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Les écrans du désir
Jean-Luc Douin
Editions du Chêne

Flu : Qu'est-ce qui vous a motivé pour ce projet, retracer en quelque sorte une généalogie du désir dans le cinéma ?
Jean-Luc Douin : Déjà l'idée que le cinéma vient à peine de fêter ses 100 ans. Il y a beaucoup à faire pour raconter l'histoire du cinéma. Il y a eu très peu de livres finalement sur le sujet, des livres très classiques, très chronologiques comme le livre d'après-guerre de Georges Sadoul. Depuis il s'est tellement produit de choses, que personne ne s'y est véritablement risqué. Et au lieu de vouloir tout brasser, c'est peut-être plus intéressant de raconter l'histoire du cinéma en fonction d'axes plus précis. On pourrait raconter l'histoire du cinéma comme un art, comme une industrie. Je crois que c'est extrêmement plus révélateur de souligner le cinéma facette par facette. Moi, je suis en gros parti de l'idée que, d'une part le cinéma était né en même temps que la psychanalyse et que d'autre part, le cinéma avait correspondu au mouvement surréaliste. D'ailleurs les poètes surréalistes, ont été les premiers parmi les intellectuels à vanter le cinéma, à une période où ça n'était pas gagné. Il y avait plein de gens dans le milieu artistique qui prenait le cinéma de très haut en disant que ce n'était qu'un art forain qui n'avait pas sa place sur les grands boulevards. Et puis, la dernière raison, est qu'il y a plein de film qu'au fond on peut considérer comme des déclarations d'amour. Oui, c'est ça... essayer de raconter l'histoire du cinéma en fonction de l'amour et du désir... Pour dire vrai je suis parti aussi de ce que disait le peintre Fernand Léger à savoir que "le cinéma est sexuel". C'était pour moi une sorte de défi que de montrer que ce désir est présent aussi bien à l'écran, que dans les salles, que sur les plateaux de tournage, partout en fait.

Votre livre s'ouvre avec une épigraphe de Breton. Pourquoi les surréalistes ?
Parce que je trouve que ce sont les poètes de l'amour fou, ce sont eux qui ont exalté la passion...

Peut-être aussi parce qu'ils ont su briser quelques tabous...
Oui, c'est vrai qu'ils ont briser les tabous, et puis ils ont exalté cette quête de la femme idéale, les rencontres dues au hasard... En fait, André Breton a même raconté qu'il avait vu un jour une femme qui se promenait nue, totalement nue sous son manteau, dans le cinéma et qui allait de fauteuil en fauteuil, de rang en rang et, (rires) je trouve que c'est fantastique ! Totalement fantasmagorique de se dire qu'un spectateur vient comme ça... enfin jusqu'au bout de son fantasme. C'est vrai que pour en revenir à la psychanalyse, il y a tout ce jeu de pulsion, de transfert, tout ce jeu de fantasme sur l'écran. C'est incontournable.

C'est vrai qu'on sent que le fantasme est le fil conducteur de votre livre. Le cinéma catalyserait donc toutes nos pulsions ?
On peut dire cela comme ça. Soit ça les catalyserait, soit ça les attiserait... mais, à vrai dire il n'est pas que questions des spectateurs dans le livre. Il y a par exemple une anecdote que je trouve folle... Jean Renoir tourne Une Partie de campagne et il dit je veux réaliser à tout prix ce film parce que je "veux faire quelque chose" avec Sylvia Bataille et (rires) là je trouve qu'on est en plein dedans. Et forcément pendant le tournage comme il est metteur en scène et pas acteur, il n'embrasse donc pas mais on voit la façon dont il s'y prend pour tourner le baiser. En fait Jean Renoir embrasse Sylvia Bataille par l'intermédiaire de l'acteur Georges Darnoux. Il y a transfert du réalisateur à l'actrice, et ensuite transfert de l'actrice à l'écran au spectateur, et tout ce jeu de miroir est passionnant je trouve...

Finalement est-ce que c'est le désir qui tire le cinéma, ou le cinéma qui attise nos désirs ?
Je crois effectivement qu'il y a un va et vient constant entre les deux, une sorte d'échange, l'un ne va pas sans l'autre. O
n va au cinéma pour rêver... encore une fois on retombe sur le groupe des surréalistes.

Vous avez l'air de vraiment les aimer les surréalistes !
Non, enfin si. C'est-à-dire que le domaine du rêve, c'est complètement les surréalistes. D'ailleurs les poètes surréalistes ne sont pas tant des poètes de la transgression, très hard comme on dirait aujourd'hui. Et il y en avait même certains parmi eux extrêmement puritains. Et dans les films dont ils vantaient les mérites à l'époque, il y avait des films plus romantiques qu'érotiques. Mais c'était surtout cette rêverie devant des femmes inatteignables, innacessibles avec lesquelles tout était permis en rêve. Des femmes auxquelles ils étaient fidèles, au-delà de la mort même, fidèles par l'Esprit.

On voit qu'à travers le cinéma, la société a terriblement évolué, des baisers chronométrés au scènes de Basic instinct de Verhoeven. Le chemin a été long. On a l'impression que le cinéma est toujours en avance sur la société.
Ce que vous dites est juste. De toute façon quand le cinéma est né il a tout de suite fait peur. D'ailleurs aux Etats-Unis les films étaient projetés dans des petites cabines qu'on appelait à l'époque des peep show. C'étaient dans des lieux mal famés, un peu comme Pigalle ou la Rue St Denis. Il y avait tout un milieu populaire qui était autour de ce divertissement là et donc c'était mal vu par les populations bien pensantes". Et ces gens-là y voyaient un lieu de débauche, à la fois par l'ambiance dans la salle et par ce que projetaient les films. On disait alors que le cinéma exaltait le vice. Effectivement ça entraînait des rejets. Les "partisans de la vertu" se sont constitués en organe de contrôle des films. Parce que ce qu'on ne dit pas assez, c'est qu'aux Etat-Unis il n'y a jamais eu de censure officielle, de censure d'Etat, mais une censure interne à la profession, une autocensure et ça n'a jamais arrêté... du chronométrage des baisers aux retraits de scènes choquantes... A vrai dire la censure de chaque pays est intéressante parce qu'elle est révélatrice des tabous de chaque société.

D'ailleurs vous avez écrit un livre sur la censure...
Oui, oui, un dictionnaire de la censure.

Et à ce propos, il y a l'histoire très récente du film Baise-moi qui a été accepté puis retiré... l'affaire n'est pas très claire...
Oui et là encore c'est très symbolique. Parce que ce film a obtenu l'autorisation d'une commission de contrôle - parce que maintenant il ne faut plus dire commission de censure, ce serait hypocrite. Là encore ce sont des associations que l'on pourrait qualifier de réactionnaires qui ont alerté le conseil d'Etat et du coup le film a été interdit. Quand il y a eu en France l'histoire de La Religieuse de Rivette c'était pareil : on a saisit des organes de contrôle parce qu'on voyait dans ce projet un danger qui pouvait mettre en péril auprès des français l'image des religieuses. Ce qui est intéressant c'est surtout de voir toute cette agitation qui s'est développé alors que le film n'était même pas tourné ! C'est donc qu'il y a une espèce de procès d'intention... comme, plus récemment, pour La Dernière tentation du Christ de Scorsese qui s'est attiré les foudres avant même que le film soit tourné.

Pour détourner la dernière phrase de votre livre, en fait, ce qui intéresse le spectateur c'est toujours de voir et ne jamais posséder. C'est une sorte de voyeurisme sans possession.
Encore qu'il y a des spectateurs qui voudraient transgresser cette non-possession ! (rires) Il y a une scène dans un film magnifique de J. L Godard, Les Carabiniers, où on voit des gens qui sont dans une salle de cinéma et à l'écran il y a une fille qui est en train de se déshabiller pour prendre son bain et qui rentre dans sa baignoire. Et à ce moment-là, un spectateur un peu naïf se lève de son fauteuil pour aller toucher l'écran, (rires ) parce qu'il croit qu'il peut vraiment toucher cette fille ! (rires). Je trouve ça vraiment magnifique, parce que là on est vraiment en plein désir.

On demanda un jour à Picasso quelle était la différence entre l'art et l'érotisme. "Mais, dit Picasso très sérieusement, il n'y a pas de différence". Je suppose que vous souscrivez à cette idée ?
Oui, je pense que c'est assez juste parce qu'il y a toute une portion de l'art, peut-être pas l'art dans sa totalité, qui développe toute la logique des pulsions érotiques. Les artistes subliment des frustrations en créant un texte, un film, une sculpture, une peinture. Effectivement, c'est une formule relativement juste.

Et ça ne vous intéresserait pas de dresser une anthologie du désir dans littérature ?
Le désir dans la littérature (pensif).... Pour être franc, je suis en train d'écrire une suite si l'on peut dire aux Ecrans du désir qui traitera des films à scandales.

Propos recueillis par Anthony Dufraisse

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