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Compte rendu libre et débridé en forme
d'échappée belle avec

Jean-Bernard Pouy


Du rififi à la Bastille : Jean-Bernard Pouy soutient Daeninckx victime d'une agression caractérisée.
"Ce qui s'est passé à la Bastille a opposé deux camps : les partisans de Daeninckx et ceux qui l'ont vertement pris à parti. Dans cette histoire, je soutiens Didier (Daeninckx, ndlr) qui a été victime d'une agression caractérisée. Je crois qu'il va déposer une plainte. En l'occurrence, La rencontre a tourné au pugilat pour des mauvaises raisons, qui sont liées certes au travail d'investigation et aux révélations de Didier mais qui ont été extrapolées. La polémique est ancienne et profondément ancrée : Didier a des détracteurs dont il a révélé le passé maoïste et les accointances avec les Services secrets notamment, mais plutôt que venir eux-mêmes participer au débat, ils ont envoyé leurs sbires faire la claque. Des gars du SCALP notamment, qui sont plus jeunes, et qui se laissent plus facilement entraîner dans des surenchères verbales et parfois physiques. Didier a pris un coup au visage. Mais il faut bien sûr relativiser 
: dans les années 70, il ne fait nul doute que tout cela se serait régler à coups de barres de fer et de casques de motard.
Mais au fond, les motifs de la bagarre tiennent à l'obligation de surenchère dans laquelle l'extrême-gauche et les gauchistes sont tenus. C'est une vieille habitude : vu le peu d'échos qu'ils trouvent dans les médias, ils sont poussés à la provocation, contraints à la surenchère et aux réactions à l'emporte-pièce.
Didier travaille depuis longtemps sur le passé politique des gens, il fait des recherches en bibliothèques et a constitué des archives, sur les groupes révisionnistes et leur stratégie d'infiltration en premier lieu. Au cours de ces recherches il tombe occasionnellement sur des informations concernant des rouges bruns et le passé d'anciens maoïstes. Certaines personnes qui l'ont pris dans leur ligne de mire ont selon ses recherches un passé manifestement trouble, fait d'entrisme, de contacts avec les RG et de collision avec les Services Secrets.
Le fond du problème tient dans une considération d'ordre à la fois éthique et politique. Un mec qui a eu tel ou tel agissement, tel ou tel attachement, ne peut pas selon Didier se renier aussi simplement. Il reste lié à cela et ne peut se recycler aussi simplement. Je comprends son point de vue mais je considère qu'on a pu avoir telle ou telle prise de position et changer, évoluer, revoir sa position.
Mais on évolue là dans des sphères de pleine manipulation où il est très difficile de faire la part des choses. Pour un bon gauchiste, la règle est la suivante : il ne fait normalement pas de doute que sur quatre gauchistes il y a toujours un flic parmi eux. Et quand il est posé qu'un des trois potes est forcément un indic, les deux mecs intègres ne peuvent que se sentir bafoués. Seul le flic réussit à conserver son sang froid et à tirer son épingle du jeu tandis que les trois autres s'emportent et ça dégénère forcément."

Le nouveau Polar et la littérature "blanche".
"Notre génération a gagné. La veine du polar français a réussi à percer au delà de toutes nos espérances. Le polar est à présent reconnu comme un genre à part entière et est sorti de l'ignorance et du mépris où il y a vingt ans il était encore tenu. Il ne faut pas oublier que Vian par exemple, et L'Ecume des jours, était ignoré par l'enseignement littéraire dans les années 70. Il est aujourd'hui étudié et au programme de tous les lycées et collèges.
Cependant, il ne faut pas se faire d'illusion sur la pérennité de cette littérature. C'est une littérature populaire qui est assez périssable. Le besoin de récit est aujourd'hui assumé par la télévision. Les Zola, Balzac, Sue, Stevenson et Dumas d'hier sont remplacés par les séries télévisées qui reprennent aujourd'hui les trames de suspens de la littérature policière. Simenon, Agatha Christie, Mary Higgins Clark, c'est un réservoir inépuisable de trames narratives qui alimentent aujourd'hui l'ensemble de la télévision et du cinéma. Il n'y a qu'à prendre les Maigret, les Burma, les Navarro et autres Julie Lescaut. Le champ entier des séries bonnes et moins bonnes est constitué de trames empruntées au polar.
Pour autant, la littérature "noire" est toujours stipulée comme genre et s'oppose en cela à la littérature "blanche". Elle reste, à côté de la SF, connotée comme un sous-genre littéraire. On peut prendre l'exemple de L.A Confidential et de son adaptation au cinéma. Il se trouve que là où L.A confidential est salué et reconnu par tout le monde comme un grand film, et comme un film à part entière, James Ellroy en revanche reste considéré comme un auteur de genre - on n'évacue pas facilement ses références au thriller politique, en ce qui le concerne, malgré son talent d'écrivain. L'opposition en cela est très nette : il reste toujours d'une part la littérature blanche dans laquelle toute référence politique et sociale est évacuée, et la littérature noire, le polar de l'autre, qui reste cantonné dans un registre où il est besoin de faire référence au politique, au social, à un engagement militant."

Polar vs Science-Fiction : une question de cycles.
"Le polar français tel que ma génération l'a pratiqué, c'est fini. Cette veine a dit des choses essentielles sur son époque mais elle est à présent en veilleuse. Nul doute qu'elle rejaillira, qu'elle refleurira, mais le polar aujourd'hui a changé. Personnellement, je suis patient, j'attends. Je vois bien une nouvelle génération, de nouveaux auteurs qui ont trente ans aujourd'hui, mais il s'agit d'une autre génération qui n'a pas connu les années soixante et qui ne se réfère plus aux débats idéologiques et politiques qui avaient cours. Il y a bien une veine d'auteurs jeunes, ultra-activistes qui fleurit aujourd'hui, qui se réfèrent à cet héritage. Mais la génération du polar (les 50-60 ans) a passé la main. En ce moment, les directions vont dans le sens de l'anticipation. Le thriller qui tente de donner du sens à notre monde contemporain, de décrire le monde et la vitesse de ses mutations.
Il est d'usage de dire que le polar français est lié aux cycles de crises - son essor et ses replis suivent les périodes de crise et de croissance. Nous sommes en ce moment dans une période qui se prête bien à la science-fiction. Des auteurs venus du polar comme Dantec (lire sur flu l'itv 99 de Dantec), ou pour prendre un exemple plus typique, comme Linny, dessinent très bien ce tournant qui emprunte à la croisée des genres et tente de se projeter dans les 10-20 ans à venir et de prendre en compte les mutations sociales, politiques, économiques, technologiques et génétiques actuelles. Il est d'ailleurs drôle de noter que ces cycles alternent avec des cycles où la SF prédomine ; celle-ci a explosé durant les années Giscard, à une époque de stabilité, de tranquilité et de confiance apparentes. Le polar français est né dans la crise des années 80 - ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Le Poulpe, ultime avatar de cette veine politique et sociale volontiers militante, est apparu dans la foulée des grèves de décembre 95. Aujourd'hui donc, nous sommes à nouveau dans une époque apparente de prospérité et il semble que le polar s'efface au profit de la SF. Le polar a une approche et une écriture comportementaliste du monde et a trait au passé. Les auteurs de polar - notre génération des 50 ans aujourd'hui - avait pour objet de dresser un état des lieux du monde dans lequel ils vivent."

Jean-Bernard Pouy… et le vélo
"Le polar dans une large majorité n'a pas vocation à rester - la pérennité est rare, en dehors des grandes écritures. Jim Thomson, par exemple, possédait une telle noirceur, dressait un tel constat implacable pour les années 50 qu'il restera. Sa lucidité sans faille l'apparente à Cioran de part le style. Mais ce n'est pas grave, c'est ça qui est bien. Moi je n'ai jamais eu l'écriture pour vocation. J'ai commencé à écrire tard et je pourrais très bien arrêter du jour au lendemain. Ce qui compte, c'est la liberté que cela procure, et l'opportunité de rester vigilant et à l'écoute de la société. Il ne faut pas rester enfermer dans une grille de représentation trop rigide. Moi, je m'éclate.
J'ai par exemple écrit 54x13 (lire la chronique de la pièce) parce que j'ai toujours aimé le cyclisme, que j'ai toujours préféré au football. Il est rare de voir des bras levés en salut fasciste sur les bords des routes. Dans le vélo, les gens passent 3 à 4 heures sur les bords de route à attendre les coureurs qui passeront 15 secondes. Ca laisse du temps. En attendant, les gens discutent, ils mangent, ils jouent avec les enfants, ils font l'amour dans les fourrés. Le cyclisme ne monopolise pas toute l'attention des spectateur et permet ainsi une plus grand disponibilité à une foule d'autres choses toutes aussi passionnantes."

Propos recueillis par Clémence Ratatouille

Dernière parution de Jean-Bernard Pouy, Les Roubignolles du destin, Série Noire, Gallimard, mai 2001 (nouvelles)
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