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Ciel à l'envers
de Patrick Bouvet
(extrait)
(plug'in Flash) 
Lecture à Séances d'écoute de Fév. 2000

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Patrick Bouvet
Interview


Fluctuat : Tu utilises dans tes livres des références d'art moderne assez pointues comme Nam June Paik, Chris Burden, Gina Pane, Pollock, que tu combines à un style très particulier allant à rebours de l’écriture classique. Ne risques-tu pas de passer pour un érudit hermétique ?

P.B : Je ne suis pas un intellectuel, j’ai plus fréquenté la rue que les bancs de l’école, j’ai travaillé très jeune, puis fait de la musique sans suivre un cursus précis. J’ai fait le choix dans Shot de parler d’artistes modernes pointus parce que leurs œuvres me renvoyaient toutes à des sensations précises constituantes de ma personne. En y regardant de près, je décris avant tout des performances ayant eu lieu à un moment donné : je dis "il y a un individu qui a fait ça en telle année" ; c’est ce qui m’intéresse, décrire un acte quelquefois passé à la trappe. Maintenant, je préfère connaître l’histoire des gens dont je parle, mais ma démarche consiste principalement à revenir sur des événements m’ayant marqué et de les transmettre avant qu’on ne les oublie. Mes références viennent de cette volonté, elles ne sont pas de la poudre aux yeux pour épater le public.

Fluctuat : Comment en es-tu arrivé à adopter cette écriture si personnelle ?

P.B : Au début des années 90 j’ai commencé l’écriture de manière classique mais j’avais l’impression d’écrire de belles phrases sans réel intérêt. Aussi, voyant que je n’avançais pas, j’ai réfléchi à ce qui me touchait indépendamment de la littérature, jusqu’à me rendre compte de ce qui fonctionnait chez moi : la répétition, la mise en boucle, la mise en musique, et la technique du collage en arts plastiques. Du coup, je me suis remis à écrire en utilisant ces notions-outils. En 1994, j’ai donné un premier script resté en suspens chez un éditeur, ce qui, à défaut d’une publication, m’a encouragé à continuer mes expériences. 

Il me fallait pourtant une trame narrative sur laquelle développer ma théorie et me distinguer d’un vaste cut-up sans queue ni tête. Je me suis donc mis à collecter pleins d’articles de journaux, photos, puis les ai collés dans des cahiers, avec comme direction une interrogation sur le pilonnage incessant des médias, sujet certes rabâché, mais, voilà, nous sommes les produits d’une époque dont on ne peut se défaire. Le processus s’est alors enclenché naturellement. Découvrir une chose, se documenter afin de mieux la connaître, la garder au chaud dans un coin de la tête puis, parfois, sans savoir forcément pourquoi, la relier à un autre événement, tisser un fil avec autre chose afin d’ajouter une dimension insoupçonnée au récit. C’est un peu comme un voyage dans le temps et l’espace, un peu comme lorsque je regarde ma bibliothèque, tu vois un livre du 20eme siècle faisant écho à d’autres auteurs, puis après tu lis un essai du 18eme siècle, et enfin tu attaches le tout. 

On se construit toujours sa propre histoire et celle du monde de cette manière, et c’est ce réseau cérébral que je veux retrouver dans l’écriture. Je prends une phrase qui me plaît dans un journal parce qu’elle produit quelque chose en moi, que je combine à une histoire fictionnelle qui sert de toile de fond. La confrontation donne souvent un "cadeau" à partir duquel le fil de mon histoire, plus ou moins orientée au départ, se développe plus instinctivement. Ce n’est pas systématique, mais souvent cette méthode te donne ce que tu voulais sans t’en rendre compte, car comme toi seul choisis ce à partir de quoi tu pars, les éléments que tu souhaites mettre en regard ; c’est qu’il y a forcément une idée inconsciente au fin fond de toi que tu cherches à dévoiler, à soulever. Un jour je tombe sur une performance de Chris Burden allongé dans un monte-charge avec un panneau sur lequel il a écrit "Push pins into my body", œuvre cruelle que je relie au St-Suaire de Turin, car j’avais l’impression de voir en cet artiste une sorte de Christ moderne voulant s'automutiler afin d'expier une faute. En raccordant les deux, ça donne "please my body", "rendez-moi mon corps" : il vaut mieux être un mortel avec le lot de souffrances que ça sous-entend, qu’être immatériel. Voilà un bel exemple de "cadeau". 

Pour en revenir aux médias, j’en suis moi-même victime, lorsque je pense sortir une phrase personnelle on s’aperçoit après coup qu’elle est contaminée. Regarde Halloween, exemple trivial mais regorgeant de sens ; il y a 50 ans personne ne savait ce que c’était. Il y a deux ans on nous apprend que c’est à l’origine une tradition française, et maintenant tout le monde est persuadé qu’il faut le fêter. On croit avoir un avis sur les choses, la politique, la société, mais nous sommes finalement manipulés. 

Mon but est de me servir du langage des médias pour révéler ce qui se cache en filigrane. Je pense à ce film où le héros met des lunettes spéciales permettant de voir tous les messages subliminaux, c’est un peu kitsch mais c’est d’une certaine manière ma démarche. Bien entendu, beaucoup de gens pensent ça, je ne suis pas le seul, et les personnes intéressées par mes livres ont sans doute déjà ce regard critique. On ne convainc que les gens convaincus, mais bon, il faut bien dire les choses telles qu’elles sont de temps en temps. J’aime considérer mes écrits comme des installations dans une pièce sombre, une œuvre conduisant à cette forme d’expérience physique que représente le pilonnage médiatique.

Fluctuat : Quand on lit tes livres d’une traite, on en ressort comme hypnotisé, la tête emplie d’images, en sentant que les liens que tu nous a permis de tisser entre les choses nous aident à nous abstraire du chaos médiatique, et à en saisir les motivations profondes, humaines. C’est un peu comme du shamanisme, terme que tu emplois régulièrement dans tes bouquins.

P.B : Il y a deux shamans, celui de In Situ, et un chef de tribu dans Shot, deux personnages différents et magiques qui vont pouvoir se permettre ce qu’ils veulent. Dans le premier livre, cette femme armée, le shaman est le seul à la retrouver car elle vit de l’autre côté du miroir, dans les canaux vidéos. De fait, seul un shaman a cette possibilité d’aller chercher une personne dans ce monde parallèle. Cette idée m’est venue en regardant Twin Peaks de Lynch. Te souviens-tu de cette scène où David Bowie, agent du FBI, réapparaît dans le commissariat où ses collègues cherchent désespérément à élucider sa mystérieuse disparition. Il passe l’entrée sur les écrans de contrôle, tout le monde regarde la porte mais il n’est pas physiquement présent. En fait avec la femme d’In Situ, c’est pareil, les experts se penchent sur sa réalité, les écrans de contrôle, mais elle reste inaccessible dans la nôtre.

Fluctuat : Tu crois au Schaman ?

P.B : Oui, surtout confronter son côté magique à un monde occidental technicien où il y a toujours des spécialistes possédant soi-disant la science infuse, cela crée une tension intéressante. Saches qu’au sein de certaines tribus, on prend le mec le plus malade nerveusement, car de part son état très faible il sera plus réceptif à la magie. C’est tout de même génial de se dire que c’est le mec le plus faible qui va, entre guillemet, sauver le monde. John Hassell a sorti un disque s’intitulant Dream Theory in Malaya, titre piqué à un livre d’anthropologue ayant étudiée la tribu des Sénoî en Malaisie. Toute leur vie s’organise autour du rêve. Un habitant rêve que son voisin se bat avec lui, va le voir le lendemain pour lui offrir un présent afin d'éviter les conflits, se faire pardonner. Tous leurs problèmes se résolvent de cette manière, la solution apparaît dans la vie psychique. Du coup, il n’y a jamais de conflits. 
Je ne suis pas mystique, zen, plutôt rationnel en vieillissant, mais bon, c’est une réalité, quelquefois basée sur de la manipulation (sang, ossements) mais ça fonctionne pour le peu qu’on y croit. Après tout, lorsque j’écris avec John Hassel en bruit de fond, je m’immerge aussi au sein d’un univers ressemblant à un rêve éveillé où des portes s’ouvrent, où se créent des liens, c’est une sensation très fortement ressentie chez moi. Tout est dans notre tête, comme je le dis à la fin de Shot, une explosion permanente entre les deux hémisphères de notre cerveau, un sampling permanent, un cosmo-cortex sans aller aussi loin que Dantec. J’estime que la littérature doit provoquer une sorte de prise de conscience.

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