Flu: Richard Robert, directeur de la revue Scherzo
écrivait récemment que grâce à l'Internet "le texte (...)
reste indéfiniment disponible à la réécriture" et survient
alors "la tentation de corriger encore et encore''. C'est
ce qui pouvait a priori arriver de mieux à chaque créateur,
remanier jour après jour sa propre création et pourtant
est-ce qu'un sentiment de "tricherie" ne domine pas?
JMM:
Je connais déjà cette double tentation des variantes à
n'en plus finir et des textes entonnoirs dans lesquels
on ne cesse de rajouter de la matière et de la matière
encore... C'est un risque pour la pensée, aussi bien que
pour le "style": celui de ne plus savoir choisir, de verser
dans l'accumulation, dans le quantitatif absolu. Un livre,
c'est un temps, un morceau de vie ou de destinée; ça n'est
pas l'absolu. Gare aux démons de l'absolu!
Flu:
Quelle est la situation de la poésie contemporaine en
France ? Ce n'est certes pas un genre mineur mais on a
l'impression que c'est un domaine encore, disons, relativement
fermé ou pour être plus précis, réservé à une certaine
élite. Et les jeunes générations ne semblent guère s'intéresser
à la poésie. Est-ce réellement le cas?
JMM:
Oui, la poésie reste marginale et mineure: petit public,
petits marchés, petits tirages. Et cela ne risque pas
de changer. Ici Internet ne peut guère que déformer les
choses, produire des effets d'optique en donnant à croire
qu'il y a des poètes partout... Or la poésie reste une
affaire difficile: intense concentration de langue, étonnant
"toucher" de la langue... comme celui d'un violoniste
par exemple...
Flu:
N'est-ce pas aussi une des conditions d'existence de la
poésie que d'être "souterraine", simultanément présente
et peu remarquée? La vulgarisation de la poésie (je pense
notamment aux poèmes affichés dans le métro ou des initiatives
similaires...), ne serait-ce pas la mort de la poésie?
JMM:
Elle reste souterraine quoi qu'il arrive... Je veux dire
que la vraie poésie, celle qui fixe et qui mobilise intensément
la langue reste nécessairement souterraine, quelles que
puissent être les manifestations épiphénoménales par ailleurs
multipliées.
Flu:
Apparemment il n'y a plus de mouvements en poésie, les
systèmes semblent avoir définitivement disparus (romantisme,
surréalisme...). Je crois que de votre côté, vous parlez
à propos de la création contemporaine de "pratiques poétiques"
en lieu et place des grands courants. Qu'est-ce que cela
signifie exactement?
JMM:
C'est dire que chaque poète s'efforce de son côté de ressaisir
ce que peut être pour lui la poésie, dans l'espace même
de son travail. Il n'y a plus aujourd'hui de grands mouvements
fédérateurs.
Flu:
Tout semble avoir été fait en poésie, comme si tout avait
été épuisé, aussi bien les sujets que les formes. Le poète
contemporain n'est-il pas contraint à la redite ? La poésie
même, après avoir franchie des limites, n'est-elle pas
arrivé à une sorte de limite infranchissable?
JMM:
Vous avez sans doute raison. Mais à mes yeux une question
reste posée à laquelle l'écriture vient s'alimenter: celle
de savoir ce qui motive en nous le désir de poésie, ou
cette soif et cette faim "d'autre chose" dont parlait
Mallarmé. Je crois que le poète contemporain est enfin
à même de poser de façon critique la question du lyrisme
et de son pourquoi. C'est là que j'inscris mon travail.
Propos
recueillis par Anthony
Dufraisse
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Site
de J.M Maulpoix: maulpoix.fr.fm.
J.M Maulpoix a fait paraître des études critiques sur
Henri Michaux, Jacques Réda et René Char. Il enseigne
la poésie moderne et contemporaine à l'Université ParisX-Nanterre
et dirige la revue de littérature et de critique Le
Nouveau Recueil.
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