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J'ai eu cinquante occasions de rencontrer François Moureau directeur-fondateur
du Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages
(CRLV) et Directeur des Presses de l'Université de Paris-Sorbonne
(PUPS). Et évidemment il a fallu que je passe le voir à la présidence
le jour où ses étudiants de littérature française du XVIIIe
siècle se sont tous donnés rendez-vous pour avoir un avis sur
leur mémoire. Une heure d'attente à côté de jeunes illuminés
qui entre deux kilos d'ongles rongés et une discussion passionnante
sur les rapports Rimbaud-Jules Verne se tordent le cou pour
savoir lequel verrait en premier le maître.
Je m'attendais à rencontrer un mandarin de plus. J'ai eu la
chance de passer quelques instants avec un passionné, généreux
en verbe dès qu'il s'agit de littérature de voyage ou du XVe
Colloque international du C.R.L.V qui a pour thème Récits
du dernier siècle des voyages de Victor Segalen à Nicolas Bouvier.
Le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages
qui s'est, jusqu'à présent, surtout consacré à l'époque classique,
se propose de fournir en effet du 13 au 15 juin 2002 au château
de La Napoule un premier bilan du siècle écoulé.
Quel est le bilan de ce siècle d'écrits de voyage ?
Il y a eu une grande évolution de la notion de littérature de
voyage et de la manière dont cette littérature est perçue.
Jusqu'à la guerre de 14, il y a une tradition qui vient du XIX
ème siècle, de voyage littéraire. Entre les deux guerres, les
choses évoluent parce qu'il y a un développement du journalisme,
d'une certaine forme de grand reportage, un ensemble de textes
qui ne se posent plus comme littérature, mais comme document.
Enfin, dans les cinquante dernières années, on sent une évolution
vers autre chose, qui n'est ni tout à fait de la littérature,
ni du reportage, mais beaucoup plus une littérature d'introspection.
Le voyage en soit n'est plus si important que cela - le paysage,
la description - mais c'est plutôt le voyageur lui-même qui
devient le sujet du voyage. L'introspection est la grande notion
des cinquante dernières années.
Que représentent en terme de limites littéraires Segalen
et Bouvier ?
Segalen est au fond l'aboutissement de la grande période romantique
et post-romantique. Segalen est une espèce de Loti avec du génie.
Il reste tout de même tributaire d'une certaine tradition littéraire,
malgré tout ce qu'il a pu dire sur l'exotisme.
Bouvier quant à lui ne s'intéresse pas seulement à la littérature,
mais à la photographie. C'est un voyageur d'un autre type. Ce
qui importe dans son oeuvre, c'est ce que le voyage lui révèle
à lui-même ; cette notion d'introspection, qui existait auparavant,
mais qui n'était pas aussi marquée. Il n'y a pas chez lui cette
obsession de la littérature très élitiste, savante, traditionnelle
que l'on retrouve chez Segalen.
Quels sont les nouveaux enjeux de la littérature viatique
?
La littérature viatique souffre de la répétition et du fait
que les voyages sont devenus quelque chose de tellement commun.
On a pu penser que le développement du tourisme allait tuer
la littérature de voyage. Mais en fait, cela déplace le récit
de voyage qui peut ne plus être seulement littérature, mais
aussi du cinéma, des sons, des photographies, différentes formes
de créations artistiques qui sont suscitées par le voyage. Il
y a un éclatement du viatique.
On voit plus souvent dans les rayons livres des récits d'aventure
que de voyage. Est-ce que l'introspection ne tend pas à être
remplacé par l'aventure à tout prix ?
Peut-être, mais le récit d'aventure n'est pas récent. Il date
du XIX ème siècle et on le retrouve au XXème siècle sous la
forme du reportage. Le reporter est l'emblème même de l'aventurier,
de l'aventurier moderne. C'est une manière de laisser au voyage
une dimension mythique.
L'aventure c'est l'anti-tourisme. Mais d'une certaine manière
je crois que tout cela est assez artificiel. "L'effort pour
l'aventure inutile".
Nous sommes dans une société qui ne fonctionne que par finalité.
Or l'aventure ne sert à rien si ce n'est à vendre. Il y a un
goût chez un certain nombre de maisons d'édition pour ce type
d'ouvrages. Souvent, ces livres sont fabriqués, c'est à dire
que ce sont des aventures commandées. Il ne s'agit pas de l'aventurier
qui revient avec son carnet ou ses photos pour les proposer
aux maisons d'édition. On a plutôt l'impression que ce sont
des ouvrages de commande. On commande à quelqu'un une aventure,
on le finance, on le sponsorise. Il y a une certaine commercialisation
de l'aventure.
Il reste encore je crois un certain nombre d'écrivains qui font
vraiment de l'aventure pour l'aventure, mais sont-ce ceux qui
ont le plus de succès ? Ils ne sont pas nécessairement très
célèbres, mais connus dans leur milieu, suivis et qui ont une
personnalité qui tranche par rapport à ce que l'on voit dans
la littérature d'aujourd'hui du moins en France. On n'est pas
actuellement en présence de très grands écrivains.
La littérature de voyage reste aujourd'hui assez honnête, moins
fabriquée que le reste de la littérature, romanesque en particulier
où l'on sent les modes, les indications des éditeurs, des directeurs
de collection. On fabrique un prix Goncourt, un Femina. Tels
ingrédients, tel prix.
Pendant ce temps, la littérature de voyage et la poésie conservent
une grande liberté. Je crois qu'aujourd'hui les poètes et les
voyageurs sont les seuls pour lesquels la littérature conserve
encore un sens.
Propos
recueillis par Arnaud Contreras
Le
Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV)
fondé en 1984 est une équipe d'accueil de l'École doctorale
de Littératures françaises et comparée de l'Université de Paris-Sorbonne
(Paris IV). Fondamentalement pluridisciplinaire comme son objet
scientifique l'y invite, le CRLV regroupe des spécialistes de
diverses littératures, des historiens, des historiens de l'art
et des ethnologues. Actuellement, le Répertoire annuel
des chercheurs qu'il publie est fort de plus de quatre cents
noms. Il s'agit de la formation la plus "universelle" existant
en Europe sur le sujet. Divers chercheurs étrangers ont fait
ou font des stages au CRLV. Des liens de coopération internationale
ont été tissés au cours des ans avec le CIRVI italien de Turin,
le plus ancien centre de recherche sur le voyage, avec le Centre
de Recherches néo-helléniques d'Athènes, avec deux centres
allemands à Wolfenbüttel (Herzog August Bibliothek) et à Eutin
(Eutiner Landesbibliothek), avec l'Université de Tunis (Programme
CMCU) et avec l'Université de São Paulo (Programme USP/COFECUB).
Le CRLV étudie la littérature des voyages dans ses divers aspects:
documentaire, esthétique et idéologique. Une large place est
consacrée à la "fiction" utopique. Le domaine est donc balisé
du simple carnet de voyage aux "voyages extraordinaires". Sans
se limiter à ce secteur, le CRLV est plus spécialisé dans la
production de l'âge classique, ce qui l'a amené à partir
de 1995 à mettre en route une Bibliographie des voyages en
langue française (BVLF) dont l'ambition est de fournir une
base de données couvrant la littérature primaire imprimée et
manuscrite de Jacques Cartier à la période moderne.
Le CRLV publie deux fois par an une Lettre du voyageur qui informe
sur les publications du secteur et fournit des nouvelles diverses
(colloques, expositions, thèses, autres équipes de recherche,
etc.).
Le CRLV est à l'origine de la première encyclopédie sonore de
colloques et séminaires sur la littérature de voyage en ligne,
consultable en intégralité en mode audio (358 conférences à
ce jour).
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