livres

librairies
bibliotheques

 

 

 

 

 

 

 

lire la chronique du livre

CRIMES SANS
CHATIMENTS
interview de
Thierry MALLERET et François BENAROYA


Ce titre…franchement. Il est de vous ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce clin d'œil ?

Thierry Malleret : le titre est de l'éditeur mais François et moi l'avons adopté tout de suite ! C'est bien sûr un clin d'œil, et un clin d'oeil fort modeste car nous ne saurions rivaliser avec le chef d'œuvre de Dostoïevski. Mais ce titre pose bien le lieu principal de l'action - la Russie- et le thème du livre : derrière l'assassinat de l'analyste financier Serguei Cholotov du premier chapitre se dissimule un crime plus large, le pillage de la Russie, qui reste largement sans châtiments…

Justement, dans Crime et châtiment, tout part d'un crime "originel", celui de la vieille usurière par l'étudiant Raskolnikov. Peut-on faire un parallèle avec l'assassinat de Serguei sur la Place Rouge qui entame le livre d'assez belle façon?

François Benaroya : Bien sûr, ce crime originel s'impose comme tel. Tout comme l'assassinat de la vieille usurière, qui s'enrichit de la pauvreté des autres, pouvait paraître légitime à Raskolnikov, le meurtre d'un analyste financier, travaillant dans une banque qui s'est développée sur les dépouilles de l'Union Soviétique, pourrait refléter une certaine justice. Mais le parallèle s'arrête là. Dostoïevski s'intéresse avant tout à la psychologie de son meurtrier, que le lecteur connaît d'emblée. Dans notre roman, ni le meurtrier, ni son mobile ne sont connus, ce qui nous rapproche d'un roman policier plus classique. Hormis l'arrière-plan, la seule question qui doit préoccuper le lecteur, c'est "qui a fait ça?"

Implanter le genre du "thriller politique" en Russie est quelque chose d'assez nouveau. On connaissait encore jusqu'à récemment la Russie pour ses histoires d'espions moins pour sa mafia, et encore moins pour les milieux financiers que vous décrivez. Qu'est-ce qui vous a donné l'idée d'implanter l'intrigue dans cette Russie-là?

FB : Le choix du décor s'est imposé de lui-même ! Quand nous nous sommes rencontrés à Moscou, Thierry était économiste en chef d'une grande banque russe ; j'étais moi-même en poste à Moscou, en charge de l'analyse de la situation économique et financière des pays de la CEI.

Reconnaissez-vous des influences sur ce genre là? Romans d'espionnage à la Fleming ou thriller juridique à la Grisham ? Connaissez-vous Pelevine qui, parmi les jeunes russes, a le vent en poupe depuis Homo Zapiens?

TM : Grisham et Fleming sont deux bonnes références. Grisham, pour le souci de l'analyse (juridique chez lui, financière chez nous). Fleming pour l'action et le rythme, ce contre-la-montre face au complot qui se découvre progressivement. Oui, je connais Viktor Pelevine. Je l'admire pour parvenir à disséquer les soubresauts d'une Russie en mutation avec la précision d'un entomologiste. Il est drôle et cruel à la fois.

Le thriller politique est devenu un genre à part entière mais est assimilé souvent à la littérature de gare ou (ce qui est un peu mieux) à du brouillon pour des adaptations au cinéma. Où vous situez-vous? Quelles étaient vos intentions de départ?

TM : En nous lançant dans ce thriller politico-financier, nous avons voulu donner une image de la Russie, telle que nous l'avons connue dans les dernières années, sous une forme moins austère qu'un essai, mais tout aussi crédible, et beaucoup plus ludique! Le quotidien des banques d'affaires russes, croyez-moi, dépasse la fiction ! Les accusations de genre mineur proférées par certains gardiens du temple contre le thriller nous laissent complètement indifférents. Je me souviens d'une remarque faite par Edgar Morin à propos de ce genre littéraire: "si certains archéologues du futur ne découvraient que les romans de la Série Noire sur les décombres de la civilisation, ils auraient néanmoins une vue extraordinaire du XXème siècle." A notre petit niveau, on a voulu offrir une vue de la Russie contemporaine construite sur un genre narratif où il est interdit de laisser le lecteur reprendre son souffle.

Comment expliquer le succès considérable de cette nouvelle littérature de genre ? Est-ce à votre sens à relier à une nouvelle fascination/ détestation des milieux d'influence capitaliste?

FB : Effectivement, l'économie prend une importance grandissante dans la vie quotidienne, tandis que ses travers (criminalité financière internationale, inégalités…) suscitent des réactions de plus en plus vigoureuses de l'opinion. Tout comme au XIXème siècle, le monde du roman s'est intéressé au capitalisme naissant (regardez Balzac, Zola…), il ne peut aujourd'hui rester indifférent aux mutations économiques récentes, comme la mondialisation, ou l'effondrement du système économique communiste. La Russie est à cet égard un terrain privilégié : capitalisme sans règles et personnages hauts en couleur, comme les "oligarques" qui ont défrayé la chronique à partir de 1996, à l'occasion de privatisations biaisées.

Petia et Oleg sont deux figures d'une même Russie. L'un cruel, ambitieux, amoral, l'autre plus… poétique, nostalgique des idéaux communistes de loyauté, de solidarité, de probité. Sont-ce des lignes de partage de la Russie d'aujourd'hui que vous avez observées sur le terrain?

TM : Comme partout, il y a en Russie des bons et des méchants, des gens lâches et courageux, des idéalistes et des opportunistes. L'Union soviétique tâchait de promouvoir des valeurs individuelles (égalité, travail…) qui engendraient des comportements pervers (chacun pour soi…). Il nous a paru original, par rapport aux policiers ordinaires, de faire d'un ancien du KGB (Oleg) notre héros positif ! Poutine aussi est un ancien guébiste…

Quelle hiérarchie faites-vous entre Petia et Igor ? Igor incarne-t-il un stade ultime de la dégradation de l'homo sovieticus?

TM : Petia est un oligarque ; Igor, sa couverture, est un mafieux. Il y a là une distinction importante (trop d'analyses confondent en effet les barons de l'industrie russe et la mafia) que nous avons beaucoup aimé disséquer. Mais tous les deux sont, d'une certaine manière, le produit des dernières années de l'Union Soviétique. La dissolution, l'implosion du système, a libéré des forces invraisemblables. Des gens comme Petia ont soudain cru que tout devenait possible. Ils ont entrepris de "privatiser" l'Etat, et c'est justement le séisme contre lequel s'efforce de lutter Poutine: rétablir l'autorité de l'Etat, le distancier des intérêts des oligarques.

Dans le roman, l'intrication des oligarques et du pouvoir politique est totale. Poutine lui-même apparaît en chef de la coterie la plus puissante. Question idiote : fiction ou réalité?

FB : La collusion entre le pouvoir et les oligarques en Russie, dans les années 1990, est établie. Les privatisations biaisées, les abus de biens sociaux à l'occasion d'opérations financières triangulaires, les renvois d'ascenseur politiques, les réunions au sommet entre président et oligarques, tout cela a existé. La situation depuis l'arrivée du président Poutine est plus délicate à cerner : certains pensent que rien n'a changé, que la collusion perdure, même si les bénéficiaires changent parfois ; d'autres, qu'il y a une réelle évolution, un souci de distanciation du politique à l'égard des barons de l'industrie. Poutine lui-même a déclaré qu'il n'y a plus d'oligarques. C'est cette ambiguïté que nous avons voulu restituer.

Le roman va dans le sens des représentations françaises de la Russie moderne : mafia, insécurité, folie économique, bandits sur la Riviera, extrême violence. N'est-il pas dangereux ou inutile d'en rajouter une couche sur ce terrain-là?

FB : Nous nous sommes efforcés de coller à la réalité. Celle-ci correspond parfois à certaines représentations françaises - heureusement ! Mais il y a d'autres clichés que nous démolissons en revanche : celui d'une Russie en décomposition économique totale (Moscou est le lieu d'une intense activité économique depuis quelques années) ou la confusion entre mafias et barons de l'industrie russe : il y a eu des liens bien sûr ; la question est de savoir si ces liens perdurent.

Vous avez travaillé plusieurs années en Russie. Quel sentiment portez-vous aujourd'hui sur l'évolution de ce pays ? La politique de Poutine que vous présentez comme une "terreur nécessaire" atteint-elle ces sommets de machiavélisme?

TM : Sous Poutine, il y a eu plusieurs réformes économiques très positives. Mais le plus dur, en termes d'instauration d'un véritable marché, reste à faire, et la liberté de la presse a, si l'on regarde l'influence de l'Etat sur les principaux médias, reculé. Mais Poutine a entrepris une tâche de Titan qui, à mon avis, va fondamentalement dans la bonne direction.

Bizarrement, votre roman repose sur une trame d'essence marxiste, selon laquelle c'est toujours l'économique qui tire le politique. Ici, en l'occurrence, les gros sous liés au commerce du gaz. Le cynisme fait-il toujours loi selon vous en Russie comme ailleurs?

FB : Disons simplement qu'en Russie, l'économique occupe une place encore plus importante qu'ailleurs… ce qui est à la fois un héritage marxiste et une conséquence logique de la situation économique difficile, de l'effondrement de la production dans les années 1990. La sécurité, l'environnement sont en Russie secondaires dans l'opinion par rapport au chômage, à la corruption, au faible pouvoir d'achat. Les hydrocarbures (gaz et pétrole) occupent, tout particulièrement, une dimension centrale : dans le budget de l'Etat, dans le développement d'une mentalité d'économie de rente, dans les relations entre la Russie et ses voisins.

En tant qu'intervieweur de "gauche", votre livre me plaît car il donne une vision des milieux d'affaires qui n'est pas ragoûtante et qui sert un discours révolutionnaire. De l'autre, il me dérange parce qu'il alimente en Russie (mais on a vu que le discours était identique en France), le climat du "tous pourris". Etes-vous conscients de cette contradiction.

TM : Je ne sais pas quel discours révolutionnaire nous servons ! La Russie illustre bien les impasses des deux modèles extrêmes, l'économie planifiée soviétique, et l'économie capitaliste sans règles, vécus à quelques années d'intervalle. Comme nos vieilles démocraties occidentales, la Russie cherche donc une "troisième voie", un "capitalisme régulé".

Quelle serait la politique juste pour la Russie selon vous. Cela n'est pas clair dans le livre. Plus de fermeté à la Poutine? Un assainissement et une légitimation des fortunes accumulées par les oligarques de façon douteuse? Un "retour à la morale"?

FB : Un roman ne donne pas de leçons ! Mais s'il faut résumer en une phrase la trajectoire à suivre pour la Russie, c'est la construction progressive des institutions d'un Etat de droit. Cela comprend plus de fermeté pour appliquer les lois, sanctionner la délinquance financière, mais dans le strict respect du droit. On ne doit remettre en cause les fortunes accumulées par certains oligarques que par le droit (contrôle de la légalité de leurs actes, application de la fiscalité, exigences de transparence financière) et non par un nouvel arbitraire.

Question aux écrivains maintenant. Comment vous y prenez-vous pour écrire à quatre mains. C'est un truc qui me fascine toujours. L'envie d'écrire à 2. Très pratiquement comment vous avez procédé pour ce roman là?

FB : L'envie d'écrire à deux, dans notre cas, résulte de moments forts vécus ensemble, et de la nécessité d'une émulation... Sans émulation, alors que nous avons un métier par ailleurs, nous n'en serions pas arrivés au bout ! Pour la méthode, Thierry avait déjà écrit deux romans en collaboration, ce qui nous a permis de définir une méthode en quatre phases : 1. Ecrire le synopsis, la description des personnages, ensemble. 2. Se répartir les chapitres à écrire, grosso modo suivant une règle d'alternance ou de connaissance plus personnelles d'un lieu ou d'un personnage. 3. Relire systématiquement le travail de l'autre 4. Polir l'ensemble à la fin, par des relectures globales successives, afin d'éliminer les nombreuses scories ! C'est vrai que c'est parfois difficile d'écrire à deux - surtout, quand, comme dans notre cas, nous travaillons à distance, l'un à Genève, l'autre à Paris- mais, au total, cela enrichit considérablement la trame et les personnages.

Les projets….

TM : Nous allons nous mettre à écrire un deuxième roman ensemble. Nous pouvons vous dire une seule chose : il ne se passera pas en Russie.

Un petit compliment en passant pour l'héroïne, à la fois complexe et qui porte assez bien l'idée qu'on se fait de la "femme russe". Pouvez-vous nous dire deux mots sur sa genèse?

TM : Nadia est le personnage central, qui résume l'ambiguïté de la Russie. J'ai cotoyé, dans la banque d'affaires où je travaillais, des femmes qui lui ressemblaient. C'est comme cela que nous avons commencé à ébaucher ses traits.

Pour finir , aimez-vous la Russie? Y avez-vous un lieu préféré?

FB : Bien sûr, nous aimons la Russie, sans quoi nous n'aurions pas écrit ce roman ! Je dois aussi avouer que dans mon cas j'ai la Russie constamment avec moi, puisque mon épouse est russe… Mon lieu préféré est, sans doute, les îles Solovetski, au nord de la Russie : un lieu bucolique, isolé au plein milieu de la mer Blanche, et un résumé saisissant de l'histoire russe, avec son monastère transformé en Goulag sous Staline.

Propos recueillis par Myosotis


lire la chronique du livre
Réagissez à cet article sur le forum de Fluctuat.
---

édiTARD

Plumes

Mp3

Interviews

Sudoku

Blog

Forum