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Les éditions Au Diable Vauvert reprennent, plus de 10 ans après
sa publication anglaise, le premier roman de l'écrivain britannique
Neil Gaiman, remarqué chez nous pour son excellent Neverwhere,
et auteur de la célèbre série de bande-dessinée The Sandman.
Coécrit en 1991 avec Terry Pratchett, l'auteur du non moins
célèbre (et hilarant) cycle SF en dix-huit romans intitulé les
Annales du disque monde, De bons présages fait
figure de croisement habile entre Damien La Malédiction
(les films I, II, III et IV), le spectaculaire et nanarissime
La Fin des Temps, sorti pour fêter le nouveau millénaire,
avec Arnold Schwarzenegger et un film délirant des Monty Python.
Pas facile de trouver des références littéraires qui évoqueraient
l'univers désopilant dans lequel se développe ce roman fin-de-siècle
qui a pour thème le sabotage de l'Apocalypse par Aziraphale,
l'Ange bibliothécaire, et Rampa, le démon rocker.
En
1999, la Terre s'avance sereinement vers une fin certaine. La
déréliction du monde moderne bat son plein, territoire de conquêtes
et de passes d'armes " à somme nulle " pour deux ennemis irréductibles
et qui, depuis plus d'une dizaine de siècles, ont appris à cohabiter
: l'Ange et le Démon, le Bien et le Mal. Les deux personnages
surnaturels, chargés respectivement de monter des sales coups
et de déjouer les plans sataniques, ont trouvé un modus vivendi
qui leur permet de goûter aux joies d'être au monde : l'Ange
passe son temps à bouquiner et à collectionner les vieux livres,
le Démon à rouler à deux cents à l'heure dans sa Bentley noire
modèle 1926, en écoutant des cassettes audio qui, au bout de
trois minutes, se changent immanquablement en un grandiloquent
Best of de QUEEN. Pour s'éviter des tracas et des déplacements
pénibles en Angleterre ou ailleurs, les deux envoyés du Ciel
et des Enfers se sont partagés la tâche n'hésitant pas à échanger
leur rôle, à l'insu de leurs hiérarchies, afin que ni l'un ni
l'autre ne l'emporte jamais et que leur influence s'équilibre.
Au démon : Manchester la cité du rock, la M25 et son tracé qui
"dessine le glyphe odégra qui signifie dans
la langue des prêtres noirs de l'Ancienne Mu : Salut à toi,
Bête immonde, dévoreuse de monde". A l'Ange, Edimburgh
et Milton Keynes, ainsi que d'une façon générale les territoires
ruraux. "Il avait semblé normal que chacun
tienne la boutique de l'autre, pour ainsi dire, quand le bon
sens le suggérait : ils étaient tous deux de souche angélique,
après tout. Si l'un devait se rendre à Hull pour une petite
tentation vite fait, il pouvait bien en passant s'occuper d'une
extase divine sans fioritures à l'autre bout de la ville. Elle
aurait lieu de toute manière et en gérant l'affaire de façon
pragmatique, tout le monde bénéficiait de plus de temps libre
et les frais généraux diminuaient d'autan. (..) Et puis les
autorités ne semblaient guère se soucier de savoir qui faisait
le travail, du moment qu'il était fait."
Ce savoureux équilibre va être remis en cause avec l'instruction
reçue par Rampa d'accompagner pour de bon l'Apocalypse, prévue
dans 5 jours et déclenchée par un Antéchrist de 11 ans, perdu
dans la campagne anglaise depuis un échange malencontreux de
bébés (dans le couvent satanique de l'Ordre Babillard de Sainte-Béryl),
accompagné par un Molosse des enfers, changé malencontreusement
en Pinscher nain et qui ignore tout de sa sinistre destinée.
La quête du démon en culotte courte s'organise. L'Ange et le
Démon mènent main dans la main une enquête délirante pour retrouver
le monstre de Tadfield, épaulés par une Armée d'Inquisiteurs
éclopée et réduite à deux fonctionnaires incapables (le reste
de la légion est constituée d'emplois fictifs), et sauvegarder
le monde qui leur plaît tant. Les séquences s'enchaînent alors
sur un rythme échevelé et dingo. Agnès Barge, une sorcière,
mène la danse tandis que l'Antéchrist Adam s'amuse avec ses
amis en une resucée romantique de la Guerre des Boutons et de
la pub pour le jambon Herta. De vrais démons sont dépêchés sur
le sol terrestre pour remettre de l'ordre dans le plan apocalyptique,
des Hell's Angels filent le train des Quatre Cavaliers de l'Apocalypse
se livrant à une joute baptismale d'anthologie, les Inquisiteurs
fricotent avec les succubes et rien n'est plus comme avant.
La trame narrative des Bons Présages est irracontable. On peut
juste dire la folie jubilatoire qui anime les auteurs et l'immense
plaisir du lecteur qui découvre toutes les cinq lignes une nouvelle
astuce, une nouvelle trouvaille, une nouvelle référence infra-culturelle
à mourir de rire. Un Robert Mitchum d'opérette porte sur son
poing droit STEAK, FRITES sur le gauche. Le plan diabolique
vire à la farce et le suspense grimpe en flèche. L'issue sera
surprenante et souligne, comme dans Neverwhere, le message
hédoniste et la foi dans l'homme qui animent Gaiman. Les prophéties
écrites en vieil anglois prouvent leur pertinence, et l'homme
l'emporte sur la Bête. Tout est bien qui finit bien, les vaches
du Seigneur seront bien gardées. Ce roman haletant et accessible
à tous fournit une grande leçon de sagesse, d'humour british
et de décontraction littéraire poussant le talent jusqu'à poser,
au final, en conte moral et philosophique de bonne tenue.
"Il me semble que la seule solution raisonnable, c'est que
les gens sachent bien que s'ils tuent une baleine, tout ce qu'ils
auront, c'est une baleine morte." C'est dit et
il n'en faut pas plus pour espérer.
Myosotis
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