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Flu : Peux-tu nous présenter ton dernier
ouvrage The Romanian ? Est-il autobiographique ou y a-t-il
une part de fiction ?
Bruce
Benderson : Mon dernier livre n'est pas un roman mais un "memoir".
Il me semble que le mot approprié en français est "journal ".
The Romanian est un journal noir érotique. C'est l'histoire
vraie d'une aventure homosexuelle dans un pays, la Roumanie,
où l'homosexualité est considérée comme un crime. C'est aussi
l'histoire d'une relation dangereuse et instable entre un Américain
bohème et un Européen de l'Est démuni. C'est vraiment un livre
hétérosexuel centré sur un couple homosexuel puisque le personnage
du Roumain couche avec beaucoup de femmes. Tout ce qu'il y a
dans le livre est vrai. Ce n'est pas de la fiction.
F
: Penses-tu qu'il y a une différence entre la littérature et
la vie ?
B.B.
: Non
F
: Ton journal va-t-il être publié ou est-il simplement destiné
à paraître en feuilleton sur nerve.com ?
B.B.
: Oui, il est prévu qu'il soit publié. Le livre devrait faire
300 pages environ.
F
: Tu es en passe de devenir célèbre - et pas seulement
à la mode - en France. On parle beaucoup de toi à Paris
en ce moment. Cherches-tu cette reconnaissance ou tu t'en fous
? En es-tu seulement conscient ?
B.B.
: Je crois que tu exagères. Un certain milieu m'apprécie mais
je suis loin d'avoir encore un nom. Je ne pense pas qu'un écrivain
puisse dénigrer le fait d'être lu ou connu. C'est très gratifiant
de sentir que tu communiques avec des gens. Et tu gagnes des
occasions de coucher en prime. Cependant, je ne dépense pas
beaucoup d'énergie pour me faire connaître, bien que je sois,
sexuellement et psychiquement, un exhibitionniste qui ne demande
que de l'attention.
F
: Tu apparaîs comme une sorte de référence culturelle, en ayant
à la fois une activité d'écriture et une activité de "théoricien",
en ayant surtout un discours personnel, toujours très sexué.
Tu pourrais être représenté, depuis Paris, comme une conscience
intellectuelle singulière de notre époque, et pas seulement
parce que tu es un écrivain new-yorkais. Que penses-tu de cette
mission compliquée qui consiste à incarner un héraut contemporain ?
Essaye d'imaginer que tu ne sois pas seulement un messager,
ou une star, mais un messie ? Tu accepterais le boulot ?
B.B.
: Accepter le boulot ? Est-ce que ça paye ? Les messies
sont bien mal payés, c'est connu. Non, je n'ai pas d'autre mission
que celle de m'exprimer et de voir ce qui se passe. D'habitude,
les parcours messianiques ont une dimension morale et relèvent
d'un jugement. Moi, je préfère extérioriser ce que je sens et
ce que je pense et en faire quelque chose d'agréable et de beau.
Ca ne me dérange pas d'informer, mais je préfère divertir.
F
: Certains écrivains français, comme Guillaume Dustan, font
l'apologie du "barebacking" et disent publiquement qu'ils ne
pratiquent plus le safe sex. Comment abordes-tu la relation
sexuelle ? Pas seulement pour toi-même, mais pour les autres
?
B.B.
: Je ne comprends pas la controverse sur le barebacking. Il
me semble que c'est purement une question de choix. L'identité
sexuelle peut être politique, mais pas l'acte. Toute tentative
de politisation de l'acte sexuel revient à vouloir en contrôler
le sens, ce qui est une mauvaise chose. Je suis partisan du
droit de chacun à l'ultra safe sex, aux relations non protégées,
à faire ou ne pas faire attention tout le temps, à n'avoir jamais
de relations sexuelles, à ne coucher qu'avec certains genres
de personnes ou avec tout le monde. Tout combat politique concernant
le sexe devrait s'attacher à le libérer de toutes ses contraintes.
Dans ma vie sexuelle, mon comportement est une réponse à plusieurs
variables simples. Je désire avoir des relations sexuelles parce
que la solitude physique n'est pas une condition heureuse. En
même temps, aujourd'hui, j'aimerais continuer à vivre, alors
je fais assez gaffe. De toute façon, le sexe peut toujours s'avérer
dangereux. Les capotes se déchirent, les nez commencent à saigner,
les passions et les humeurs nous entraînent plus loin qu'on
ne l'avait prévu. Mais je pense que les risquent en valent la
peine. La clarté sur nos choix et leurs conséquences est tout
ce à quoi nous pouvons prétendre.
F
: Certains membres de la communauté
intellectuelle gay en France s'efforcent de défendre un point
de vue également politique dans leur mode de vie, dans leur
travail. Ce n'est pas seulement un engagement spécifiquement
homo, mais la conscience ou la prémonition que leur propre vie
et que leur travail ne peuvent se limiter à une sphère privée
et simplement professionnelle. Il s'agit d'une question politique
qui s'eprime dans des champs différents ; c'est un engagement
contre le SIDA. C'est un combat pour le respect des droits civiques
et sociaux. Ca peut également concerner d'autres causes plus
générales, qu'elles relèvent de questions citoyennes, économiques,
humanitaires. Comment abordes-tu cette opposition entre privé
et public ?
B.B.
: Pour répondre à ta question, je dois d'abord préciser que
le contexte politique gay en France est en ce moment très différent
de celui des Etats-Unis. Je pense que l'Amérique est dans une
époque post-gay. Le combat pour la reconnaissance de l'identité
gay est un peu dépassé. Les
acquis se sont vite transformés en une nouvelle tyrannie - la
tyrannie de la la classe moyenne américaine gay. La revendication
de la différence comme style de vie et comme esthétique
semble disparaître. Aujourd'hui je m'intéresse d'avantage à
des problèmes de classe, plutôt qu'au SIDA ou à la sexualité.
Ma vie ne me semble pas être un argument politique. Ce serait
une attitude égoïste et une insulte à la réalité
d'autres conditions bien plus opprimées.
F
: Que connais-tu de la littérature moderne française ?
Quelle est également ta perception de notre vie artistique et
intellectuelle contemporaine ? As-tu par exemple déjà entendu
parlé de Didier Lestrade, Philippe Mangin, Guillaume Dustan,
ou Nicolas Pagès ?
B.B.
: Au secours. Je dois admettre que j'ai peu de temps pour lire
en ce moment. A chaque fois que je lis c'est dans le cadre d'un
projet précis. J'ai lu et beaucoup aimé Plus fort que moi
de Dustan. Des livres de mon ami Benoit Duteurtre m'ont donné
beaucoup de plaisir. Je ne comprends pas la passion des Français
pour Houellebecq, que j'ai lu aussi. Je traduis Baise-moi
de Virginie Despentes et ça me plait bien. C'est très macho.
F
: Tu fais toujours de la photo ? Est-ce qu'on verra bientôt
une de tes expos, à New-York, sur le web ou ailleurs ? Et penses-tu
venir à Paris bientôt ?
B.B.
: Je fais beaucoup de photos en ce moment : des nus, des
photos de mode ou d'amis. Je reste toujours amateur mais j'ai
vendu plusieurs images à des magazines américains pour illustrer
certains de mes articles. Je n'ai pas de proiet pour Paris,
mais je suis sûr que j'y viendrai bientôt.
Propos
recueillis par Arnaud
Jacob - Traduction : François
Haget
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Tous nos remerciements à Niel Gittings,
le meilleur peintre texan de Montmartre, sans qui cette interview
n'aurait pas été possible.
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