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Flu : Depuis quand écris-tu ?
Martin Page : J'avais déjà le désir d'être
écrivain quand j'avais une dizaine d'années, mais
je n'avais pas particulièrement envie d'écrire,
je préférais attendre. C'est en Terminale que
j'ai commencé à écrire des choses un peu
construites avec un copain - on n'était vraiment pas
des bons élèves et on pensait ne jamais avoir
notre bac, finir comme des clochards etc
donc on essayait
de mettre au point des braquages, des plans criminels pour se
faire de l'argent, sans violence. On écrivait des sortes
de petits scénarios. Et j'ai écrit mon vrai premier
livre à 20 ans (non publié), un livre très
bizarre. Pour l'instant j'écris des bouquins, ça
marche bien et j'aime ça, mais je ne veux pas faire que
des romans. J'ai écrit une pièce de théâtre,
et à long terme j'adorerais pouvoir faire des films.
Flu
: Tes livres sont un mélange d'enfance et de cynisme
M.P. : (Apparemment flatté) Oh c'est très gentil
! Ce qui m'intéresse dans un bouquin en fait, même
en tant que lecteur, c'est quand il y a un mélange d'humour
et de choses un peu plus graves. Des choses de l'enfance, du
cynisme, contrebalancé par un côté un peu
plus candide, plus espiègle. Je suis un peu frustré
quand je lis des romans français par le manque d'humour
et d'imagination. Une parfaite journée parfaite
n'est pas surréaliste pour autant. Les éléments
qui peuvent passer pour tel ne sont que des figurations littéraires
de choses très réalistes. Par exemple le bonhomme
qui a un requin dans son ventre, c'est une métaphore
pour dire qu'il ne va pas bien et qu'il se sent mal, sans s'appesantir.
C'est surréaliste d'un certain point de vue, mais pour
moi c'est quelque chose de très réaliste, c'est
comme les mauvais jours où on a l'impression qu'on a
quelque chose à l'intérieur
qui fait qu'on
ne va pas bien.
Flu
: Tu disais dans une de tes interviews : "Je pense que
Comment je suis devenu stupide est un peu atypique. C'est
pourtant le moins atypique des romans que j'ai écrits.
Il rentre assez facilement dans une case. D'ailleurs, c'est
une des premières choses que l'on m'ait dite au Dilettante
: il y a un discours sur "la société".
Pour moi, tout ceci n'est qu'un prétexte". Prétexte
à quoi ?
M.P. : A écrire. C'est assez frappant de voir que les
deux bouquins - j'en ai écrit sept autres avant ceux-là
- qui ont intéressé les éditeurs et les
journalistes sont ceux qui avaient un versant un peu critique
de la société. Je ne dirais pas que c'est pour
moi un exercice de style et que j'ai fait ça par cynisme,
mais j'ai compris qu'aujourd'hui quand on critique la société
ce n'est pas comme Flaubert, on ne prend pas de grands risques.
C'est devenu un code littéraire de l'époque, et
il ne faut pas le prendre au sérieux. Il n'y a pas à
dire que la société est méchante. Ce qui
m'intéresse c'est de faire cet exercice de style, comme
j'aurais fait un western ou quelque chose d'autre, mais à
ma façon. Si j'avais été écrivain
au XIIème siècle, j'aurais écrit des romans
de chevaliers qui combattent des dragons. Aujourd'hui je suis
un jeune écrivain de ma génération, environné
de gens comme Beigbeder etc., où il y a tout un mouvement
critique, donc j'écris de genre de choses là.
Flu
: Tes personnages ont à peu près le même
âge que toi
M.P. : A chaque fois que j'ai écrit un livre ils avaient
exactement le même âge que moi. Cette proximité
d'âge est sans doute plus facile, parce qu'elle leur donne
une proximité de pensée. Je ne voyais pas non
plus d'autre justification à leur donner un autre âge.
J'adorerais écrire un livre qui serait raconté
par un vieillard, mais c'est peut-être un peu trop tôt
au début de ma "carrière".
Flu
: Dans une interview tu disais à propos d'Antoine, le
héros de Comment je suis devenu stupide : "
La légèreté n'est surtout pas le contraire
de l'intelligence. La gravité, en revanche, est souvent
prise pour de l'intelligence. La gravité est peut-être
un prétexte pour ne pas devenir adulte... ".
Tu peux expliquer la dernière phrase ?
M.P. : (Il sourit) Ça non, à mon avis je n'ai
pas pu dire ça comme ça, mais c'est les interviews
et donc
des fois j'ai des surprises en lisant les interviews
En fait, le personnage d'Antoine, jeune étudiant de gauche,
observe le monde et tente de le connaître sans prendre
parti, sans porter de jugement. Par son côté un
peu dépressif, c'est quelqu'un qui, à mon avis,
à du mal à rentrer dans l'âge adulte : c'est
son malheur, la société qui n'est pas belle, etc
Toute cette vérité l'empêche de faire partie
de la société, en quelque sorte. Il ne fait partie
d'aucun groupe, puisque les groupes se font souvent sur des
choses qu'ils aiment ou n'aiment pas. C'est aussi ce qui le
rend malheureux. A la fin il acquiert de la légèreté.
Flu
: Il a pourtant un groupe d'amis
M.P. : Effectivement. Ses amis sont aussi des gens très
particuliers, ils sont assez anormaux.
Flu
: Qu'est-ce que tu peux dire sur eux ?
M.P. : Je suis content que tu m'en parles, parce qu'on m'en
parle jamais alors que moi c'est la partie que je préfère.
(Il hésite) Est-ce que j'ai le droit de dire ça,
"c'est la partie que je préfère",
ça fait toujours un peu prétentieux
Mais
moi en tout cas ce que je préfère dans mes romans
ce sont tout le temps les personnages. Parce que ce sont des
gens un peu bizarres, un peu particuliers, qui ne sont pas dans
la norme. Et parce que ce sont des êtres, aussi, ces amis.
Flu
: La fantaisie, dans tes livres, est-ce que c'est une façon
de répondre à l'absurdité du monde par
l'absurde ?
M.P. : Peut-être
C'est difficile pour moi d'intellectualiser
les choses que je fais. Il y a certains de mes héros
qui ont des théories, qui intellectualisent assez bien,
mais moi je serais incapable de sortir à l'oral ce qu'ils
écrivent. C'est un peu un travail d'acteur. A chaque
fois on joue un personnage.
Flu
: On a l'impression en lisant tes livres que les personnages
principaux sont un peu à la lisière de deux mondes,
à la fois présents et absents. Ils s'effacent
tout en restant dans le monde. Par exemple les fantômes
qui hantent la ville dans Stupide, ou la marmotte géante
qui l'englobe dans Parfaite... Quelle est cette place
particulière ?
M.P. : C'est un retrait et en même temps ils sont en plein
dans le monde, c'est un peu un mélange des deux. Ils
n'échappent pas complètement à la réalité.
C'est vrai que les fantômes sont un thème qui m'intéresse
énormément. Chez Shakespeare, par exemple, tout
d'un coup des fantômes, des fées apparaissent...
Ça permet de dire des choses sous différents angles,
de différentes façons. C'est une richesse de création.
J'aime peut-être aussi les fantômes parce qu'ils
sont là tout en n'étant pas là. Ils ont
un rôle d'observateurs, qui peuvent aussi être acteurs
puisqu'ils peuvent hanter les gens aussi. C'est une relation
entre le monde réel et la vérité du monde,
qui ne sont pas exactement la même chose. Dans la vérité
du monde, il y a des fantômes qui permettent, métaphoriquement,
de parler de la réalité
(amusé) je
vais avoir de la fièvre
Flu
: Pourquoi le héros de Parfaite... se suicide-t-il
tout le temps ?
M.P. : Ça arrive à tout le monde, quand ça
ne va pas, d'avoir des impressions fugitives. Mais ce qui était
intéressant c'était de le rendre réel en
quelque sorte, ce qui est un peu surréaliste. Le mec
qui se suicide tout le temps c'est arrivé à des
millions de gens sauf qu'ils ne le font pas, mais lui il le
fait.
Flu
: Autre chose : il n'arrive pas à être adulte
M.P. : Oui au début du livre en tout cas. Etre adulte
ce serait accepter une certaine réalité, et Antoine
a un peu de mal avec ça parce que la réalité
le fait souffrir. A la fin les choses changent un peu. Peut-être
que pour rentrer dans la réalité, il apprend un
peu à devenir un fantôme, à ne pas se laisser
blesser par toutes les choses qui pourraient le blesser. A ne
plus trop croire au monde, en fait, pour faire partie du monde.
La fin de Stupide, à mon avis c'est ça.
Flu
: Et la fin d' Une parfaite journée parfaite ?
M.P. : Là aussi c'est un départ. Il s'en va encore
dans quelque chose qui n'est pas réel. C'est vrai que
c'est comme la fin de Stupide, en fait, je n'avais pas
remarqué. Mais lui, à mon avis, il part vraiment,
contrairement au héros de Stupide. Il part dans
un rêve en quelque sorte. On retrouvait déjà
la marmotte à un moment du livre, sur l'épaule
du clochard. C'est peut-être une image qu'il a vue, et
c'est aussi une référence à un excellent
film, Un jour sans fin, où le héros se
suicide aussi tout le temps. J'ai un mec à la radio qui
me demandait si j'étais un obsédé du suicide,
et il me disait j'allais finir par inquiéter ma mère.
Les gens vont croire que je suis tout le temps désespéré
Flu
: Tu parlais de tes personnages, est-ce qu'il y a des choses
que tu aimes aussi particulièrement dans tes livres sur
lesquels on ne te questionne pas spécialement et dont
tu aimerais parler ?
M.P. : Oui, tout le temps, mais là tout d'un coup comme
tu me poses la question je ne sais plus
(il hésite)
Dans Parfaite, par exemple, il y a des petits détails
que j'aime. Le passage sur les fantômes me plaît
particulièrement. Le personnage parle de plusieurs catégories
de fantômes, dont les "émofants", les
fantômes de ceux qui n'existent pas encore. Ça
c'est une idée dont je suis fier, par exemple. J'aime
aussi beaucoup la dernière phrase : "Il y a des
gens qui ne sont jamais mouillés par la pluie, je ne
les ai jamais compris". Je ne saurais pas spécialement
l'interpréter, c'est une phrase qu'on comprend par sensation
plus que par explication. Idem pour le passage où le
personnage dit : "j'ai acheté un grand appartement
parce que j'aime marcher les bras écartés".
C'est de l'ordre de la sensation, quelque chose qui, en littérature,
est primordial. Une lectrice m'avait écrit qu'elle avait
l'impression en me lisant que les mots fondent dans la bouche.
Elle avait une délectation à me lire, et c'est
le plus beau compliment qu'on puisse me faire. Pour moi la littérature
c'est vraiment un art très proche de la gastronomie.
Oscar Wilde, par exemple, est un écrivain succulent,
et pour moi ces petites phrases sont un peu de cet ordre là.
propos
recueillis par
Faustine
Vincent
Lire aussi la chronique d'Une
parfaite journée parfaite
Voir aussi le site d'Une
parfaite journée parfaite
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