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Flu : Pourquoi écris-tu, et pour qui ?
Chloe
Delaume : L'écriture comme la lecture font partie des rares
activités qui me paraissent concrètes et auxquelles j'accorde
de l'intérêt. Ecrire est probablement le seul moyen que j'ai
trouvé pour agir sur quelque chose, de manière ludique : toucher
physiquement à la langue, la manier voire la manipuler. Je n'écris
pas pour quelqu'un, la question de la réception du texte ne
se pose pas pendant la phase d'écriture.
Flu
: Comment qualifier tes récits ? Romans, prose poétique ? Est
ce que cela t'énerve si on parle d'autofiction ?
C.D.
: Je pense qu'on peut appeler ça du roman expérimental, même
si le terme peut paraître ronflant ou suranné. Il y a bien une
trame romanesque mais dans sa forme et son agencement je fais
des tentatives de laboratoire. Il ne s'agit pas pour moi d'imposer
quelque style que ce soit, ce sont des propositions. De même
la notion d'autofiction est indéniable mais ce n'est pas le
contenu du récit qui importe, c'est la manière dont il est rapporté.
La ré-appropriation de l'expérience par le verbe et l'expérimentation
parallèle du verbe.
Flu
: Le jeu avec les analogies entre sons et/ou sens est très présent
dans tes écrits, est-ce que cela résulte d'une écriture automatique
ou d'un gros travail de réécriture ?
C.D.
: Ni l'un ni l'autre. En fait je m'impose des contraintes en
amont, comme dans les ateliers de l'OULIPO. Je prends des mots
précis, des extraits d'hypotextes, parfois des bouts de chansons
qui sont venus à moi en feuilletant des livres, en me promenant
dans le dictionnaire ou en écoutant les disques qui tournent
pendant que je travaille. Ces cuts peuvent être insérés dans
le passage en cours, mais le plus souvent, comme il n'y a pas
de hasard, ils deviennent la structure même de la page ou du
paragraphe en question. Il y a un tas de "motifs dans le tapis",
qui se déclinent de manière presque autonome. La phase la plus
excitante de l'écriture réside dans ce moment-là. Il ne peut
pas s'en suivre une réécriture laborieuse, ce n'est pas compatible
avec la démarche initiale.
Flu
: Penses-tu que le lecteur comprend tout dans tes livres ? Est-ce
que d'après toi la compréhension totale est nécessaire pour
les apprécier ?
C.D.
: Compte tenu des détournements de référents utilisés, le lecteur
ne peut effectivement pas tout voir, mais ça ne l'empêche pas
d'entendre. Je suis parfaitement consciente qu'on peut taxer
mon travail de précieux ou d'hermétique, que pour rentrer dans
le texte une certaine attention est nécessaire, ce qui rebute
souvent. Surtout que mon travail ne s'inscrit pas vraiment dans
les courants à la mode, où comme le disait un magazine dont
je tairais le nom par mansuétude "l'important n'est pas de bien
écrire". En m'attachant au verbe davantage qu'à l'histoire je
sais très bien que je ne peux être suivie par une grande partie
du lectorat. Si c'est leur credo, c'est plutôt rassurant de
ne pas leur convenir. La lecture constitue elle aussi une expérience
en soi : la reconstruction du sens passe par une errance première
et un apprivoisement progressif. En tant que lectrice j'aime
beaucoup chercher les clefs de lecture. Ça a un côté
Castors Juniors.
Flu
: Que ce soit dans Le Cri du Sablier ou dans Les mouflettes
d'Atropos, tu règles un certain nombre de comptes, avec
les hommes en particulier. Les hommes sont-ils si monstrueux
?
C.D.
: La notion de règlement de compte est inhérente, souvent, à
l'écriture. Surtout dans les premiers livres. Mais les hommes
montrés comme "monstrueux" dans mes textes correspondent soit
à des êtres précis, soit à des archétypes. Les clients de bars,
les infidèles, les lâches, le père : autant d'incarnations de
ce que la testostérone fait de pire. Ce qui est troublant c'est
que la grande majorité de mon lectorat est masculine. Comme
quoi la misandrie poussive finit à force par s'auto-neutraliser.
Flu
: Tu es très active dans les revues littéraires, les collectifs
d'artistes. Quels sont tes nouveaux projets en la matière et
quelles sont les difficultés et les joies que ça apporte par
rapport à une publication classique ?
C.D.
: Le milieu des revues permet d'entretenir de vrais échanges
avec des auteurs qui s'interrogent réellement sur le devenir
de la langue, qui cherchent des pistes d'expérimentations stylistiques
et font des propositions permanentes en ce sens. C'est un vivier
très actif, quasi militant. Les travaux sont extrêmement différents
entre EvidenZ, Java, TIJA, BoXon, Mission Impossible , Plastiq
ou Nioques. Mais chacun respecte et soutient les projets qui
ont cours. Les romanciers ont un fonctionnement plus autiste
que les poètes, ils échangent souvent moins, et ne se frottent
pas au public. Participer à des lectures et à des performances
permet aussi de se mettre un peu plus en danger, de se confronter
à des pratiques et à des contextes autres. J'ai récemment fait
une lecture croisée à la galerie Public avec Christophe Fiat,
notre écriture est aux antipodes. Pourtant nous avons présenté
un texte que nous avions écrit ensemble, nos univers communiquaient
incroyablement, tout en gardant leur singularité thématique
et stylistique.
Je
travaille avec Dorine_Muraille sur un disque, c'est un collectif
de musique électro autour de Gel : et là encore je peux m'essayer
à des pratiques proches et en même temps très éloignées de ma
démarche d'écriture habituelle. Hormis ce cd, les projets en
cours liés à des collectifs sont la sortie du numéro 2 d'EvidenZ
en janvier chez Sens & Tonka, une participation au prochain
numéro de Mission Impossible et une intervention dans la soirée
Lobbylink à Console organisée par Eric Arlix.
Flu
: Est-ce que tu envisages de publier un recueil de poèmes ?
C.D.
: Je suis actuellement en résidence au CIPM (Centre International
de Poésie Marseille), et je dois y publier un texte fin janvier.
A la base je comptais effectivement en profiter pour écrire
un recueil. Mais évidemment, quand j'essaie de faire de la prose
je ponds des vers blancs et pour une fois que je voulais faire
des vers c'est de la prose qui sort…
Flu
: Le Cri du Sablier a eu une couverture médiatique plus
importante que les mouflettes d'Atropos. Maintenant tu
fais partie des écrivains branchés. C'est ton éditeur qui a
fait ce qu'il fallait pour ça ou bien crois-tu que ce deuxième
livre a été plus apprécié que le premier ? As-tu une préférence
toi-même ?
C.D.
: Je ferai partie des écrivains branchés le jour où mes bouquins
raconteront comment j'ai vomis mon whisky-coca après une ligne
de coke dans les toilettes des Bains Douches. A priori on en
est loin. Quant à la couverture médiatique, ce n'est pas si
simple. Il est clair que l'association de farrago avec les éditions
Léo Scheer a permis de publier Le Cri du Sablier dans
d'excellentes conditions : début septembre, nombre d'envois
conséquents, plaquettes aux libraires. C'est rarement possible
dans le cadre d'une petite structure éditoriale. Mais toutes
les grandes, voire les moyennes maisons d'éditions s'y prennent
comme ça, avec en plus une attachée de presse souvent virulente,
alors que nous ne pratiquons pas cette politique. La réaction
des médias a été très rapide et s'est faite seule, par effet
de dominos, sans que ni mes éditeurs ni moi-même n'aient à intervenir.
Il y a eu un engouement immédiat chez certains, ça m'a valu
d'être citée et recommandée par des gens très sérieux. J'ai
eu beaucoup de chance. Les Mouflettes dans des conditions
similaires n'auraient pas trouvé le même écho. Il y avait une
violence trop nette, pas assez maîtrisée, même si je faisais
un tas de blagues pour créer la distanciation. Le Cri du
Sablier est davantage abouti, même si son mécanisme ne peut
que lui être propre. Je ne pourrai pas utiliser à l'avenir la
scansion poétique de cette manière, ça n'avait un sens que sur
cet objet et ça deviendrait procédurier.
Flu
: Tu viens de recevoir le prix Décembre (le seul que tu puisses
accepter ?) , quelle est ta première réaction d'auteur face
à cette reconnaissance ? Et ta réaction de jeune femme active
face au chèque qui va avec ?
C.D.
: Le Décembre est un des rares prix qui ait une vraie valeur
pour les auteurs. A quelques très rares exceptions près il a
toujours été décerné à des ouvrages qui s'inscrivent dans une
recherche littéraire, quelqu'elle soit. C'est un prix qui n'est
pas soumis aux intrigues galligrasseuil, où le jury lit les
livres et non les fax de complaisances qui lui sont adressés.
Avoir le Décembre pour un tel livre c'est évidemment terriblement
agréable sur le plan personnel. Une vraie revanche. Mais sur
le plan littéraire c'est surtout la reconnaissance d'une écriture
plus exigeante, non commerciale, peut-être aussi plus vivante
même si elle balbutie encore. C'est une ouverture pour les ouvrages
expérimentaux : je pense que ça va encourager à la fois les
auteurs à persévérer, les éditeurs à prendre un peu plus de
risques à l'avenir et les médias à oser parler de livres plus
difficiles.
La
dotation va me permettre de m'installer dans un appartement
et d'y rester, sans avoir à accumuler les boulots alimentaires
(si quelqu'un à un deux pièces à louer aux Abbesses, merci de
me contacter par mon éditeur…). J'étais dans une situation financière
très précaire, je vais pouvoir me consacrer à l'écriture.
Flu
: Est ce que la Fnac t'a déjà proposé de faire une après-midi
dédicaces ? Répondrais-tu à une invitation d'Ardisson ?
C.D. : Ce n'est pas parce qu'on a un prix qu'on doit se mettre
à faire de la "promotion" en dépit du bon sens. J'ai accepté
les propositions qui me permettent de rencontrer les lecteurs
ou de parler de mon travail. La Fnac ne m'a rien proposé pour
l'instant. Mais les quelques signatures que j'ai faites en librairies
étaient plutôt amusantes. Les échanges avec les lecteurs sont
toujours assez intéressants, j'aime bien ça de manière générale.
Ardisson c'est un autre problème. Ca dépend de quelle émission
: Rive Droite Rive Gauche est un espace où un auteur
a sa place. Je ne pense pas néanmoins que je serai invitée puisque
le livre y a déjà été chroniqué. Par contre je ne vois pas trop
ce que j'aurais à faire à Tout le monde en parle. Agiter
mes mains en faisant pouêt pouêt entre Lara Fabian et Bigard
ne me semble pas constituer en soi une expérience très constructive.
Flu
: Espace libre de promotion pour tes potes ou d'autres artistes
que t'apprécies.
C.D.
: Daniel Foucard vient de sortir Container chez Sens
& Tonka, c'est un spoutnik à ne pas rater.
Propos
recueillis par S.D.
http://www.leoscheer.com/
Le
Cri du Sablier > lire la chronique
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Photo
: Adrian Smith
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