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Amin Maalouf le dit mieux que nous, alors
citons Amin Maalouf :
"Lorsque
les musulmans du tiers-monde s'en prennent violemment à
l'Occident, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont musulmans
et que l'Occident est chrétien, c'est aussi parce qu'ils
sont pauvres, dominés, bafoués, et que l'Occident
est riche et puissant. J'ai écrit aussi. Mais
j'ai pensé surtout".
(Amin Maalouf, "Les
identités meurtrières", Le livre de poche)
Ces
lignes datent de 1998. A cette époque, l'islamisme n'était
déjà plus une nouveauté, mais jusqu'au
11 Septembre, pourtant, la question n'avait jamais mobilisé
autant d'attention ni d'intelligences. Aujourd'hui, les "intellectuels"
- ou ce qu'il en reste, ce qui passe pour tel : éditorialistes,
pour la plupart - veulent "comprendre" et nous faire
comprendre. Evidemment, la question économique a été
évacuée d'emblée : Oussama Ben Laden est
un millionnaire saoudien, sa révolte ne reflète
donc en rien le ressentiment éventuel des musulmans du
monde entier (et puis ce serait trop simple, trop dérangeant
aussi pour la conscience de certains "progressistes"
- il y en a encore). Non, la cause est ailleurs. Dans l'Islam
même. Et Jacques Julliard de démontrer savamment,
et avec toute la rigueur dont il est capable, que le christianisme,
pourtant mal parti, a favorisé l'émergence de
la laïcité - seule garante de la liberté
dans nos contrées, dit-il - au contraire de l'Islam ("soumission",
en arabe), qui creusant la distance entre le fidèle et
son dieu ne pouvait être qu'inhumain, fanatique.
Soit.
Sindbad le marin n'a rien d'un ouvrage laïc. Au
contraire, on notera sans trop d'efforts - et ce pour notre
plus grand agacement (nous sommes désespérément,
incurablement athées - on dit " agnostique ",
aujourd'hui) - que le marin, le marchand, ce digne et rare citoyen
de Bagdad, remercie Allah toutes les deux pages. Dans un récit
de deux cent cinquante pages, ça fait beaucoup. Allah
est toujours le plus grand, bien entendu, et ce qu'il fait est
bon, toujours très bien, très très bien
! Si, si. On a beau le jeter dans les pires embrouilles, Sindbad
s'en remet à la volonté divine et n'y voit rien
à redire. Il le méritait, peut-être. Les
plus malins d'entre nous évoqueront - qui en doute ?
- le "fatalisme musulman". Ce serait trop simple.
Outre que ces louanges constantes, voire systématiques,
servent le plus souvent à masquer le désespoir
réel du personnage - mais on ne va pas blasphémer,
non plus ? - il faut signaler que le marchand, dans son comportement
et ses agissements, ne témoigne à aucun moment
de la passivité qu'implique, dans l'esprit de beaucoup,
le terme de "fatalisme". Sindbad ne se laisse jamais
abattre : volontaire et déterminé, il se caractérise
au contraire par l'esprit d'entreprise. Ne se reposant jamais
sur ses lauriers, n'hésitant pas à recourir aux
moyens les plus extrêmes pour se tirer d'affaire, notre
héros n'a rien d'un mollasson. "C'est un battant
!"
Et
Sindbad vit ! Revenu de ses voyages, il profite des richesses
qu'il y a accumulées et goûte aux plaisirs de l'existence.
Chez lui, la piété la plus orthodoxe n'exclut
pas l'hédonisme et l'engagement dans le siècle.
L'image du barbu intégriste en prend un coup. Notre musulman
serait-il madeliniste ? Entreprenant, déterminé,
intéressé, âpre au gain : il a plus l'air,
finalement, d'un jeune cadre dynamique, le cynisme en moins,
que d'un ascète. Il est matérialiste ; à
sa façon, celle d'Epicure - sans doute - qui trouvait
dans un peu de lait ce que d'autres iront chercher dans le luxe.
Non que Sindbad répugne au luxe - le début du
récit ne laisse aucun doute sur sa richesse et le confort
dont il s'est entouré - mais à la différence
du parvenu qui ne s'entoure de choses belles, ou moins belles,
que pour signifier la richesse, lui apprécie véritablement
ce qu'il a acquis. On est fidèle, mais terrien. Le paradis
est ici, là, maintenant, à portée de main.
Ce n'est pas dit, on le voit. A peu de choses près, voilà
le credo de nombre de petits occidentaux qui croient trouver
dans la société de consommation de quoi satisfaire
leur appétit. "Je est un autre" : un personnage
inventé voilà plus de mille ans, dans une contrée
encore étrangère pour nous européens, illustre
- en gros - une morale, des valeurs, qui ne vont pas sans rappeler
celles de beaucoup d'entre nous, avec plus ou moins de raffinements.
On est loin, très loin de ces imams qui pourfendent le
matérialisme de l'Occident.
Où
est le mystère ? Sindbad n'est que le produit d'une civilisation
marchande et puissante. On pouvait être musulman et jouisseur
parce que l'on avait de quoi jouir - quand on était marchand.
Le texte date d'une époque, le IX° siècle,
où les arabes dominaient toute l'Asie Mineure. Comme
le souligne le traducteur dans sa préface, ce livre a
été composé à une époque
où l'Islam se répandait par la voie du négoce
et non plus celle du sabre. L'Islam, alors synonyme de civilisation
(toute culture dominante s'affuble du nom de " Civilisation
"), "éclairait" toute l'Asie Mineure comme
aujourd'hui l'Occident prétend apporter ses Lumières
(des valeurs sans doute universelles mais dont l'application
et le respect par l'Occident relèvent de la fiction)
au monde entier. Les sauvages de notre héros, ce sont
les Sri-lankais, les Malgaches, toutes peuplades disséminées
dans ces contrées et dont les murs, différentes,
sont jugées barbares. La transfiguration sert le propos
du narrateur. Il ne s'agit pas que d'éblouir, il faut
aussi argumenter. Hommes-oiseaux, singes furieux, peuples aux
coutumes pour le moins cruelles, l'autre prend ici les traits
du monstre. On ne désespère pas cependant de l'éduquer
- comprenez, "de le ramener à nos murs".
C'est ainsi que Sindbad apporte au peuple qui l'héberge
dans le quatrième voyage un progrès évident,
la selle ! Tout un symbole. Comme aujourd'hui le Coca-cola (n'appelle-t-on
pas le rhum-coca, un cuba libre ?) ou le base-ball (voir le
final édifiant de Traffic,
de Steven Soderbergh). Il y a dans Sindbad la même assurance
que dans certaines fictions hollywoodiennes. On joue la détente
et la pondération - la miséricorde, presque, la
"responsabilité" - parce que l'on se sait puissant.
Revenons
à Amin Maalouf, pour terminer : "Vous
pouvez lire dix volumes sur l'histoire de l'Islam depuis les
origines, vous ne comprendrez rien à ce qui se passe
en Algérie. Lisez trente pages sur la colonisation et
la décolonisation, vous comprendrez beaucoup mieux."
Il n'y a pas que l'Islam qui devrait se remettre en question.
Sylvain
Bonnafoux
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