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Fluctuat : Entre les mémoires, le journal, lautobiographie et le roman, lautofiction est devenue un genre littéraire à part entière et qui connaît de nombreuses formes
aujourdhui : vous en êtes un des représentants les plus marquants
cette année en France, non seulement de par votre production mais également par votre propre collection
chez Balland, où vous avez publiés Pagès et dautres. Question paradoxale : pourquoi écrit-on à la première personne ? Pourquoi lautofiction ?
Guillaume Dustan :
« Ce qui serait surprenant daprès cette question, cest pourquoi on aurait envie de raconter sa vie. Cest plutôt linverse qui est surprenant. Il est étonnant que ce
soit surprenant de demander pourquoi on a envie de raconter sa vie. Jai plutôt limpression que cest ça qui est normal, en tout cas que cest ce qui se comprend le
plus facilement, non ? Ce qui est étonnant, nest-ce pas linverse, cest à dire quil y ait des gens qui passent autant de temps à raconter des histoires qui ne parlent
pas deux »
« La question est de savoir pourquoi les gens écrivent. Qui écrit ? Des gens qui en ont les moyens. Et qui veulent vendre. Pourquoi est-ce quon raconte des
histoires, je ne sais pas moi. Je nai pas envie décrire des histoires. Jai essayé et ça ne marchait pas. Et à un moment jai trouvé que javais une vie assez bizarre
pour écrire dessus. Mais je le raconte dans Jai été très influencé, dabord marqué, puis influencé par la lecture des gens qui utilisaient le « je ». Et qui racontaient
leurs choses. Leurs choses à eux. Voila, comme Renaud Camus, Guilbert, et Duras dernière manière.
Par ailleurs, chez pas mal décrivains importants, cest le premier livre que je préfère. Chez Fitzgerald par exemple, cest LEnvers du Paradis ; chez Aragon, je ne
peux lire que les premiers textes, ce ne sont que des nouvelles, cest très très bien. Et après ça ne lest plus. Parce que dans les premiers livres on parle de soi. Cest
connu, cest la théorie du premier roman. Pourquoi autant de premiers romans sont réussis et pourquoi autant de seconds romans après ne sont pas bons. Cest ça
qui mintéresse, cest intéressant parce que dans ces premiers romans, les gens se sont dits. Ils ont sortis « eux » dune manière... thérapeutique. Et là cest très bien,
cest une littérature qui sert au moins à quelque chose, ça ne me gène pas.
Il me semble quil y a un lien assez fort entre lacte décrire et puis écrire soi, se raconter soi. Cest assez normal, assez naturel. Et puis ça memmerde, de
raconter... »
Fluctuat : Quen est-il selon vous de lautofiction au point de vue du lecteur ?
Guillaume Dustan : Le « je » est un moyen didentification très fort de la part du lecteur. Dans le roman on peut évidement se comparer au narrateur mais quand on dit je, on est tout le
temps renvoyer à la question : est-ce que je suis comme lui ? est-ce que je ne suis pas comme lui ? Et je trouve que cest une question très intéressante parce que ça
renvoie à comment on se découvre... Je trouve que cest plutôt une expérience excitante pour le lecteur. »
« Pour choisir un exemple, on va prendre ... Christine Angot. Christine Angot, elle dit « je ». Et ce nest pas innocent : et en plus elle raconte son inceste. Ce nest
pas un hasard : les gens qui disent « je » ont vraiment envie de parler de
de leurs problèmes. Et cest très bien, il y a aussi toute une morale convenue, quon
tolère, qui dit quil ne faut pas se plaindre, quil ne faut pas parler de soi, quil ne faut pas sétaler. Un certain nombres des canons de la morale bourgeoise,
courante. »
Fluctuat : Pour revenir sur la question de limpact, jai eu le sentiment avec Sujet Angot justement que lautofiction avec une grande part de fascination exercé contre ou sur
le lecteur. La focalisation par le « je » ne laisse aucun répit dans cette construction en abîme. Jai lu le livre en une nuit, réellement capté, en éprouvant un sentiment
constant de répulsion et dattraction. Le « je » est-il obligatoire pour obtenir de tels effets, et toucher ainsi aussi directement le lecteur ?
Guillaume Dustan : Disons les choses de manière très simple. Si on écrit « il », obligatoirement on est à l'extérieur et on décrit quelqu'un, quelque chose qui se passe. Après on va dire « il pense ça » - on est en plus dans la fiction, avec un narrateur omniscient, etc.
C'est d'un maniement pas facile et en même temps il y a obligatoirement cette facilité liée au fait qu'on est à l'extérieur de choses qui arrivent. Mais si l'on dit « je »,
on est à l'intérieur, ça me met à l'intérieur de la tête des gens. Et je crois que c'est le but recherché. D'où ce que vous exprimez en termes de fascination et répulsion ;
tant mieux, c'est ça qu'on veut.
Je trouve ça vachement bien que, même si j'ai eu des moments d'abattement, d'avoir pu écrire ces livres qui font que l'on se met dans ma biographie. Alors qu'on na
pas vécu ma vie, je trouve que c'est une bonne fin pour les gens et si je n'écrivais pas « je », ils ne le liraient pas.
Fluctuat : Y a-t-il une distinction entre lautofiction, dune part, et le journal, censé être moins directement objet de littérature ?
Guillaume Dustan : Je ne fais pas cette distinction. Le journal est un genre littéraire. C'est quoi le critère de la littérature ? Je pense que c'est de s'inscrire dans l'histoire. Dans l'histoire de
la littérature, dans l'histoire de la langue, dans l'Histoire tout court. Alors il y a bien sûr différentes façons de s'inscrire dans l'histoire ; on peut s'y inscrire dans le
passé. Ou, quand on fait la chasse au Moderne comme Renaud Camus, on s'inscrit dans l'histoire d'une manière primaire, on essaie de s'inscrire dans le présent -
c'est ça qui m'intéresse.
Mais on n'écrit pas des livres réussis si on n'est pas au courant de l'histoire de l'art, et de la littérature en l'occurrence. Obligatoirement, il y a une culture ; mais cela
dit, il y a des cas où des livres très bien ne sont pas écrits par des gens nourris de littérature. Mais nous on a d'abord un rapport à la langue, comme tout le monde a
un rapport aux images. Après c'est la question de la naïveté en art et on peut être un excellent écrivain réaliste, un excellent peintre naïf. La question est encore autre
à ce moment là.
Si on se situe dans un rapport professionnel à l'écriture, il faut savoir ce que tu écris parce qu'il ne faut pas faire comme les autres. C'est la règle de l'art. Pour être
intéressant, il ne faut pas faire comme les autres, éviter le connu. Après, si l'on veut être un grand artiste naïf, et bien, il faut avoir un monde intérieur très riche et le
retranscrire de manière très libre.
Ecriture et provocation (en omettant de poser la vraie question) :
Fluctuat : Vous me disiez, par
provocation(?), écrire par dictaphone ou expérimenter ce dernier temps une écriture via téléphone portable ? Quen est-il exactement ?
Guillaume Dustan : Non, je fais la tentative de dicter pour mon dernier. Pendant un moment je ne voulais plus écrire pour des raisons de lassitude. il y a un
moment ou l'on fait des phrases et où l'on sent qu'il y a ce truc, qu'on va être tenter de faire des phrases : et il vaut mieux éviter.
Mais ça n'a pas d'importance. Chacun a ses manières (est visé le fétichisme, farouchement snob, du Mont Blanc ndlr). Non, ça change : un livre est
écrit à la main parce que l'on veut pas toucher à l'ordinateur et puis après on écrit à l'ordinateur. On s'en fout.
Fluctuat :Ca ne change donc absolument rien au rapport au texte ?
Guillaume Dustan : Bien sûr que non. Ce qu'il faut, c'est trouver la bonne technique au bon moment pour dire la chose qu'on a vraiment envie de dire. Le support n'a aucune importance.
Ce qu'il faut c'est ne pas être dans le faux, c'est ne pas être dans le bidon. C'est ça qui est difficile. Et c'est ce qui est plus facile pour le premier livre, que l'on a
depuis longtemps dans la tête ; c'est plus facile pour le premier livre - et c'est aussi pour ça que les deuxièmes romans sont aussi souvent ratés - parce que quand on
écrit un premier livre tout le monde ne vous connaît pas. On n'existe pas comme auteur. Alors qu'après on est mis dans une position d'écrivain - dans la position de
celui qui est capable d'écrire un livre - et tout le monde n'est pas capable, etc. Tout ceci, qui est peut-être vrai, crée aussi une position odieuse. Ce qu'il y a de pire
c'est quand on devient un gourou et que l'on vous demande d'avoir des opinions sur tout. C'est vraiment l'enfer. Mais il en faut.
Bret Easton Ellis et le Conflit des générations
Fluctuat : Vous dites dans le Pagès que votre dernier livre lu était à lépoque American Psycho de Bret Easton Ellis, que vous considériez comme le plus grand livre du
monde.
Guillaume Dustan : La question de la hiérarchie... C'est un peu le sujet de mon dernier livre. J'ai l'impression en ce moment qu'il y une espèce de consensus tacite pour dire que tout le
monde est égal. Oui, mais c'est pas vrai. c'est pas vrai. Et autant je ne suis pas pour l'autorité, autant je suis pour la hiérarchie au sens de hiérarchiser, de dire ça c'est
mieux que ça...
C'est vrai : il y a des gens qui dansent mieux, il y a des gens qui savent mieux faire des choses que d'autres, il y a des gens plus beaux que d'autres. Même si j'espère
qu'on va arriver à un monde qui ressemblera beaucoup à Glamorama où tout le monde sera beau, intelligent et tout ça ; j'espère moins désespérer ; on nen est pas
là, quoi. Ouhais, je ne sais pas, on est un peu... c'est une question qui me tracasse.
Fluctuat : Qu'avez-vous pensé de Glamorama ?
Guillaume Dustan : Pourquoi Bret Easton Ellis est le plus grand écrivain actuel, enfin du monde ? Il faudrait que je développe ça, parce que je vais faire un papier la dessus pour
Technicart.. Mais je le pense alors je vais faire un petit effort.
Parce que tous les autres me font chier. Déjà, ça, c'est un signe. Franchement, j'ouvre n'importe quel livre, ce que je lis, je l'ai déjà lu quelque part. Dons ça
m'emmerde, ça va quoi. Et en plus, il n'y a pas d'autres auteurs dont je me sente proche.
La littérature, c'est un truc de vieux la plupart du temps. Il y a quelques exceptions, les écrivains, je ne sais pas, Rimbaud c'est pas un truc de vieux : mais il a arrêté
très tôt, avant que ça ne devienne pas un truc de vieux. On ne peut en tout cas pas lui reprocher de ne pas avoir su s'arrêter. Et c'est Ellis : son sujet, c'est la
jeunesse. Je le trouve de ce point de vue extrêmement audacieux.
Parce que la littérature n'aime pas les jeunes ; ou ce qu'elle aime, c'est fantasmes et illusions ; et il n'y a pas ça chez Ellis. Dans Moins que zéro, il n'y a évidemment
pas ça parce qu'il est encore tellement jeune que la question ne se pose pas ; il écrit encore en pleine adolescence.
Dans American zéro, la question ne se pose pas parce que le héros sort gagnant,
enfin on croit qu'il a fait tous ces meurtres et il n'est quand même pas pris ; c'est excellent. Maintenant, on peut penser qu'il ne les a pas commis. Mais ce n'est pas
que rigolo chez lui, c'est que le monde est, c'est qu'il ne se fait même pas gauler. Et, dans Glamorama, la fin est intéressante parce que le héros y est détruit par les
vieux, il est détruit par son père ; je ne sais pas, vous avez lu le livre ?
Fluctuat : (...)
Guillaume Dustan : « c'est une histoire horrible. Son père est un sénateur qui se présente à la présidence des Etats-Unis. Il se trouve que le héros est pris dans une histoire de terrorisme
international sattaquant à des mannequins - ça tout le monde le sait, on l'a lu dans la presse - mais à la fin, et bien, son père le fait enlever et remplacer par un sosie ;
il a été élu président et il n'a pas envie d'avoir un fils drogué, qui boit et qui en plus pose des bombes et à la limite - poser des bombes est bien sûr La circonstance
aggravante - mais déjà, drogué et amateur de night clubs, ça ne lui plaît pas du tout. Et ainsi, le sujet de Glamorama, c'est la lutte entre l'ancien monde et le nouveau,
symbolisée par le père et le fils, et le père veut la peau du fils... Moi je me sens très proche de ça : c'est la même histoire, la mienne, mon père voulait ma peau, il l'a
pas eu. C'est ça Glamorama et j'aime beaucoup.
Et si je pense que ça parle à beaucoup de monde, c'est parce que nos pères veulent tous nos peaux... Enfin, j'ai de plus en plus de mal à dire « nous » parce que je
suis en train là de basculer dans des généralités et c'est quelque chose d'horrible. Moralement, pas physiquement, mais moralement, parce que l'on se met... enfin je
raconte peut-être des choses débiles .. Mais à partir d'un certain âge, on a la possibilité de manipuler. Face aux conflits de classes, et de race et de sexe, il y a
maintenant un conflit de générations qui rentre dans le jeu politique. Parce qu'avant les jeunes n'avaient de toutes façons pas la latitude de dire quoi que ce soit, c'était
vraiment pas croyable, enfin je sais pas, c'était Padre patrone, le film des frères Tavianni de 77. Ca m'a beaucoup marqué, c'était vraiment un des premiers films qui
prenait pour thème la manière dont les adultes écrasent les enfants. C'était vraiment le conflit des générations.
Fluctuat : Les conflits de générations, trente ans après les mouvements démancipation qui ont suivi 68 et malgré cette prétendue libération des rapports familiaux aujourdhui,
persistent et demeurent
Guillaume Dustan : Ca existe toujours. Ils disent que c'est parce qu'ils se font du souci, parce qu'après on aura pas d'argent etc. Mais je pense que c'est pas du tout ça, le vrai truc, c'est
qu'ils ne veulent pas que les enfants soient plus heureux qu'eux.
suite de l'interview
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Bret Easton Ellis et le Conflit des générations |