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"Sauvageons" la chronique / suite de l'interview

Rencontre
avec

Benjamin Berton

Quand nous avons sollicité Benjamin pour une interview, il a d’abord fait son timide. Pensez : un chroniqueur devenu romancier, un des piliers de Flu, ami de la famille et tout et tout. « C’est une des aberrations du web. Permettre à des types comme moi de se raconter sur le fondement d’un premier roman et de déblatérer sur des questions de fond pendant des pages et des pages. Normalement, dans un système cohérent où les mots sont économisés (presse écrite), je n’aurais pu bénéficier d’une telle plage d’expression que dans 30 ans. Le risque est que je me prenne au sérieux et que je passe pour un type antipathique auprès de mes admiratrices. » Finalement, le résultat nous a plu, alors on le publie.


FLU :  Le titre fait assez mode, c’est toi qui l’a choisi ?

BB : Le livre s’appelait tout simplement « Valenciennes, Garçons » dans mon manuscrit original. La suite devait s’appeler « Valenciennes, filles ». J’ai évalué mes chances d’être publié et considéré que si j’étais lecteur chez Gallimard, je n’aurais pas envie de lire un livre qui porte ce titre. La région est trop dégueulasse et les lecteurs trop parisiens pour être intéressés par ce que je raconte.  Il fallait donc (même si c’était con de penser ça) une formule choc pour attirer le chaland et Chevènement me l’a fournie. Ce titre est mon cheval de Troie personnel : il a donné sournoisement au livre le droit d’être lu.

Je me suis approprié le mot dans le sens que lui avait donné Zola en l’inventant. Mes sauvageons sont des jeunes types issus d’un milieu péri- urbain et pas ceux que désignaient notre cher ministre.

Effectivement le titre a plu à l’éditeur pour des raisons marketing (je n’en sais rien en vérité). Je l’assume pleinement comme instrument stratégique vers la publication et la reconnaissance. Sauvageons peut également être pris à l’impératif. « Sauvageons ! ». Et là je m’adresse à mes lecteurs bourgeois. Ce second sens me plaît bien, même si je suis le seul à le connaître.

FLU : Depuis deux ans, le Nord et la Belgique sont beaucoup mis en scène. Ca fait quoi de surfer sur une tendance ?

BB : Il ne faut pas se voiler la face : on ne publie pas un premier roman pour les mêmes raisons qu’on l’écrit et je ne suis pas dupe du fait que ce bouquin participe commercialement d’une volonté de l’éditeur de prospecter sur des terrains porteurs. J’ai trouvé chez Gallimard beaucoup plus qu’une perspective commerciale cependant et j’espère que le bouquin a d’autres qualités. Si j’ai pu attirer des lecteurs pour de mauvaises raisons, c’est tant mieux. Ceux qui ont acheté le bouquin pour consommer du Nord façon Pierre Bachelet en seront pour leurs frais. L’idée qu’ils ont dépensé 98 francs pour lire quelque chose qui les a ennuyé est tout à fait réjouissante. Je crois que l’Humanité a eu le même effet. Les bons bourgeois se sont emmerdés pendant 2H30 et c’est toujours une victoire que de faire perdre leur temps à des types qui vont traîner dans des coins et des salles de cinéma comme s’ils allaient au zoo.

Mon choix du Nord s’est imposé parce que j’en viens et parce que c’est un endroit décisif aujourd’hui dans l’évolution socio-économique du pays. Valenciennes est au cœur de l’Europe et a cessé de battre depuis 15 ans. Les types qui y vivent ont le sang qui bouillonnent mais la pompe tire du vent. Je crois que c’est réellement une place stratégique par laquelle le Tiers-Monde contamine l’Occident. Ca doit être pour ça que tous les artistes viennent s’y balader en ce moment. Le Nord effraie les gens riches et les fascine au même titre que les pays de l’Est.

En plus, la région est un coin qui ouvre des perspectives réelles tant pour l’écriture que pour le cinéma. Les paysages sont d’une beauté hallucinante. Les couleurs sont démentielles et la déliquescence du tissu industriel offre des thèmes esthétiques et des situations qu’on ne retrouve pas ailleurs. Sauf peut-être dans des villes comme Liverpool et Manchester ou les pays de l’Est encore.

Ma vision est plus proche de Dumont que de Zonka dont j’ai détesté le film, beaucoup trop flash et trop beau pour être honnête. J’ai voulu assécher l’écriture au maximum (c’est évident dans la première partie) et éviter de sombrer dans le spectaculaire. Sur le plan de la fiction, le roman est neutre pour les héros : il ne leur arrive rien d’exceptionnel, ils ne font rien qui me vaille des accusations de misérabilisme et de voyeurisme.

Mon deuxième souci était d’être lu par le plus grand nombre parce que je déteste les livres tristes et trop compliqués. J’ai donc raconté l’histoire comme elle se déployait et l’Histoire n’est jamais chiante. On peut trouver le Nord noir et le bouquin un peu tristoune. Si c’est le cas, c’est un échec. Plus le décor se barre en couilles et plus les types qui s’y trouvent ont de l’énergie.

Pour revenir à la question, j’aime surfer de cette façon : à poil mais en connaissance de cause.

FLU : Ton héros s’appelle Mémé. Hommage à Aimé Jacquet ou simple coïncidence ?

BB : Le type qui a inspiré le personnage de Mémé est un mec qui joue avec moi au foot et qui doit avoir à peu près 23 ans. Il joue ailier gauche et ressemble vraiment au gamin qui est décrit dans le livre. Il se trouve que ce mec s’appelle Olivier et que tout le monde –moi compris -  l’appelle Mémé depuis des années. J’ai essayé d’interroger tous mes amis à ce sujet quand le livre est sorti et personne ne sait plus d’où ça vient, ni quand c’est apparu.  Lui s’en fout parce que c’est devenu son prénom principal. Il en vient presque à considérer que ce sont ses parents qui l’ont baptisé comme ça. Je trouve ça génial. Ses potes ont autant de pouvoir qu’un curé et qu’un Dieu réunis.

Dans le livre, Mémé donne un caractère mythique au personnage. Ce n’est plus seulement un vrai type, c’est une légende. Si j’avais autant de pouvoir que Djamel Debbouze, les gamins dans la rue en feraient un nom commun. Du genre : t’es vraiment un Mémé toi connard. Ce serait une véritable consécration mais ça n’est pas près d’arriver. ça n’a donc rien à voir avec Aimé Jacquet. 

FLU : Tu joues au foot du côté de Valenciennes. Comment tes coéquipiers et le staff du club te voient-ils depuis la sortie du roman ?

BB : Le livre n’a rien changé. Tout le monde me connaît depuis que j’ai 5 ans et ils savent parce que j’ai fait des études que je suis un peu différent d’eux. C’est ma caractéristique dans le groupe comme d’autres sont connus pour baiser énormément ou chercher la cogne. Le simple fait que j’ai passé quelques années à Paris m’avait déjà sorti du lot valu une pseudo- position d’« intello». Comme Laurent Fignon, je suis l’intellectuel du peloton mais ce genre de type est tout à fait respecté. Ce n’est pas une tare ou du moins pas une tare suffisante pour me valoir des égards ou des coups de pied au cul.

Dans notre équipe, il y a pas mal de types qui ont réussi sans forcément aligner les diplômes. Aussi la réussite professionnelle, qu’elle soit littéraire ou autre, n’entre-t-elle pas en ligne de compte. On se connaît depuis trop longtemps. Ce sont des copains d’enfance. Ils trouvent ça sympa qu’on parle d’eux dans un livre et ont pris ça comme un honneur. Certains étaient contents de ne pas y être parce que parfois je ne dis pas tout le temps des choses gentilles. Sur le terrain, je ne suis pas plus écrivain que l’autre est plombier ou chômeur. Je suis un type qui crache ses poumons et qui veut marquer des buts. Ca n’a rien à voir avec l’écriture ou la position sociale. Si je suis bon, ils m’aiment bien. Si je joue comme une bille, ils me font la gueule et je fais pareil.

Les dirigeants connaissent le bouquin par cœur. Certains ont été gênés par des évocations de « scandales locaux » (cette nana qui a perdu un œil) et m’ont un peu fait la gueule au début. Tout est arrangé parce que nous savons tous que nous travaillons pour un club de seconde zone. Il n’y a pas à en avoir honte. J’ai l’intention de filer un peu de pognon en douce au président, dès que j’aurai touché un chèque, pour qu’on puisse acheter de nouveaux maillots et organiser une fête.

FLU : Footeux et fils de footeux, quel regard portes-tu sur la dérive du foot-business et les petites anecdotes plaisantes que nous servent l'actualité et les médias (Calais, Gueugnon, etc) ?

BB : Le foot actuel me fait toujours autant fantasmer. La Ligue des Champions, c’est génial et tant pis si les clubs qui y participent sont cotés en bourse. Le sport professionnel touche maintenant au sacré. Les types qui jouent sont des dieux (même si on peut les trouver très cons et idiots) et on ne peut pas leur demander d’être simples quand on leur renvoie toute la journée l’image d’idoles intouchables. Les supporters se foutent pas mal de ce qu’ils gagnent. C’est un débat idiot. De toute manière, on sait très bien quand on joue au foot que la joie est à peu près la même sur n’importe quel terrain.

On ne peut pas accuser les joueurs, alors qu’ils sont servis par tout un système économique dont on fait soi-même partie, sans une bonne dose de mauvaise foi. Ce serait comme accuser Jésus qu’une Eglise se soit montée sur son dos. Effectivement, c’est dégueulasse mais ça dépasse la sphère du foot et ce n’est pas, à mon sens, un endroit central. Ces types sont des surhommes. Comme les sumotori, ils sont quasiment retranchés de l’ordre des humains pour le bien du spectacle. Et le spectacle doit prévaloir parce que c’est le spectacle qui procure l’émotion en définitive.

On pourrait faire des tas de parallèles dans le monde du cinéma ou de l’économie. Tant qu’on n’aura pas touché aux critères de définition sociale du spectacle, ce ne sera pas la peine de prétendre dire le bien et le mal dans son organisation. Aujourd’hui, les grands clubs ont raison de faire ce qu’ils font parce que les gens réclament plus de stars, plus de grosses cuisses, plus de gestes proprement spectaculaires.

La réussite de Calais et de Gueugnon et sa récupération ne sont pas emblématiques de quoi que ce soit. C’est vraiment une anecdote, une sorte de rebondissement scénaristique (formidable il est vrai) qui renforce le mouvement général. Le sport permet de tels archaïsmes, ce qui prouve que c’est un domaine à part. En économie, c’est beaucoup plus dur : les petits crèvent et n’ont aucune chance de participer à la Ligue des Champions. Tout le monde s’en fout.

FLU : Quels sont tes projets ?

BB : Là je pars en vacances. C’est con mais c’est important. Je vais une semaine dans la Creuse où mes parents ont une petite baraque avec une amie. Dormir, roucouler et faire un peu de sport. Je vais aussi mettre la dernière main à ce qui devrait être mon deuxième roman. Le titre provisoire est « Qui sauvera Eléonore Caribou ? » mais je suis presque sûr que ça ne s’appellera pas comme ça au final, si le bouquin est publié. J’ai vraiment peur que Sauvageons soit le seul livre que j’arrive à vendre à Gallimard. C’est une angoisse terrible : le deuxième roman. Il paraît qu’ils sont très exigeants et je voudrais faire quelque chose de tout à fait différent, même si la perspective sera peu ou prou semblable. C’est l’histoire d’une consultante qui part en congés dans le Sud de la France. Je n’en dis pas plus parce que c’est prétentieux de parler des livres qui n’existent pas.  J’ai deux autres bouquins en cours dont quelque chose de réellement important pour moi mais ce sera conditionné par le sort fait au manuscrit que je termine.

Sinon, et c’est un scoop pour Fluctuat, Claude Berri m’a contacté pour adapter Sauvageons au cinéma. Ca me fait un peu peur mais Berri a l’air d’être un mec bien et réglo. Je sais qu’il a produit Astérix et des tas d’autres merdes mais son discours m’a plu. Il a pris des risques artistiques de temps en temps. Ce n’est pas un parrain. Il sait que pour faire de l’art, il faut tenir les clés du marché qui va autour. Pour le moment, Gallimard et lui ont des problèmes financiers à régler sur les droits mais je vais faire en sorte que ça marche. Je devrais prendre pas mal de blé dans l’opération. Même si le film est merdique, il existera. Ca fera une trace pour quand j’aurai disparu du paysage.

FLU : Dans ton bled, on lançait vraiment des chats, les yeux bandés sur l’autoroute ? Pourquoi mettre en scène ces épisodes morbides et cruels ? 

BB : Je ne connais personne qui ait fait exactement ça. En fait, je trouve que c’est une bonne idée et je regrette de ne pas y avoir pensé quand j’étais gamin. Je m’en suis tenu pour ma part à écrabouiller des salamandres avec des aiguilles dans un cercueil magique qui était le gadget de la semaine dans Pif. Ca doit être le truc le plus horrible que j’ai fait. Je trouve que ce passage est une bonne idée. C’est très fort visuellement, l’idée des chats aveugles sur l’autoroute. J’espère que mes enfants le feront.

Je n’ai aucun respect pour les animaux. Je crois en la supériorité de l’homme sur son environnement et au droit qu’il a d’en disposer. En plus, ça me plaisait de choquer un peu. Ce chapitre est très enfantin.

En revanche, je suis un peu moins satisfait de l’évocation morbide de la nana qui s’est fait crever un œil. C’est là aussi assez joli artistiquement mais je suis allé un peu loin. C’est réellement dégoûtant à la lecture quand on sait que c’est vraiment arrivé. Pour tout avouer, c’est une de mes ex et je l’aime encore beaucoup même si je ne l’ai pas vu depuis plusieurs années. Je croyais que c’était bien pour elle que j’en parle. J’ai essayé de rendre son personnage sympathique et de faire en sorte qu’on comprenne ce qu’elle avait pu ressentir. En fait, j’ai fait tout le contraire mais je n’y peux rien. Si j’étais un meilleur écrivain, mes intentions auraient été plus apparentes et elles n’étaient pas mauvaises.

FLU : Comment expliques-tu la puissance d’attraction des maisons d’édition et du roman en tant que support ? On parle de révolution Internet et tout et tout mais, au final, des gars comme toi qui veulent par dessus tout publier un beau bouquin passent par le circuit classique et le web tarde à s’affirmer comme une plate-forme d’expression et d’édition alternative, innovante. Quelles différences établis-tu entre les deux supports ?

BB : La diffusion de l’écrit sur Internet est assez anecdotique. La différence entre la publication écrite et l’Internet me paraît être avant tout une question de statut. Le problème des supports techniques est secondaire, où le deviendra quand la barrière de la lecture en ligne aura été résolue. On tient, d’un côté, un milieu très sélectif et élitiste et, de l’autre côté, ce qu’on peut considérer comme un lieu de publication libre et à l’abri de tout contrôle qualité. C’est là qu’est la principale différence à mon sens : je ne vois pas dans l’organisation actuelle du net quelle est la différence entre publier un roman sur le web et le garder dans son tiroir. En tant qu’écrivain, et là c’est très personnel, j’ai besoin d’une approbation sociale minimale qui me dit : « OK, vous avez les qualifications requises, vous êtes autorisé à présenter votre ouvrage aux lecteurs. » Ce contrôle qualité – dont les modalités sont sûrement imparfaites et très critiquables dans les maisons d’édition – ne peut pas être assuré sur le net en dehors d’une duplication des procédures de sélection utilisées par les éditeurs.

Sans vouloir faire celui qui a réussi, je pense qu’il est indispensable que des personnes faisant autorité aient le courage de condamner des vocations et d’en briser. Si mon roman avait été refusé, j’aurais travaillé encore plus dur et persévéré dans l’erreur mais je n’aurais pas eu l’impudeur de contourner les obstacles pour le mettre de mon propre chef à la disposition des gens. Un sondage révélait l’autre fois que plus de 20% des français avaient des ambitions artistiques. Ce pourcentage est beaucoup plus élevé chez les personnes éduquées. Ces types croient qu’ils ont du talent et n’hésitent pas pour la plupart à s’en gargariser. C’est insupportable. La publication effectue une première sélection naturelle qui est salutaire. L’eugénisme est nécessaire en littérature. Encore une fois, je me situe dans une perspective idéale où le système des comités de lecture fonctionnerait correctement et serait capable de définir avec certitude ce qui est bon et ce qui est à jeter.  Et là, c’est illusoire. L’Internet me fait penser à une Fnac géante : le lecteur n’a aucune chance de trouver son bonheur en dehors d’une détermination critique pertinente et forcément biaisée (mes sites préférés, ce que mes copains ont écrit, etc). Je ne vois pas l’utilité d’une publication sauvage. Dans un monde où l’offre culturelle est infinie, se pose la question du choix et de ses critères. Cette question est valable au sein des supports écrits comme des supports dématérialisés. En cela, il n’y a pas d’avenir pour l’Internet si la seule ambition est de concurrencer les modes d’expression artistiques existants en en conservant les formes.

La chance de l’Internet est dans le développement de « produits artistiques autonomes ». C’est très difficile à concevoir. Dans ce champ, tout ou presque reste à faire. Les consommateurs (l’équivalent de nos lecteurs) ne sont pas légion parce que la demande n’est pas encore prête à s’emparer de ces biens culturels. La consommation de tels biens n’a d’ailleurs aucune reconnaissance sociale ce qui est un frein incroyable lorsqu’on sait que la plupart des clients agissent pour se faire mousser et se donner une contenance. On ne lit pas forcément pour le plaisir mais parce que c’est valorisant.

Sur ces produits à inventer, l’offre est en train de naître et ne se situe sûrement pas dans le champ littéraire. Le CD Rom Memory de Chris Marker (le réalisateur de la Jetée et de Level 5) est un exemple à suivre. Il doit exister tout un tas de bons produits que je ne connais pas. Certains systèmes de jeu en réseau (les sims notamment et les univers virtuels) me semblent s’en approcher en ce qu’ils ont été créés pour vivre dans ce nouvel environnement. Ces produits autonomes doivent être pensés avec les armes du net et ne seront pas nécessairement l’œuvre des artistes qui sévissent dans d’autres domaines.

Dans le champ que je connais le mieux, celui de la littérature, des projets sont assez proches de cet esprit. Pier Paolo Pasolini, l’écrivain et cinéaste italien, est mort en 1975 alors qu’il travaillait, depuis 4 ou 5 ans, sur un projet gigantesque qui me paraît précurseur de ce qui pourrait être fait sur Internet par les écrivains. Il s’agissait d’une grande œuvre (dont les fragments écrits ont été publiés sous le titre de Pétrole) composée de récits, de fables, de tableaux, de sons et d’images (reportages, fictions, documentaires). Ce projet nécessitait l’invention d’un nouveau mode de diffusion qu’il ne connaissait pas à l’époque. Cet ensemble aurait été parfait pour le réseau mais il n’a pas été achevé. En ce sens, Internet représente un espace créatif nouveau aux possibilités quasi infinies, une sorte de terra incognita dont personne n’a d’idée précise. Il ne serait pas étonnant que naisse après la musique, la sculpture, la littérature, la peinture et le cinéma, un cinquième espace, un autre bel art. Cet espace doit être occupé par des produits adéquats. Il ne doit surtout pas être envahi par des trucs bâtards, en provenance des autres domaines. Il y a donc un énorme travail de réflexion à fournir.

A titre personnel, je ne pourrai réellement me pencher sur ce champ qu’après m’être fait une renommée dans mon secteur de prédilection. Je ne suis pas dégagé des contingences marchandes, et encore moins des contingences techniques. Le travail est monstrueux et demande une énergie qui n’a rien de comparable avec l’écriture d’un livre. C’est un boulot d’artiste et d’artisan technologique. Les idées qui me viennent à l’esprit ne peuvent être réalisées par une personne seule. Je crois que l’art sur Internet sera une affaire d’équipe et qu’on en reviendra à un fonctionnement proche de l’architecture, lorsque Michel-Ange pour construire une œuvre s’entourait de dix ou trente autres peintres et tâcherons talentueux et travaillait pendant  vingt ans. Est-ce que cela est possible ? Est-ce que quelqu’un est prêt à donner plusieurs années de son travail d’artiste pour venir à bout d’un tel projet ? Je ne sais pas.

Si cela devait m’arriver, je travaillerais sur la transcription Internet et moderne de l’ouvrage de l’écrivain philosophe allemand Walter Benjamin intitulé Paris, capitale du XIXème siècle (le livre des passages). Benjamin a fait un travail titanesque pendant trente ans de sa vie pour tenter d’expliquer son univers. Le résultat est extraordinaire. L’équivalent pour le XXème siècle demanderait vraisemblablement trois ou quatre fois plus de ressources. Avis aux amateurs. >>suite

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