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Ciel à l'envers
de Patrick Bouvet
(extrait)
(plug'in Flash) 
Lecture à Séances d'écoute de Fév. 2000

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Patrick Bouvet
Interview (suite)


Fluctuat : La disposition de tes phrases n’empiète pas sur la totalité de la page, surtout dans Shot, on dirait que tu donnes au lecteur la liberté de combler les espaces vides.

P. B. : C’est évident pour Shot. D’ailleurs c’est pour cela que je tiens à ce que mes livres soient courts. Ils doivent provoquer une sorte de voyage rapide pour des gens prêts à effectuer un travail personnel durant leur lecture. Par ce biais j’établis une complicité active avec eux. Ca peut paraître élitiste, mais bon, chacun choisit ce qu’il veut lire. Personnellement j’aime aussi les romans classiques, mais j’ai besoin de voir des œuvres d’arts « différentes » qui me donnent autre chose.

Fluctuat : Dans In Situ et Shot, tu te sers d’évènements terroristes. Penses-tu qu’au sein de nos sociétés médiatisées où l’on vit perpétuellement dans un monde fictionnel (média, télévision, internet, photos, récits journalistiques), ce qui distingue la réalité de la fiction s’annule de plus en plus, et, du coup, l’acte terroriste au sens large, armé et artistique, soit la dernière possibilité au réel d’apparaître, au corps de reprendre ses droits ?

P. B. : Concernant plus précisément le terrorisme à l’intérieur de mes textes, le truc pour moi est que cette femme d’In Situ qui déclenche tout ce délire sécuritaire, tout le monde se demande si elle va vraiment passer à l’acte. Au final non, elle est désarmée par le Shaman. Pour Shot, par contre, je voulais décrire un vrai passage à l’acte afin d’aborder le terrorisme frontalement.
En fait, pour te répondre directement, je ne vois pas trop en ce moment quel acte violent pourrait tout bouleverser ; mis à part foutre le bordel, mais ça ce n’est intéressant qu’un moment. Actuellement plane ce sentiment qu’ il faudrait qu’il se passe enfin quelque chose, sans trop savoir quoi au fond. On a le net qui permet aux idées de circuler très vite, mais je me demande si son pouvoir est bien réel, j’ai plutôt l’impression que c’est déjà vieux, enterré. Remarque, je ne suis pas un spécialiste même si j’ai lu un truc ou deux dessus comme Akim Bay. Ceci dit, il faudrait sans doute que nous réagissions plus. La politique se délabre, il faudrait trouver d’autres modes de fonctionnement, et, je pense qu’un jour quelqu’un fédérera à nouveau les gens. Dans les années soixante dix par contre, sur tous les plans, il y avait vraiment des actes terroristes sanglants. De nos jours, victimes de la mode, de la presse, de la connerie, notre voix ne signifiant plus grand chose, il nous reste peut-être le corps comme dernier bastion de résistance, la dernière réalité physique d’une certaine liberté. Le système ne peut pas encore le balayer, à moins de revenir au nazisme en nous incinérant comme de vulgaires déchets.

Fluctuat : Justement, tu fais référence dans Shot au St-Suaire de Turin, première représentation du corps, puis à Hiroshima, en quelque sorte sa désintégration, puis, enfin, à la numérisation, comme une forme de réincarnation, un devenir autre du corps. Quelle prochaine étape à ton avis, sa disparition ?

P. B. : Il nous reste le corps mais il est très menacé par la technologie, peut-être est-ce un bien mais je ne le pense pas. Si le corps évolue il faudra développer des techniques pointues détenues par les puissants, et je ne crois pas qu’ils veulent le bien. Si on agit sur le corps il y aura forcément une société à deux vitesses, un fossé entre riches et pauvres, où certains disposeront de puces pour accroître leur potentiel et d’autres non, faute de moyens. Pour moi, Hiroshima a été le départ d’une certaine société dont on récupère aujourd’hui les restes - de la société consumériste à la société scientifique - au détriment d’un corps collectif maintenant totalement désagrégé, patchwork de la bombe atomique combinant un corps calciné, et un bout de la Shoah aussi ; un corps de déchets industriels.

Actuellement, nous sommes un corps en devenir, à la fois électronique, sportif « dieu du stade » et plastique type « poupées Ken ou Barbie ». Regarde, même maintenant il y a des magazines hommes aux abdos en plaques de chocolat qui t’imposent une façon d’être ce sans quoi tu passeras pour de la merde aux yeux des autres. L’image nous bouffe. Starship Troopers de Verhoeven parle très bien de ce phénomène. Il a été controversé, mais il a très bien analysé tout cela en choisissant des acteurs aux courbes « parfaites », très forts, doués. D’ailleurs, à ma connaissance c’est le seul film totalitaire où les rebelles n’existent pas. La société décrite est assumée par tout le monde, les gens deviennent tous des armes sans intellect luttant contre de dangereux insectes. Au fond, on tend plus ou moins vers ça, surtout dans le monde du travail. Il m’intéresse aussi cet univers, les gens se forment avec beaucoup d’angoisses parce qu’ils sont obligés d’être performants la journée, puis rentrent chez eux le soir totalement nazes sans apprendre de choses sur eux-mêmes. Tu deviens un outil performant changeant tous les 5 ans.

Fluctuat : Tu as fait une performance aux Métaphores d’Aubervilliers, où tu as mélangé textes et sonorités électroniques. Dans le même esprit, Dantec et Pinhas ont réalisé le projet Schizotrope sur le label Sub Rosa, où des textes de Deleuze s’imbriquent à des nappes synthétiques glaciales. Houellebecq se produit sur scène avec le soutien de Bertrand Burgalat. Tu penses que la littérature à un avenir musical ?

P. B. : Il semblerait qu’au même moment certaines personnes du même âge vont dans ce sens. En Angleterre, la lecture publique est une tradition. En France ça manquait un peu, du coup agir ainsi renouvelle un peu le genre. Ca ne sauve pas la littérature, ça sert juste à provoquer des sensations différentes. On me propose souvent des lectures à la sortie de mes livres, mais parler dans une librairie, très peu pour moi, je préfère nettement qu’il y ait une atmosphère particulière avec du son et des comédiens.

Fluctuat : Tu as un passé de rocker, ne penses-tu pas qu’au fond c’est cela qui motive tes performances ? 

P. B. : Apparemment Houellebecq voulait réaliser un projet musical bien avant son succès, Dantec lui était dans le rock en tant que chanteur. Notre génération a sans doutes été très imprégnée par le pouvoir de la musique. De nos jours, c’est plus dilué, le rock n’a pas le même impact : plus de messages de rébellion, de postures impliquées, voire superficielles. Entre le début des années soixante-dix et la fin des années quatre-vingt, il y a eu un réel impact sur les consciences.

Fluctuat : Tu as collaboré avec le graphiste de Rodolphe Burger pour Shot, Céric Scandella, tu comptes poursuivre tes recherches avec lui ?

P. B. : En fait, il est arrivé après la rédaction du livre, du coup son travail reste discret, juste un travail sur la typo perceptible seulement par les spécialistes. On s’entend bien et nous comptons poursuivre notre collaboration. Comme je réalise aussi des collages très plastiques, je compte éditer un bouquin mixant images et fragments de textes. En fait, maintenant, beaucoup d’écrivains ne viennent plus de la littérature pure, mais d’horizons parallèles. En retour, leurs œuvres suscitent également l’imaginaire d’artistes de divers domaines. Personnellement, l’art contemporain, la musique m’ont autant formé que la littérature. Et puis, je ne souhaite pas devenir le nouveau Proust, m’inscrire dans l’histoire, j’ai simplement choisi ce médium car on peut aller loin avec lui ; et je n’en suis qu’au début.

Propos recueillis par Yannick Nowak. Paris, octobre 2000

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