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FLU :
à la fin du roman, tu dis « si javais assez dargent, je
voudrais quà la fin de ce livre, on juxtapose des photos de
poissons horribles et dhommes et de femmes jolis. Ce serait faire
preuve de mauvaise foi dans la démonstration que de les comparer mais
je nai pas dambition scientifique et je crois que tout est bon
pour arriver à ses fins. » On sent, en te lisant, une volonté
daller plus loin dans la démonstration du propos, à la fois
social et romanesque. Pourquoi alors ne pas utiliser le web pour
« étendre » ta matière littéraire, lapprofondir,
lenrichir et lillustrer ?
BB :
Il
faut que les sites de pointe dont Fluctuat fait partie
semparent de leur outil de travail et lui fasse donner tout ce
quil a dans le ventre. Pour ma part, je nai pas les moyens
pratiques de métendre sur ce domaine. Il faut du temps et je
nen ai pas beaucoup. Pour un écrivain, seule la
professionnalisation offre la possibilité de diversifier son uvre.
Houellebecq, qui est ce quil est mais qui a compris beaucoup de
choses sur le fonctionnement du spectacle, a sorti un disque et adapté
lun de ses romans au cinéma. Peut-être est-ce que sa position lui
permettra dentrer sur le net et de travailler dans cette voie. Je
ne suis encore quamateur et je ne suis même pas encore certain
dexister en tant quécrivain dans six mois. Cest difficile de
se projeter sur dautres champs de bataille dans ces conditions mais
on ne sait jamais.
En
ce qui concerne Sauvageons, jai voulu dans les notes fournir
quelques éléments pour une lecture politique de la fiction. Une note
plus explicite a été abandonnée pour la publication. Je ne suis pas
suffisamment compétent pour faire de la critique sociale en dehors
des histoires que je raconte. Je ne suis ni sociologue, ni philosophe.
Je peux réfléchir de mon côté et avoir un avis sur telle ou telle
chose mais je ne suis pas capable de lénoncer dune manière crédible
ou convaincante en dehors de la structure romanesque. Il y a sûrement
des lecteurs plus intelligents que moi qui sont capables de voir ce
que jai voulu dire en racontant lhistoire de Mémé.
FLU :
Comment définirais-tu Sauvageons ? Cest un roman
dapprentissage, une chronique sociale ?
BB :
Pour moi, cest un roman historique. Et là, je renvoie encore à la
conception de Walter Benjamin. Le principe est de sélectionner des
faits authentiques ou inventés et de les agencer afin quils
forment un tissu cohérent. La signification du texte nest pas
tellement dans le roman lui-même qui en loccurrence appartient à
la sphère du divertissement mais dans les interstices des éléments
qui le composent. Cest un peu compliqué sur le papier mais ça
fonctionne grosso modo comme un puzzle si cest bien fait.
Pour
Sauvageons, lambition de départ est réduite et lespace
interstitiel sûrement assez pauvre, encore que
Cest ce que je
vais essayer de développer par la suite si jy arrive. Cest en
quelque sorte ma théorie littéraire, même si cest prétentieux
dappeler ça comme ça.
FLU :
comment écris-tu ? Faire un premier roman sur son expérience
dadolescent, cest une façon de solder les comptes avant de
passer à autre chose ? Cest à la fois très intime et plutôt
« facile ». Comment sest fait ton choix ?
BB :
Sauvageons
a été écrit dune traite et assez rapidement, directement sur un
portable. Il y a eu très peu de corrections par la suite. Je ne
voulais rien changer car
je voulais que lensemble garde sa rapidité et son caractère un
peu brutal. Cétait dailleurs la seule fois dans ma vie décrivain
où jai pu disposer dune grande période de travail. Jétais
à lépoque en stage au milieu de nulle part. Je ne connaissais
personne. Je navais pas damis, pas de distractions, pas de télé,
ni de téléphone. Jétais écrivain à plein temps et cétait
assez jouissif.
Ce
nest pas un roman dadolescent mais au contraire quelque chose de
totalement réfléchi. Les événements qui sont rapportés sont pour
la plupart des éléments qui mont été racontés ou véhiculés
par la rumeur (en cela, ils avaient dès le départ une origine
fictive) et sur lesquels jai énormément travaillé, en prenant
soin de sélectionner ceux qui, pour moi, avaient un potentiel dévocation
poétique. Il y a très peu de choses qui font partie de ma vie, très
peu de personnages qui sont transparents et, par ailleurs, très peu
de jugements de personnes. Javais dautant moins le droit de
porter une appréciation que les individus souches étaient
vivants
et proches de moi. Maupassant et Jean Lorrain qui sont deux écrivains
que japprécie ont commencé par un roman de liquidation du solde
provincial et du passé. Ce nétait pas mon intention même si ça
doit quelque part sapparenter à ce mécanisme. La situation dans
un décor que je connaissais bien sest imposée par le projet de
rendre compte dune évolution économique quon peut
difficilement observer ailleurs.
Malgré
les apparences, ce nest pas un roman intime mais vraiment une
construction de toute pièce. Il ny a rien de moi là-dedans ou
presque. Je suis à lextérieur du truc. Jai mes entrées, des
indics. Jai une position de figurant mais je ne participe pas. Ca
na aucune valeur de témoignage.
FLU :
Si tu ne devais garder que 5 pages de ton roman, ce seraient
lesquelles ? A linverse, quest-ce qui te semble le moins réussi ?
BB :
Je vais tricher en les prenant un peu partout dans le roman. Je
garderai la première page parce que la première phrase est très
bonne et une véritable réussite. Cest important lentame pour
un premier roman. La scène des vieilles belges est un bon morceau de
bravoure qui, comme le titre, est conçue comme un produit dappel.
Jaime bien la page où Mémé se masturbe dans un champ et a
limpression de féconder lunivers. Cest panthéiste et rural
à souhait. Très pasolinien. Ca fait 2. Le match de foot à Lens,
quand Tony Vairelles marque un but contre léquipe anglaise et se
retourne vers le public. 3. La note sur les rêves parce que je me
suis battu pour la garder et quelle me semble être importante pour
donner de la profondeur à lensemble du récit. 4. Le poème de départ.
5 . Bonus : la page du mariage quand Mémé gerbe et croit voir
son père mort. En réalité, il y aurait plein dautres pages que
jaime bien et que je trouve assez bonnes. Si on laissait reposer
quelques années, peut-être est-ce quil y en aurait moins que ça.
Je
naime plus du tout lépisode du trafic de cassettes au lycée.
Ca na rien à faire là et ça ne correspond pas tellement à la
psychologie des personnages. Cest trop démonstratif et, comme par
hasard, le seul élément qui est autobiographique. Ce passage est de
trop, nest pas littéraire et vaguement sociologique. Ca ressemble
à un bouquin sur les jeunes à lécole. Ca reste un peu amusant
mais ça ne vaut pas grand chose.
FLU :
Pourquoi écris-tu ?
BB :
Jai lair con si je dis que jécris parce que je suis obligé ?
Ca a déjà été dit non ? Tout simplement parce que jaime par
dessus tout raconter des histoires. Jaimerais être mythomane. De
façon pathologique. Lécriture me permet dentretenir le
trouble. Dorénavant, tout ce que je peux dire dans la vraie vie na
plus aucune valeur. On ne me croit plus, cest très excitant.
FLU :
Ils sont sympas chez Gallimard ? Maintenant que tu es dans la
place, ya moyen dêtre pistonnés ?
BB :
Gallimard est une grande maison. Mes contacts ont été jusquici
assez professionnels. Lavantage des grandes maisons dédition
est que la division des tâches est totale entre le suivi éditorial
proprement dit et les fonctions commerciales (4 ou 5 interlocuteurs).
On peut donc publier en entretenant des rapports tout à fait
impersonnels avec à peu près tout le monde, ce qui nest pas plus
mal et correspond à mon caractère. Comme le livre na pas
occasionné de grands débats et que je nai effectué aucune
correction importante sur le manuscrit, je ne suis allé physiquement
rue Bottin que trois ou quatre fois. Ma timidité a bénéficié
dun concours de circonstances favorable puisque mon interlocuteur
privilégié pour la partie littéraire était Jean-Marie Laclavetine,
lécrivain qui a obtenu le prix Goncourt des lycéens cette année
et est connu pour sêtre fait massacrer (tout à fait injustement)
par Christine Angot sur le plateau de Bouillon de Culture. Laclavetine
était très occupé avec son propre bouquin et na pu me consacrer
quun temps limité. Jai eu la chance de bouffer avec Jean Rollin
qui est un type que jestime énormément et de discuter avec Michel
Braudeau, le patron de la NRF et mon principal soutien lors des séances
de sélection. Un type admirable, très simple et passionné par son métier.
Ca
fait un peu suceur de boules mais tout sest bien passé et avec une
fluidité étonnante. Pour la petite histoire, jai aussi rencontré
des écrivains connus (Sollers notamment qui ma dit « Bonjour »
et cest tout, cest dingue, non ?). Je me suis fait piqué
un CD lors de lenregistrement dune émission télé par Philippe
Djian. Anecdote façon dOrmesson. Comme chez Pivot, à la fin du
Gai Savoir de Franz Olivier Guisbert (sic) on distribue les bouquins
et les trucs qui ont été présentés pendant le tournage. Je reluque
sévère le CD de Houellebecq que jai pas envie dacheter mais
que jaimerais bien écouter et posséder gratis. Je me précipite
et là, Djian qui est quand même super thuné (a priori) et qui
aurait pu facilement le payer se jette dessus et dit à F.O.G quil
en veut. Je bredouille « moi, aussi, jen veux » et je
sens que je risque dêtre pathétique si jinsiste. Donc je mécrase
et me dis que cest tout à mon honneur de ne pas recevoir des
gratifications en nature. Normal.
Pour
le piston, il faudra repasser
Je crois quil va falloir deux ou
trois romans au moins pour me tailler une place.
FLU :
Comment concilies-tu tes activités de romancier et ta carrière de
fonctionnaire ? Malgré ton devoir de réserve, pourrons-nous lire une
chronique de la vie à la Sécu ?
BB :
Je suis cadre à la Caisse Régionale dAssurance Maladie dIle-de-France
spécialisé dans les maladies professionnelles. Nous sommes à peu près
une centaine à ce grade dans lorganisme et je gagne grosso modo 10
000 francs par mois. Javais décidé de ne pas parler du bouquin et
de laisser faire le bouche à oreille. Aujourdhui, tout le monde
est au courant. Le directeur ma demandé une dédicace et a trouvé
ça plutôt valorisant. Pour le reste, cest motus et ça na pas
une grande influence sur la perception de mes collègues. Mon nouveau
statut devrait me permettre à terme de ne pas retoucher dix fois un
compte-rendu débile de réunion parce que mon supérieur hiérarchique
nest pas sûr quon dit « pallier les insuffisances »
et pas « pallier aux », ou essaie de mexpliquer que
mettre un adjectif en apposition est une aberration grammaticale. Intérêt
médiocre mais pas négligeable pour qui a déjà connu cette expérience
douloureuse.
Je
nécris pas au boulot et je nécris pas sur le boulot. La Sécu
nest pas un sujet intéressant en soi. Japprécie les gens avec
lesquels je travaille mais je suis bien infoutu de savoir ce quils
font quand ils rentrent chez eux. Je ne veux pas non plus tenter le
diable et jouer au con avec ce boulot en or, étant entendu que mon
activité décrivain ma pour le moment rapporté 346,50 francs,
ce qui, vous lavouerez, nest pas cher payé.
FLU :
tu as eu quel genre dadolescence ? On te voit apparaître dans
le roman à un moment (Eric, le fils de lentraîneur qui revient à
Paris qui revient juste le week-end pour jouer au foot et poursuit ses
études à Paris), mais tu ne sembles pas avoir voulu te mettre en scène.
Tu les sors doù, mémé, Kamel, Frantz et les autres ?
BB :
Jétais un adolescent tout à fait paisible. Sportif, discipliné,
bon élève. Plutôt meneur de bande et pas le dernier pour la déconne
comme on dit au régiment mais sans grand relief et sans attirance
particulière pour les choses illicites. Jai toujours eu un sens du
risque mesuré et un profil de lâche quand il sagissait de faire
le coup de poing. Disons, pour donner un équivalent hollywoodien, que
jincarne le personnage du gars qui a de la gouaille, qui amuse les
gens et qui sait se rendre sympathique. Voilà en réalité, ce
nest pas très intéressant de discuter de moi comme si jétais
Bret Easton Ellis.
Le
personnage d Eric est en effet un double que je me suis amusé à développer.
Cest ma face noire. Ce que jaurais pu donner si javais été
éjecté de ma sphère de potes pour intellectualisme et que jy
revenais en touriste. Le type se permet de faire mousser son expérience
et de donner des conseils à trois sous. Je ne me suis jamais amusé
à faire ça. Jécris un peu plus loin que les types que je décris
ne valent pas moins que moi et je le pense réellement. Je nai rien
à leur apporter. Il se trouve que la plupart dentre eux ont réussi
mieux que moi dans les sphères que je considère comme signifiantes :
lamour, le développement dune musculature apparente et les
techniques de self-défense. A partir de là, tout est dit.
Pour
Mémé, Frantz et les autres, ce sont des personnages de fiction.
Jai agi comme les profanateurs de sépultures dans les films américains
des années 50, jai glissé une tentacule à lintérieur de leur
crâne et jai regardé ce qui se passait. A la fin, je pouvais me
balader dans leur corps et leur faire dire nimporte comment.
Personne ne me reconnaissait.
FLU :
Côté meufs, ten es où ? le succès dope-t-il ton
attractivité ?
BB :
Cest quoi cette question ? Là, je fais valoir un droit de réserve.
Je compte monter à terme un site payant où des filles pourront télécharger
des photos de moi et de mon organe ainsi que des extraits de films
pornographiques tirés de mes expériences sexuelles réussies.
Jespère que Houellebecq ne me fauchera pas lidée. Vous avez
une web cam ?
Pour
le coup, on peut dire que le livre na pas été écrit avec cette
idée derrière la tête. Dailleurs, le thème nest pas très
glamour. Jai tout de même eu quelques coups déclat depuis la
sortie : une lettre dune jeune femme qui « est verte et
nattend que moi pour refleurir », un billet doux glissé dans
ma main au salon du livre par une jeune executive woman, superbe au
demeurant, « nous sommes Valentine et Béatrice. Nous avons lu
votre livre (enfin le quatrième de couverture) et nous vous avons
trouvé très mignon. Nous organisons une fête samedi soir. Vous êtes
invité. Appelez-nous au 06.12.13.14.15 ». Je ny suis pas allé
mais jaurais peut-être du. En réalité, le nombre croissant de
sollicitations artificielles (notamment damies surgies du passé et
qui aux dernières nouvelles me détestaient ou mavaient oublié)
ma conforté dans mon outrancière monogamie et cest
probablement dommage dun point de mon épanouissement érotique.
Que les filles qui ont aimé cette interview mécrive quand même
ou menvoie des mails stimulants, on ne sait jamais.
Propos
recueillis par KZ
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