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Les aventures de Sindbad le marin

Traduction : Khawan René
Editions Phébus, collection Libretto
9 Euro50, 241 p.


Amin Maalouf le dit mieux que nous, alors citons Amin Maalouf :

"Lorsque les musulmans du tiers-monde s'en prennent violemment à l'Occident, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont musulmans et que l'Occident est chrétien, c'est aussi parce qu'ils sont pauvres, dominés, bafoués, et que l'Occident est riche et puissant. J'ai écrit aussi. Mais j'ai pensé surtout".
(Amin Maalouf, "Les identités meurtrières", Le livre de poche)

Ces lignes datent de 1998. A cette époque, l'islamisme n'était déjà plus une nouveauté, mais jusqu'au 11 Septembre, pourtant, la question n'avait jamais mobilisé autant d'attention ni d'intelligences. Aujourd'hui, les "intellectuels" - ou ce qu'il en reste, ce qui passe pour tel : éditorialistes, pour la plupart - veulent "comprendre" et nous faire comprendre. Evidemment, la question économique a été évacuée d'emblée : Oussama Ben Laden est un millionnaire saoudien, sa révolte ne reflète donc en rien le ressentiment éventuel des musulmans du monde entier (et puis ce serait trop simple, trop dérangeant aussi pour la conscience de certains "progressistes" - il y en a encore). Non, la cause est ailleurs. Dans l'Islam même. Et Jacques Julliard de démontrer savamment, et avec toute la rigueur dont il est capable, que le christianisme, pourtant mal parti, a favorisé l'émergence de la laïcité - seule garante de la liberté dans nos contrées, dit-il - au contraire de l'Islam ("soumission", en arabe), qui creusant la distance entre le fidèle et son dieu ne pouvait être qu'inhumain, fanatique.

Soit. Sindbad le marin n'a rien d'un ouvrage laïc. Au contraire, on notera sans trop d'efforts - et ce pour notre plus grand agacement (nous sommes désespérément, incurablement athées - on dit " agnostique ", aujourd'hui) - que le marin, le marchand, ce digne et rare citoyen de Bagdad, remercie Allah toutes les deux pages. Dans un récit de deux cent cinquante pages, ça fait beaucoup. Allah est toujours le plus grand, bien entendu, et ce qu'il fait est bon, toujours très bien, très très bien ! Si, si. On a beau le jeter dans les pires embrouilles, Sindbad s'en remet à la volonté divine et n'y voit rien à redire. Il le méritait, peut-être. Les plus malins d'entre nous évoqueront - qui en doute ? - le "fatalisme musulman". Ce serait trop simple. Outre que ces louanges constantes, voire systématiques, servent le plus souvent à masquer le désespoir réel du personnage - mais on ne va pas blasphémer, non plus ? - il faut signaler que le marchand, dans son comportement et ses agissements, ne témoigne à aucun moment de la passivité qu'implique, dans l'esprit de beaucoup, le terme de "fatalisme". Sindbad ne se laisse jamais abattre : volontaire et déterminé, il se caractérise au contraire par l'esprit d'entreprise. Ne se reposant jamais sur ses lauriers, n'hésitant pas à recourir aux moyens les plus extrêmes pour se tirer d'affaire, notre héros n'a rien d'un mollasson. "C'est un battant !"

Et Sindbad vit ! Revenu de ses voyages, il profite des richesses qu'il y a accumulées et goûte aux plaisirs de l'existence. Chez lui, la piété la plus orthodoxe n'exclut pas l'hédonisme et l'engagement dans le siècle. L'image du barbu intégriste en prend un coup. Notre musulman serait-il madeliniste ? Entreprenant, déterminé, intéressé, âpre au gain : il a plus l'air, finalement, d'un jeune cadre dynamique, le cynisme en moins, que d'un ascète. Il est matérialiste ; à sa façon, celle d'Epicure - sans doute - qui trouvait dans un peu de lait ce que d'autres iront chercher dans le luxe. Non que Sindbad répugne au luxe - le début du récit ne laisse aucun doute sur sa richesse et le confort dont il s'est entouré - mais à la différence du parvenu qui ne s'entoure de choses belles, ou moins belles, que pour signifier la richesse, lui apprécie véritablement ce qu'il a acquis. On est fidèle, mais terrien. Le paradis est ici, là, maintenant, à portée de main. Ce n'est pas dit, on le voit. A peu de choses près, voilà le credo de nombre de petits occidentaux qui croient trouver dans la société de consommation de quoi satisfaire leur appétit. "Je est un autre" : un personnage inventé voilà plus de mille ans, dans une contrée encore étrangère pour nous européens, illustre - en gros - une morale, des valeurs, qui ne vont pas sans rappeler celles de beaucoup d'entre nous, avec plus ou moins de raffinements. On est loin, très loin de ces imams qui pourfendent le matérialisme de l'Occident.

Où est le mystère ? Sindbad n'est que le produit d'une civilisation marchande et puissante. On pouvait être musulman et jouisseur parce que l'on avait de quoi jouir - quand on était marchand. Le texte date d'une époque, le IX° siècle, où les arabes dominaient toute l'Asie Mineure. Comme le souligne le traducteur dans sa préface, ce livre a été composé à une époque où l'Islam se répandait par la voie du négoce et non plus celle du sabre. L'Islam, alors synonyme de civilisation (toute culture dominante s'affuble du nom de " Civilisation "), "éclairait" toute l'Asie Mineure comme aujourd'hui l'Occident prétend apporter ses Lumières (des valeurs sans doute universelles mais dont l'application et le respect par l'Occident relèvent de la fiction) au monde entier. Les sauvages de notre héros, ce sont les Sri-lankais, les Malgaches, toutes peuplades disséminées dans ces contrées et dont les mœurs, différentes, sont jugées barbares. La transfiguration sert le propos du narrateur. Il ne s'agit pas que d'éblouir, il faut aussi argumenter. Hommes-oiseaux, singes furieux, peuples aux coutumes pour le moins cruelles, l'autre prend ici les traits du monstre. On ne désespère pas cependant de l'éduquer - comprenez, "de le ramener à nos mœurs". C'est ainsi que Sindbad apporte au peuple qui l'héberge dans le quatrième voyage un progrès évident, la selle ! Tout un symbole. Comme aujourd'hui le Coca-cola (n'appelle-t-on pas le rhum-coca, un cuba libre ?) ou le base-ball (voir le final édifiant de Traffic, de Steven Soderbergh). Il y a dans Sindbad la même assurance que dans certaines fictions hollywoodiennes. On joue la détente et la pondération - la miséricorde, presque, la "responsabilité" - parce que l'on se sait puissant.

Revenons à Amin Maalouf, pour terminer : "Vous pouvez lire dix volumes sur l'histoire de l'Islam depuis les origines, vous ne comprendrez rien à ce qui se passe en Algérie. Lisez trente pages sur la colonisation et la décolonisation, vous comprendrez beaucoup mieux." Il n'y a pas que l'Islam qui devrait se remettre en question.

Sylvain Bonnafoux

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