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Fluctuat :
La disposition de tes phrases
nempiète pas sur la totalité de la page, surtout dans Shot, on dirait que tu donnes au lecteur la liberté de combler
les espaces vides.
P. B. :
Cest évident pour
Shot. Dailleurs cest pour cela que je tiens à ce que mes livres soient courts. Ils doivent provoquer une sorte de
voyage rapide pour des gens
prêts à effectuer un travail personnel durant leur lecture. Par ce biais jétablis une complicité active avec eux. Ca peut paraître élitiste, mais bon, chacun choisit ce
quil veut lire. Personnellement jaime aussi les romans classiques, mais jai besoin de voir des uvres darts « différentes » qui me donnent autre chose.
Fluctuat :
Dans In Situ et
Shot, tu te sers dévènements terroristes. Penses-tu quau sein de nos sociétés médiatisées où lon vit perpétuellement dans un monde
fictionnel (média, télévision, internet, photos, récits journalistiques), ce qui
distingue la réalité de la fiction sannule de plus en plus, et, du coup, lacte terroriste au
sens large, armé et artistique, soit la dernière possibilité au réel dapparaître, au corps de reprendre ses droits ?
P. B. :
Concernant plus précisément le terrorisme à lintérieur de mes textes, le truc pour moi est que cette femme dIn Situ qui déclenche tout ce délire sécuritaire, tout le
monde se demande si elle va vraiment passer à lacte. Au final non, elle est désarmée par le Shaman. Pour Shot, par contre, je voulais décrire un vrai passage à
lacte afin daborder le terrorisme frontalement.
En fait, pour te répondre directement, je ne vois pas trop en ce moment quel acte violent pourrait tout bouleverser ; mis à part foutre le bordel, mais ça ce nest
intéressant quun moment. Actuellement plane ce sentiment qu il faudrait quil se passe enfin quelque chose, sans trop savoir quoi au fond. On a le net qui permet
aux idées de circuler très vite, mais je me demande si son pouvoir est bien réel, jai plutôt limpression que cest déjà vieux, enterré. Remarque, je ne suis pas un
spécialiste même si jai lu un truc ou deux dessus comme Akim Bay. Ceci dit, il faudrait sans
doute que nous réagissions plus. La politique se délabre, il faudrait
trouver dautres modes de fonctionnement, et, je pense quun jour quelquun fédérera à nouveau les gens. Dans les années soixante dix par contre, sur tous les
plans, il y avait vraiment des actes terroristes sanglants. De nos jours, victimes de la mode, de la presse, de la connerie, notre voix ne signifiant plus grand chose, il
nous reste peut-être le corps comme dernier bastion de résistance, la dernière réalité physique dune certaine liberté. Le système ne peut pas encore le balayer, à
moins de revenir au nazisme en nous incinérant comme de vulgaires déchets.
Fluctuat :
Justement, tu fais référence dans Shot
au St-Suaire de Turin, première représentation du corps, puis à Hiroshima, en quelque sorte sa désintégration, puis, enfin,
à la
numérisation, comme une forme de réincarnation, un devenir autre du corps. Quelle prochaine étape à ton avis, sa disparition ?
P. B. :
Il nous reste le corps mais il est très menacé par la technologie, peut-être est-ce un bien mais je ne
le pense pas. Si le corps évolue il faudra
développer des techniques pointues détenues par les puissants, et je ne crois pas quils veulent le bien. Si
on agit sur le corps il y aura forcément une
société à deux vitesses, un fossé entre riches et pauvres, où certains disposeront de puces pour accroître leur potentiel et dautres non, faute de moyens. Pour moi,
Hiroshima a été le départ dune certaine société dont on récupère aujourdhui les
restes - de la société consumériste à
la société scientifique - au détriment dun corps
collectif maintenant totalement désagrégé, patchwork de la bombe atomique combinant un corps calciné, et
un bout de la Shoah aussi ; un corps de déchets industriels.
Actuellement, nous sommes un corps en devenir, à la fois électronique, sportif « dieu du stade » et plastique type « poupées Ken ou Barbie ». Regarde, même
maintenant il y a des magazines hommes aux abdos en plaques de chocolat qui timposent une façon dêtre ce sans quoi tu passeras pour de la merde aux yeux des
autres. Limage nous bouffe. Starship Troopers de Verhoeven parle très bien de ce phénomène. Il a été controversé, mais il a très bien analysé tout cela en choisissant des acteurs aux courbes «
parfaites », très forts, doués. Dailleurs, à ma connaissance cest le seul film totalitaire où les rebelles nexistent pas. La société décrite est assumée par tout le
monde, les gens deviennent tous des armes sans intellect luttant contre de dangereux insectes. Au fond, on tend plus ou moins vers ça, surtout dans le monde du
travail. Il mintéresse aussi cet univers, les gens se forment avec beaucoup dangoisses parce quils sont obligés dêtre performants la journée, puis rentrent chez eux
le soir totalement nazes sans apprendre de choses sur eux-mêmes. Tu deviens un outil performant changeant tous les 5 ans.
Fluctuat :
Tu as fait une performance aux Métaphores dAubervilliers, où tu as mélangé textes et sonorités électroniques. Dans le même esprit, Dantec et Pinhas ont réalisé le
projet Schizotrope sur le label Sub Rosa, où des textes de Deleuze simbriquent à des nappes synthétiques glaciales. Houellebecq se produit sur scène avec le
soutien de Bertrand Burgalat. Tu penses que la littérature à un avenir musical ?
P. B. :
Il semblerait quau même moment certaines personnes du même
âge vont dans ce sens. En Angleterre, la lecture publique est une tradition. En France ça
manquait un peu, du coup agir ainsi renouvelle un peu le genre. Ca ne sauve pas la littérature,
ça sert juste à provoquer des sensations différentes. On me
propose souvent des lectures à la sortie de mes livres, mais parler dans une librairie, très peu pour moi, je préfère nettement quil y ait une atmosphère particulière
avec du son et des comédiens.
Fluctuat :
Tu as un passé de rocker, ne penses-tu pas quau fond cest cela qui motive
tes performances ?
P. B. :
Apparemment Houellebecq voulait réaliser un projet musical bien avant son succès, Dantec lui était dans le rock en tant que chanteur. Notre génération a sans
doutes été très imprégnée par le pouvoir de la musique. De nos jours, cest plus dilué, le rock na pas le même impact : plus de messages de rébellion, de postures
impliquées, voire superficielles. Entre le début des années soixante-dix et la fin des années quatre-vingt, il y a eu un réel impact sur les consciences.
Fluctuat :
Tu as collaboré avec le graphiste de Rodolphe Burger pour Shot, Céric Scandella, tu comptes poursuivre tes recherches avec lui ?
P. B. :
En fait, il est arrivé après la rédaction du livre, du coup son travail reste discret, juste un travail sur la typo perceptible seulement par les spécialistes. On sentend
bien et nous comptons poursuivre notre collaboration. Comme je réalise aussi des collages très plastiques, je compte éditer un bouquin mixant images et fragments de
textes. En fait, maintenant, beaucoup décrivains ne viennent plus de la littérature pure, mais dhorizons parallèles. En retour, leurs uvres suscitent également limaginaire
dartistes de divers domaines. Personnellement, lart contemporain, la musique mont autant formé que la littérature. Et puis, je ne souhaite pas devenir le nouveau
Proust, minscrire dans lhistoire, jai simplement choisi ce médium car
on peut aller loin avec lui ; et je nen suis quau début.
Propos recueillis par
Yannick Nowak. Paris, octobre 2000
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