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Amélie Nothomb
[ interview / 28 septembre 2001 ]


Rendez-vous aux Editions Albin Michel, vendredi 28 septembre 01, en catastrophe et par une belle après-midi d'automne, pour interviewer la plus bestselleuse des auteures françaises. Nous aurions préféré qu'Amélie Nothomb réponde par écrit à une série de questions un peu débiles que nous lui avions faxées quelques jours plus tôt ; ainsi, nous espérions faire parler sa plume drolatique. Mais, comble de l'écrivain, elle n'avait pas le temps d'écrire ! Il fallait donc venir sur l'heure recueillir ses propos. Après avoir appelé toute l'équipe "livres" de Flu pour récolter une dizaine de questions pertinentes, je m'engouffre dans le métro, direction Montparnasse.
La dame était impérative au téléphone, mais se révèle exquise en compagnie. "J'écris comme je parle", me dit-elle. "Ça tombe bien" ne douté-je pas, en regardant, timide, mes genous, sur lesquels étaient disposés en vrac mes petits papiers.

***

Fluctuat : Comment naît, chez vous, l'idée d'un nouveau roman ?

Amélie Nothomb : Alors là, il n'y a pas une méthode, il y en a 36.000. En tout cas ça se fait tout seul, ce n'est pas une chose que je suscite. Tout à coup, je me retrouve enceinte d'un livre - parce que je parle toujours de grossesse - sans l'avoir voulu... Jamais je ne cherche à être enceinte : ça, c'est un phénomène passif. Mais tout à coup, "boum", je me retrouve avec un roman entier dans la tête. Généralement, le déclencheur, c'est moins que rien ; ça peut être quelques mots que j'ai entendus prononcés par des quidams dans la rue, ça peut être une impression, une colère. Il n'y a vraiment pas de règles.

Flu : Dès que vous vous mettez à l'œuvre, toutes les phases de l'intrigue sont-elles déjà en place dans votre esprit ou avancez-vous à l'aveuglette ?

A.N. : Je dirais que c'est un mélange des deux. Généralement je sais où je vais, j'ai une idée de la cohérence du récit, mais souvent des étapes me manquent. J'écris le livre en partie pour savoir comment je vais en arriver là, pour résoudre un mystère finalement. Il y a aussi eu des cas - c'est très rare mais c'est arrivé - où je ne savais pas du tout où j'allais et où, en écrivant le livre, j'espérais le trouver. Là encore, il n'y a pas une méthode.

Flu : Raturez-vous beaucoup ?

A.N. : Dans ma tête, je rature énormément, parce que j'écris d'abord mes textes dans la tête, mais une fois que le texte atterri sur le papier, il n'y a plus de rature. Ceux qui voient mes manuscrits ont l'impression que c'est très facile pour moi ; ce n'est pas facile du tout en fait, mais c'est dans la tête que se fait le travail.

Flu : Vous est-il déjà arrivé de jeter un manuscrit terminé à la corbeille ?

A.N. : Non, absolument jamais. J'en garde énormément dans mes tiroirs, puisque j'ai dix manuscrits publiés et 30,5 manuscrits non publiés. Mais je n'en jette jamais aucun.

Flu : Et ils sont terminés ceux-là ?

A.N. : Tous. C'est pour ça que je recours toujours à la métaphore de la grossesse, elle est vraiment parfaite. Je n'ai jamais eu de fausse couche, tous ces bébés sont bel et bien nés. Il y en a certains que je ne veux pas montrer pour des raisons très diverses, mais en tout cas, ils sont tous terminés.

Flu : Vous déclarez volontiers que la culpabilité est une de vos obsessions. Ce thème est récurrent de livre en livre. N'est-ce pas en définitive le véritable et seul sujet de tous vos romans, jusqu'au dernier, cette histoire dialoguée d'un combat du "je" avec "l'autre en lui" qui rappelle la formule fameuse de Rimbaud ?

A.N. : La culpabilité est en effet l'un de mes thèmes importants, ceci dit, ça n'est certainement pas le seul, parce que si vous prenez en compte mes romans autobiographiques comme "Le sabotage amoureux", "Stupeur et tremblements" et "Métaphysique des tubes", vous n'y verrez pas de trace de culpabilité. Et même dans d'autres de mes romans qui ne sont pas du tout autobiographiques, la culpabilité n'apparaît pas. Je pense qu'elle joue en effet un rôle direct dans mon oeuvre, mais peut-être pas dans la thématique. Le fait que je sois à 34 ans en train d'écrire mon 41ème manuscrit est significatif de ma culpabilité. Si je ne souffrais pas d'une culpabilité monumentale, en serais-je vraiment arrivé là ? Elle serait plutôt chez moi de l'ordre du moteur que de l'ordre de la thématique.

La formule de Rimbaud, qui est d'ailleurs citée dans le livre est évidemment fondatrice, sauf que je la complète. Dans le livre, j'ai simplifié en faisant "un autre soi", un peu comme Rimbaud, mais en vérité, je pense que "je" n'est pas un autre mais que "je" est 36 milliards d'autres. C'est toujours une imposture de dire "je" parce qu'on parle au singulier alors que ce devrait être un pluriel sans cesse plus nombreux.

Flu : Avec "Stupeur et tremblements" et "Métaphysique des tubes", vous puisez ouvertement dans votre mémoire. Mais on a souvent aussi cette impression que, comme dans "Cosmétique...", vous puisez en toujours en vous, dans des expériences douloureuses...

A.N : C'est exact, mais ce n'est pas autobiographique pour autant. A part la séquence du meurtre du petit garçon à l'age de huit ans qui, elle, est autobiographique - puisque j'ai tué mentalement un garçon dans ma classe et ça a marché - rien n'est autobiographique dans ce livre. Mais, mine de rien, je parle beaucoup de moi. Par exemple, les troubles alimentaires de l'ennemi ; même si je n'ai pas eu exactement ces troubles là, j'ai eu des troubles qui y ressemblaient. D'autre part, la culpabilité dont il souffre est certainement une chose que je retrouve en moi. Sauf que moi, je n'ai rien fait pour en arriver là... je suis une innocente, souffrante culpabilité.

Flu : Mais cette culpabilité, vous la ressentez quand même ? Est-ce que vos romans sont une sorte d'exutoire ?

A.N : Mes romans sont beaucoup de choses et, entre autre, un exutoire, mais pas uniquement ça. Je crois que la finalité profonde de mes romans m'échappera toujours, mais que la culpabilité en est l'un des moteurs.

Flu : Et ce choix de personnages décalés, ou complètement tarés, correspond-il a des obsessions personnelles ?

A.N. : Je vois apparaître ces personnages en moi et je les décris comme ils sont. Mon but n'est pas de créer des personnages fous mais de les décrire tels que je les sens en moi. Je trouve que l'étiquette "fou" ou "décalé" est très insatisfaisante, parce que finalement, qu'est ce qu'on a dit de quelqu'un quand on a dit qu'il était fou ? Encore faut-il expliquer exactement ce qu'il a.

Flu : Vos personnages sont-ils absolument imaginaires ?

A.N. : Ils sont la projection de quelque chose que je ressens, mais ils sont cependant totalement imaginaires. Regardez dans "Hygiène de l'assassin", un livre qui est absolument non autobiographique : je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui ressemblait au personnage de l'écrivain, mais jamais je n'ai créé un personnage qui soit aussi proche de moi. Bon maintenant, vous m'avez vue ? Je ne suis pas exactement son sosie. D'ailleurs je n'ai pas 83 ans, je n'ai pas le prix Nobel et je n'ai jamais tué personne... du moins à ma connaissance. Je crois que c'est dans les oeuvres fictives qu'on a encore le plus de liberté de parler de soi. Mais ce n'est pour ça que ce n'est pas sorti de l'imagination ; elle ne se nourrit pas de rien. Le combustible de l'imagination, c'est ce que l'on a vécu.

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