact'. Une fois qu'elle sera éditée, je l'enverrai à tous les théâtres. Il y a des années que j'essaie de la faire jouer. J'ai deux romans en cours, hésite. J'attends la réponse à des textes pour enfants. J'ai écrit également une quinzaine de nouvelles, hésite également à les proposer en vue d'un recueil.

Propos recueillis par Myosotis

Lire la chronique du livre "Le Slip"
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