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Fluctuat : Vous dites dans le Pagès que votre dernier livre lu était à lépoque American Psycho de Bret Easton Ellis, que vous considériez comme le plus grand livre du
monde.
Guillaume Dustan :
La question de la hiérarchie... C'est un peu le sujet de mon dernier livre. J'ai l'impression en ce moment qu'il y une espèce de consensus tacite pour dire que tout le
monde est égal. Oui, mais c'est pas vrai. c'est pas vrai. Et autant je ne suis pas pour l'autorité, autant je suis pour la hiérarchie au sens de hiérarchiser, de dire ça c'est
mieux que ça...
C'est vrai : il y a des gens qui dansent mieux, il y a des gens qui savent mieux faire des choses que d'autres, il y a des gens plus beaux que d'autres. Même si j'espère
qu'on va arriver à un monde qui ressemblera beaucoup à Glamorama où tout le monde sera beau, intelligent et tout ça ; j'espère moins désespérer ; on nen est pas
là, quoi. Ouhais, je ne sais pas, on est un peu... c'est une question qui me tracasse.
Fluctuat : Qu'avez-vous pensé de Glamorama ?
Guillaume Dustan : Pourquoi Bret Easton Ellis est le plus grand écrivain actuel, enfin du monde ? Il faudrait que je développe ça, parce que je vais faire un papier la dessus pour
Technicart.. Mais je le pense alors je vais faire un petit effort.
Parce que tous les autres me font chier. Déjà, ça, c'est un signe. Franchement, j'ouvre n'importe quel livre, ce que je lis, je l'ai déjà lu quelque part. Dons ça
m'emmerde, ça va quoi. Et en plus, il n'y a pas d'autres auteurs dont je me sente proche.
La littérature, c'est un truc de vieux la plupart du temps. Il y a quelques exceptions, les écrivains, je ne sais pas, Rimbaud c'est pas un truc de vieux : mais il a arrêté
très tôt, avant que ça ne devienne pas un truc de vieux. On ne peut en tout cas pas lui reprocher de ne pas avoir su s'arrêter. Et c'est Ellis : son sujet, c'est la
jeunesse. Je le trouve de ce point de vue extrêmement audacieux.
Parce que la littérature n'aime pas les jeunes ; ou ce qu'elle aime, c'est fantasmes et illusions ; et il n'y a pas ça chez Ellis. Dans Moins que zéro, il n'y a évidemment
pas ça parce qu'il est encore tellement jeune que la question ne se pose pas ; il écrit encore en pleine adolescence.
Dans American zéro, la question ne se pose pas parce que le héros sort gagnant,
enfin on croit qu'il a fait tous ces meurtres et il n'est quand même pas pris ; c'est excellent. Maintenant, on peut penser qu'il ne les a pas commis. Mais ce n'est pas
que rigolo chez lui, c'est que le monde est, c'est qu'il ne se fait même pas gauler. Et, dans Glamorama, la fin est intéressante parce que le héros y est détruit par les
vieux, il est détruit par son père ; je ne sais pas, vous avez lu le livre ?
Fluctuat : (...)
Guillaume Dustan : « c'est une histoire horrible. Son père est un sénateur qui se présente à la présidence des Etats-Unis. Il se trouve que le héros est pris dans une histoire de terrorisme
international sattaquant à des mannequins - ça tout le monde le sait, on l'a lu dans la presse - mais à la fin, et bien, son père le fait enlever et remplacer par un sosie ;
il a été élu président et il n'a pas envie d'avoir un fils drogué, qui boit et qui en plus pose des bombes et à la limite - poser des bombes est bien sûr La circonstance
aggravante - mais déjà, drogué et amateur de night clubs, ça ne lui plaît pas du tout. Et ainsi, le sujet de Glamorama, c'est la lutte entre l'ancien monde et le nouveau,
symbolisée par le père et le fils, et le père veut la peau du fils... Moi je me sens très proche de ça : c'est la même histoire, la mienne, mon père voulait ma peau, il l'a
pas eu. C'est ça Glamorama et j'aime beaucoup.
Et si je pense que ça parle à beaucoup de monde, c'est parce que nos pères veulent tous nos peaux... Enfin, j'ai de plus en plus de mal à dire « nous » parce que je
suis en train là de basculer dans des généralités et c'est quelque chose d'horrible. Moralement, pas physiquement, mais moralement, parce que l'on se met... enfin je
raconte peut-être des choses débiles .. Mais à partir d'un certain âge, on a la possibilité de manipuler. Face aux conflits de classes, et de race et de sexe, il y a
maintenant un conflit de générations qui rentre dans le jeu politique. Parce qu'avant les jeunes n'avaient de toutes façons pas la latitude de dire quoi que ce soit, c'était
vraiment pas croyable, enfin je sais pas, c'était Padre patrone, le film des frères Tavianni de 77. Ca m'a beaucoup marqué, c'était vraiment un des premiers films qui
prenait pour thème la manière dont les adultes écrasent les enfants. C'était vraiment le conflit des générations.
Fluctuat : Les conflits de générations, trente ans après les mouvements démancipation qui ont suivi 68 et malgré cette prétendue libération des rapports familiaux aujourdhui,
persistent et demeurent
Guillaume Dustan : Ca existe toujours. Ils disent que c'est parce qu'ils se font du souci, parce qu'après on aura pas d'argent etc. Mais je pense que c'est pas du tout ça, le vrai truc, c'est
qu'ils ne veulent pas que les enfants soient plus heureux qu'eux.
entretien
réalisé en avril 2000
propos recueillis par Arnaud
jacob
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