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retour / "Sauvageons" la chronique


Benjamin Berton
suite de l'interview


FLU : à la fin du roman, tu dis « si j’avais assez d’argent, je voudrais qu’à la fin de ce livre, on juxtapose des photos de poissons horribles et d’hommes et de femmes jolis. Ce serait faire preuve de mauvaise foi dans la démonstration que de les comparer mais je n’ai pas d’ambition scientifique et je crois que tout est bon pour arriver à ses fins. » On sent, en te lisant, une volonté d’aller plus loin dans la démonstration du propos, à la fois social et romanesque. Pourquoi alors ne pas utiliser le web pour « étendre » ta matière littéraire, l’approfondir, l’enrichir et l’illustrer ?

BB : Il faut que les sites de pointe – dont Fluctuat fait partie – s’emparent de leur outil de travail et lui fasse donner tout ce qu’il a dans le ventre. Pour ma part, je n’ai pas les moyens pratiques de m’étendre sur ce domaine. Il faut du temps et je n’en ai pas beaucoup. Pour un écrivain, seule la professionnalisation offre la possibilité de diversifier son œuvre. Houellebecq, qui est ce qu’il est mais qui a compris beaucoup de choses sur le fonctionnement du spectacle, a sorti un disque et adapté l’un de ses romans au cinéma. Peut-être est-ce que sa position lui permettra d’entrer sur le net et de travailler dans cette voie. Je ne suis encore qu’amateur et je ne suis même pas encore certain d’exister en tant qu’écrivain dans six mois. C’est difficile de se projeter sur d’autres champs de bataille dans ces conditions mais on ne sait jamais.

En ce qui concerne Sauvageons, j’ai voulu dans les notes fournir quelques éléments pour une lecture politique de la fiction. Une note plus explicite a été abandonnée pour la publication. Je ne suis pas suffisamment compétent pour faire de la critique sociale en dehors des histoires que je raconte. Je ne suis ni sociologue, ni philosophe. Je peux réfléchir de mon côté et avoir un avis sur telle ou telle chose mais je ne suis pas capable de l’énoncer d’une manière crédible ou convaincante en dehors de la structure romanesque. Il y a sûrement des lecteurs plus intelligents que moi qui sont capables de voir ce que j’ai voulu dire en racontant l’histoire de Mémé.

FLU : Comment définirais-tu Sauvageons ? C’est un roman d’apprentissage, une chronique sociale ?

BB : Pour moi, c’est un roman historique. Et là, je renvoie encore à la conception de Walter Benjamin. Le principe est de sélectionner des faits authentiques ou inventés et de les agencer afin qu’ils forment un tissu cohérent. La signification du texte n’est pas tellement dans le roman lui-même qui en l’occurrence appartient à la sphère du divertissement mais dans les interstices des éléments qui le composent. C’est un peu compliqué sur le papier mais ça fonctionne grosso modo comme un puzzle si c’est bien fait.

Pour Sauvageons, l’ambition de départ est réduite et l’espace interstitiel sûrement assez pauvre, encore que… C’est ce que je vais essayer de développer par la suite si j’y arrive. C’est en quelque sorte ma théorie littéraire, même si c’est prétentieux d’appeler ça comme ça.

FLU : comment écris-tu ? Faire un premier roman sur son expérience d’adolescent, c’est une façon de solder les comptes avant de passer à autre chose ? C’est à la fois très intime et plutôt « facile ». Comment s’est fait ton choix ?

BB : Sauvageons a été écrit d’une traite et assez rapidement, directement sur un portable. Il y a eu très peu de corrections par la suite. Je ne voulais rien changer car je voulais que l’ensemble garde sa rapidité et son caractère un peu brutal. C’était d’ailleurs la seule fois dans ma vie d’écrivain où j’ai pu disposer d’une grande période de travail. J’étais à l’époque en stage au milieu de nulle part. Je ne connaissais personne. Je n’avais pas d’amis, pas de distractions, pas de télé, ni de téléphone. J’étais écrivain à plein temps et c’était assez jouissif.

Ce n’est pas un roman d’adolescent mais au contraire quelque chose de totalement réfléchi. Les événements qui sont rapportés sont pour la plupart des éléments qui m’ont été racontés ou véhiculés par la rumeur (en cela, ils avaient dès le départ une origine fictive) et sur lesquels j’ai énormément travaillé, en prenant soin de sélectionner ceux qui, pour moi, avaient un potentiel d’évocation poétique. Il y a très peu de choses qui font partie de ma vie, très peu de personnages qui sont transparents et, par ailleurs, très peu de jugements de personnes. J’avais d’autant moins le droit de porter une appréciation que les individus souches étaient… vivants et proches de moi. Maupassant et Jean Lorrain qui sont deux écrivains que j’apprécie ont commencé par un roman de liquidation du solde provincial et du passé. Ce n’était pas mon intention même si ça doit quelque part s’apparenter à ce mécanisme. La situation dans un décor que je connaissais bien s’est imposée par le projet de rendre compte d’une évolution économique qu’on peut difficilement observer ailleurs.

Malgré les apparences, ce n’est pas un roman intime mais vraiment une construction de toute pièce. Il n’y a rien de moi là-dedans ou presque. Je suis à l’extérieur du truc. J’ai mes entrées, des indics. J’ai une position de figurant mais je ne participe pas. Ca n’a aucune valeur de témoignage.

FLU : Si tu ne devais garder que 5 pages de ton roman, ce seraient lesquelles ? A l’inverse, qu’est-ce qui te semble le moins réussi ?

BB : Je vais tricher en les prenant un peu partout dans le roman. Je garderai la première page parce que la première phrase est très bonne et une véritable réussite. C’est important l’entame pour un premier roman. La scène des vieilles belges est un bon morceau de bravoure qui, comme le titre, est conçue comme un produit d’appel. J’aime bien la page où Mémé se masturbe dans un champ et a l’impression de féconder l’univers. C’est panthéiste et rural à souhait. Très pasolinien. Ca fait 2. Le match de foot à Lens, quand Tony Vairelles marque un but contre l’équipe anglaise et se retourne vers le public. 3. La note sur les rêves parce que je me suis battu pour la garder et qu’elle me semble être importante pour donner de la profondeur à l’ensemble du récit. 4. Le poème de départ. 5 . Bonus : la page du mariage quand Mémé gerbe et croit voir son père mort. En réalité, il y aurait plein d’autres pages que j’aime bien et que je trouve assez bonnes. Si on laissait reposer quelques années, peut-être est-ce qu’il y en aurait moins que ça.

Je n’aime plus du tout l’épisode du trafic de cassettes au lycée. Ca n’a rien à faire là et ça ne correspond pas tellement à la psychologie des personnages. C’est trop démonstratif et, comme par hasard, le seul élément qui est autobiographique. Ce passage est de trop, n’est pas littéraire et vaguement sociologique. Ca ressemble à un bouquin sur les jeunes à l’école. Ca reste un peu amusant mais ça ne vaut pas grand chose.

FLU : Pourquoi écris-tu ?

BB : J’ai l’air con si je dis que j’écris parce que je suis obligé ? Ca a déjà été dit non ? Tout simplement parce que j’aime par dessus tout raconter des histoires. J’aimerais être mythomane. De façon pathologique. L’écriture me permet d’entretenir le trouble. Dorénavant, tout ce que je peux dire dans la vraie vie n’a plus aucune valeur. On ne me croit plus, c’est très excitant.

FLU : Ils sont sympas chez Gallimard ? Maintenant que tu es dans la place, y’a moyen d’être pistonnés ?

BB : Gallimard est une grande maison. Mes contacts ont été jusqu’ici assez professionnels. L’avantage des grandes maisons d’édition est que la division des tâches est totale entre le suivi éditorial proprement dit et les fonctions commerciales (4 ou 5 interlocuteurs). On peut donc publier en entretenant des rapports tout à fait impersonnels avec à peu près tout le monde, ce qui n’est pas plus mal et correspond à mon caractère. Comme le livre n’a pas occasionné de grands débats et que je n’ai effectué aucune correction importante sur le manuscrit, je ne suis allé physiquement rue Bottin que trois ou quatre fois. Ma timidité a bénéficié d’un concours de circonstances favorable puisque mon interlocuteur privilégié pour la partie littéraire était Jean-Marie Laclavetine, l’écrivain qui a obtenu le prix Goncourt des lycéens cette année et est connu pour s’être fait massacrer (tout à fait injustement) par Christine Angot sur le plateau de Bouillon de Culture. Laclavetine était très occupé avec son propre bouquin et n’a pu me consacrer qu’un temps limité. J’ai eu la chance de bouffer avec Jean Rollin qui est un type que j’estime énormément et de discuter avec Michel Braudeau, le patron de la NRF et mon principal soutien lors des séances de sélection. Un type admirable, très simple et passionné par son métier.

Ca fait un peu suceur de boules mais tout s’est bien passé et avec une fluidité étonnante. Pour la petite histoire, j’ai aussi rencontré des écrivains connus (Sollers notamment qui m’a dit « Bonjour » et c’est tout, c’est dingue, non ?). Je me suis fait piqué un CD lors de l’enregistrement d’une émission télé par Philippe Djian. Anecdote façon d’Ormesson. Comme chez Pivot, à la fin du Gai Savoir de Franz Olivier Guisbert (sic) on distribue les bouquins et les trucs qui ont été présentés pendant le tournage. Je reluque sévère le CD de Houellebecq que j’ai pas envie d’acheter mais que j’aimerais bien écouter et posséder gratis. Je me précipite et là, Djian qui est quand même super thuné (a priori) et qui aurait pu facilement le payer se jette dessus et dit à F.O.G qu’il en veut. Je bredouille « moi, aussi, j’en veux » et je sens que je risque d’être pathétique si j’insiste. Donc je m’écrase et me dis que c’est tout à mon honneur de ne pas recevoir des gratifications en nature. Normal.

Pour le piston, il faudra repasser… Je crois qu’il va falloir deux ou trois romans au moins pour me tailler une place.

FLU : Comment concilies-tu tes activités de romancier et ta carrière de fonctionnaire ? Malgré ton devoir de réserve, pourrons-nous lire une chronique de la vie à la Sécu ?

BB : Je suis cadre à la Caisse Régionale d’Assurance Maladie d’Ile-de-France spécialisé dans les maladies professionnelles. Nous sommes à peu près une centaine à ce grade dans l’organisme et je gagne grosso modo 10 000 francs par mois. J’avais décidé de ne pas parler du bouquin et de laisser faire le bouche à oreille. Aujourd’hui, tout le monde est au courant. Le directeur m’a demandé une dédicace et a trouvé ça plutôt valorisant. Pour le reste, c’est motus et ça n’a pas une grande influence sur la perception de mes collègues. Mon nouveau statut devrait me permettre à terme de ne pas retoucher dix fois un compte-rendu débile de réunion parce que mon supérieur hiérarchique n’est pas sûr qu’on dit « pallier les insuffisances » et pas « pallier aux », ou essaie de m’expliquer que mettre un adjectif en apposition est une aberration grammaticale. Intérêt médiocre mais pas négligeable pour qui a déjà connu cette expérience douloureuse.

Je n’écris pas au boulot et je n’écris pas sur le boulot. La Sécu n’est pas un sujet intéressant en soi. J’apprécie les gens avec lesquels je travaille mais je suis bien infoutu de savoir ce qu’ils font quand ils rentrent chez eux. Je ne veux pas non plus tenter le diable et jouer au con avec ce boulot en or, étant entendu que mon activité d’écrivain m’a pour le moment rapporté 346,50 francs, ce qui, vous l’avouerez, n’est pas cher payé.

FLU : tu as eu quel genre d’adolescence ? On te voit apparaître dans le roman à un moment (Eric, le fils de l’entraîneur qui revient à Paris qui revient juste le week-end pour jouer au foot et poursuit ses études à Paris), mais tu ne sembles pas avoir voulu te mettre en scène. Tu les sors d’où, mémé, Kamel, Frantz et les autres ?

BB : J’étais un adolescent tout à fait paisible. Sportif, discipliné, bon élève. Plutôt meneur de bande et pas le dernier pour la déconne comme on dit au régiment mais sans grand relief et sans attirance particulière pour les choses illicites. J’ai toujours eu un sens du risque mesuré et un profil de lâche quand il s’agissait de faire le coup de poing. Disons, pour donner un équivalent hollywoodien, que j’incarne le personnage du gars qui a de la gouaille, qui amuse les gens et qui sait se rendre sympathique. Voilà en réalité, ce n’est pas très intéressant de discuter de moi comme si j’étais Bret Easton Ellis.

Le personnage d’ Eric est en effet un double que je me suis amusé à développer. C’est ma face noire. Ce que j’aurais pu donner si j’avais été éjecté de ma sphère de potes pour intellectualisme et que j’y revenais en touriste. Le type se permet de faire mousser son expérience et de donner des conseils à trois sous. Je ne me suis jamais amusé à faire ça. J’écris un peu plus loin que les types que je décris ne valent pas moins que moi et je le pense réellement. Je n’ai rien à leur apporter. Il se trouve que la plupart d’entre eux ont réussi mieux que moi dans les sphères que je considère comme signifiantes : l’amour, le développement d’une musculature apparente et les techniques de self-défense. A partir de là, tout est dit.

Pour Mémé, Frantz et les autres, ce sont des personnages de fiction. J’ai agi comme les profanateurs de sépultures dans les films américains des années 50, j’ai glissé une tentacule à l’intérieur de leur crâne et j’ai regardé ce qui se passait. A la fin, je pouvais me balader dans leur corps et leur faire dire n’importe comment. Personne ne me reconnaissait.

FLU : Côté meufs, t’en es où ? le succès dope-t-il ton attractivité ?

BB : C’est quoi cette question ? Là, je fais valoir un droit de réserve. Je compte monter à terme un site payant où des filles pourront télécharger des photos de moi et de mon organe ainsi que des extraits de films pornographiques tirés de mes expériences sexuelles réussies. J’espère que Houellebecq ne me fauchera pas l’idée. Vous avez une web cam ?

Pour le coup, on peut dire que le livre n’a pas été écrit avec cette idée derrière la tête. D’ailleurs, le thème n’est pas très glamour. J’ai tout de même eu quelques coups d’éclat depuis la sortie : une lettre d’une jeune femme qui « est verte et n’attend que moi pour refleurir », un billet doux glissé dans ma main au salon du livre par une jeune executive woman, superbe au demeurant, « nous sommes Valentine et Béatrice. Nous avons lu votre livre (enfin le quatrième de couverture) et nous vous avons trouvé très mignon. Nous organisons une fête samedi soir. Vous êtes invité. Appelez-nous au 06.12.13.14.15 ». Je n’y suis pas allé mais j’aurais peut-être du. En réalité, le nombre croissant de sollicitations artificielles (notamment d’amies surgies du passé et qui aux dernières nouvelles me détestaient ou m’avaient oublié) m’a conforté dans mon outrancière monogamie et c’est probablement dommage d’un point de mon épanouissement érotique. Que les filles qui ont aimé cette interview m’écrive quand même ou m’envoie des mails stimulants, on ne sait jamais.

Propos recueillis par KZ

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