|
Fluctuat :
Tu utilises dans tes livres des références
d'art moderne assez pointues comme Nam June Paik, Chris Burden, Gina Pane, Pollock, que tu combines à un style
très particulier allant à rebours de lécriture classique. Ne risques-tu pas de passer pour un érudit
hermétique ?
P.B :
Je ne suis pas un intellectuel, jai plus fréquenté la rue que les bancs de lécole, jai travaillé très jeune, puis fait de la musique sans suivre un cursus précis. Jai
fait le
choix dans Shot
de parler dartistes modernes pointus parce que leurs uvres me renvoyaient toutes à des sensations précises constituantes de ma personne. En y
regardant de près, je décris avant tout des performances ayant eu lieu à un moment donné : je dis
"il y a un individu qui a fait ça en telle année" ; cest ce qui
mintéresse, décrire un acte quelquefois passé à la trappe. Maintenant, je préfère connaître lhistoire des gens dont je parle, mais ma démarche consiste
principalement à revenir sur des événements mayant marqué et
de les transmettre avant quon ne les oublie. Mes références viennent de cette volonté,
elles ne sont pas de la poudre aux yeux pour épater le public.
Fluctuat :
Comment en es-tu arrivé à adopter cette écriture si personnelle
?
P.B :
Au début des années 90 jai commencé lécriture de manière classique mais javais limpression décrire de belles phrases sans réel intérêt. Aussi, voyant que je
navançais pas, jai réfléchi à ce qui me touchait indépendamment de la littérature, jusquà me rendre compte de ce qui fonctionnait chez moi : la répétition, la mise en
boucle, la mise en musique, et la technique du collage en arts plastiques. Du coup, je me suis remis à écrire en utilisant ces notions-outils. En 1994, jai
donné un premier
script resté en suspens chez un éditeur, ce qui, à défaut dune publication, ma encouragé
à continuer mes expériences.
Il me fallait pourtant une trame narrative sur
laquelle développer ma théorie et me distinguer dun vaste cut-up sans queue ni tête. Je me suis donc mis à collecter pleins darticles de journaux, photos, puis les ai
collés dans des cahiers, avec comme direction une interrogation sur le pilonnage incessant des
médias, sujet certes rabâché, mais,
voilà, nous sommes les produits dune époque dont on ne peut se défaire. Le processus sest alors enclenché naturellement. Découvrir une chose, se documenter afin de mieux la connaître,
la garder au chaud dans un coin de la tête puis, parfois, sans savoir forcément pourquoi, la relier à un autre événement, tisser un fil avec autre chose afin dajouter
une dimension insoupçonnée au récit. Cest un peu comme un voyage dans le temps et lespace, un peu comme lorsque je regarde ma bibliothèque, tu vois un livre
du 20eme siècle faisant écho à dautres auteurs, puis après tu lis un essai du 18eme siècle, et enfin tu attaches le tout.
On se construit toujours sa propre histoire et celle du monde de cette manière, et cest ce réseau cérébral que je veux retrouver dans lécriture. Je prends une phrase qui me
plaît dans un journal parce
quelle produit quelque chose en moi, que je combine à une histoire fictionnelle qui sert de toile de
fond. La confrontation donne souvent un "cadeau" à partir duquel le fil de mon histoire,
plus ou moins orientée au départ, se développe plus instinctivement. Ce nest pas systématique, mais souvent cette méthode te donne ce
que tu voulais sans ten rendre compte, car comme toi seul choisis ce à partir de quoi tu pars, les éléments que tu souhaites mettre en
regard ; cest quil y a
forcément une idée inconsciente au fin fond de toi que tu cherches à dévoiler, à soulever.
Un jour je tombe sur une performance de Chris Burden allongé dans un monte-charge
avec un panneau sur lequel il a écrit "Push pins into my body",
uvre cruelle que je relie au St-Suaire de Turin, car javais limpression de voir
en cet artiste une sorte de Christ moderne voulant s'automutiler afin d'expier une faute. En raccordant les deux, ça donne
"please my body", "rendez-moi mon corps" : il vaut mieux être un mortel avec le lot de souffrances que ça sous-entend, quêtre immatériel. Voilà un bel exemple de
"cadeau".
Pour en revenir aux médias, jen suis moi-même victime, lorsque je pense sortir une phrase personnelle on saperçoit après coup quelle est contaminée. Regarde
Halloween, exemple trivial mais regorgeant de sens ; il y a 50 ans personne ne
savait ce que cétait.
Il y a deux ans on nous apprend que cest à lorigine une tradition
française, et maintenant tout le monde est persuadé quil faut le fêter.
On croit avoir un avis sur les choses, la politique, la société, mais nous
sommes finalement manipulés.
Mon but est de me servir du langage des médias pour révéler ce qui se cache en filigrane. Je pense à ce film où le héros met des lunettes spéciales
permettant de voir tous les messages subliminaux, cest un peu kitsch mais cest dune certaine manière ma démarche. Bien entendu, beaucoup de gens pensent ça,
je ne suis pas le seul, et les personnes intéressées par mes livres ont sans doute déjà ce regard critique. On ne convainc que les gens convaincus, mais bon, il faut
bien dire les choses telles quelles sont de temps en temps. Jaime considérer mes écrits comme des installations dans une pièce sombre, une uvre conduisant à
cette forme dexpérience physique que représente le pilonnage médiatique.
Fluctuat :
Quand on lit tes livres dune traite, on en ressort comme hypnotisé, la tête emplie dimages, en sentant que
les liens que tu nous a permis de tisser entre les
choses nous aident à nous abstraire du chaos médiatique, et à en saisir les motivations profondes, humaines. Cest un peu comme du shamanisme, terme que tu
emplois régulièrement dans tes bouquins.
P.B :
Il y a deux shamans, celui de In
Situ, et un chef de tribu dans Shot, deux personnages différents et magiques qui vont pouvoir se permettre ce quils veulent.
Dans le premier livre, cette femme armée, le shaman est le seul à la retrouver car elle vit de lautre côté du miroir, dans les canaux vidéos. De fait, seul un shaman
a cette possibilité daller chercher une personne dans ce monde parallèle. Cette idée mest venue en regardant
Twin Peaks de Lynch. Te souviens-tu de cette scène où David Bowie, agent du FBI, réapparaît dans le commissariat où ses collègues cherchent désespérément à élucider sa mystérieuse disparition. Il passe lentrée sur les
écrans de contrôle, tout le monde regarde la porte mais il nest pas physiquement présent. En fait avec la femme
dIn Situ, cest pareil, les experts se penchent sur sa réalité, les écrans de contrôle, mais elle reste inaccessible dans la nôtre.
Fluctuat :
Tu crois au Schaman ?
P.B :
Oui, surtout confronter son côté magique à un monde occidental technicien où il y a toujours des spécialistes possédant soi-disant la science infuse, cela crée une
tension intéressante. Saches quau sein de certaines tribus, on prend le mec le plus malade nerveusement, car de part son état très faible il sera plus réceptif à la
magie. Cest tout de même génial de se dire que cest le mec le plus faible qui va, entre guillemet, sauver le monde. John Hassell a sorti un disque sintitulant Dream
Theory in Malaya, titre piqué à un livre danthropologue ayant étudiée la tribu des Sénoî en Malaisie. Toute leur vie sorganise autour du rêve. Un habitant rêve que
son voisin se bat avec lui, va le voir le lendemain pour lui offrir un présent afin d'éviter les conflits, se faire pardonner. Tous leurs problèmes se résolvent de cette
manière, la solution apparaît dans la vie psychique. Du coup, il ny a jamais de conflits.
Je ne suis pas mystique, zen, plutôt rationnel en vieillissant, mais bon, cest
une réalité, quelquefois basée sur de la manipulation (sang, ossements) mais ça fonctionne pour le peu quon y croit. Après tout, lorsque jécris avec John Hassel en
bruit de fond, je mimmerge aussi au sein dun univers ressemblant à un rêve éveillé où des portes souvrent, où se créent des liens, cest une sensation très fortement
ressentie chez moi. Tout est dans notre tête, comme je le dis à la fin de
Shot, une explosion permanente entre les deux hémisphères de notre cerveau, un sampling
permanent, un cosmo-cortex sans aller aussi loin que Dantec. Jestime que la littérature doit provoquer une sorte de prise de conscience.
>>
Lire la suite |