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La narratrice, Ryoko, cherche à comprendre les raisons
du suicide de son compagnon, Hiroyuki, créateur de parfums.
La voici découvrant, au fil de son enquête, qu'elle
ignorait tout de lui, son passé, son parcours avant leur
rencontre. Mais comme dans les précédents romans
de Yôko Ogawa (des Abeilles, son premier roman,
jusqu'à Hôtel
Iris, paru l'an passé), l'intérêt
de la lecture se situe hors du cadre de l'anecdote. Celle-ci
n'est en effet qu'un prétexte. A travers les multiples
hypothèses que son enquête amène Ryoko à
tirer de ce qu'elle découvre peu à peu, à
travers la confrontation de ces hypothèses avec les souvenirs
qu'elle a gardés du disparu, s'affirme une des constantes
de cette uvre : Tout, autour de soi, est faux-semblants.
A commencer par soi, les autres. La réalité est
une illusion, semble nous répéter la romancière,
souvent une menace dont on ne perçoit le danger que trop
tard.
Mieux peut-être que l'objectivité d'une narration
classique, le procédé de l'enquête, consistant
ici dans le balisage des détails les plus anodins (qu'il
s'agisse de décrire un lieu visité, corrompu quand
le temps ne l'a pas aboli, un objet ravivant le regard de l'être
aimé, un geste à jamais suspendu de ce dernier,
qu'il s'agisse de cela ou de la retranscription maniaque des
témoignages auxquels ces pages empruntent leur constante
hésitation), le procédé de l'enquête,
fondé sur l'itération, pouvait donner libre expression
au questionnement auquel son obsession conduit Yôko Ogawa.
Pas étonnant que Parfum de glace, dès
lors, oscille incessamment entre réalité et rêve,
la "réalité" étant elle-même
envisagée du double point de vue de l'expérience
intime et, partant, du soupçon. Alors même que
nous suivons le cours d'une confession prompte à rendre
tangibles, par exemple, le frémissement d'un arbre, l'emmerveillement
d'une enfant devant les figures d'un patineur sur glace, Yôko
Ogawa n'a jamais garde de taire que ce que nous appelons "réalité"
paraît bien difficile à cerner ailleurs que derrière
le miroir de ce qui nous était donné pour tel,
dans ces fins interstices qu'elle s'applique à relever
çà et là dans l'apparente platitude du
quotidien : Il n'y avait pas d'épaisseur dans les scènes
de rue comme dans les gens que je croisais, on aurait dit un
collage de mauvaise qualité.
Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, qu'au moment où
elle écrit ces mots, Ryoko revient de loin. Pourquoi
Hiroyuki ne lui a-t-il jamais dit la vérité sur
lui-même ? Pourquoi ne s'est-il jamais ouvert à
elle de son don extraordinaire pour les mathématiques,
en particulier ? Dès son enfance il avait participé
à des concours internationaux qui lui avaient valu une
gloire précoce : capable de résoudre en un clin
d'il des problèmes sur lesquels butaient les membres
des jurys, tous professeurs d'universités émérites.
Il arrivait, apprend-on, que l'enfant rendait sa copie alors
que ces derniers n'avaient pas encore surmonté les difficultés
du seul énoncé.
Quel rapport entre celui qu'elle a aimé et ce génie
? Ryoko cherche à faire coïncider deux portraits
: celui que la mémoire des autres reconstitue peu à
peu pour elle et celui que sa propre mémoire tâche
à reconstituer à mesure, en lui faisant revivre
des moments forts de sa liaison avec le disparu. Ainsi se rend-elle
à Prague, sur les lieux du dernier concours auquel participa
Hiroyuki. Quel incident s'est en effet produit là-bas,
expliquant le retour précipité du garçon
au Japon ? Est-il possible qu'il ait échoué à
cette épreuve-là ? Ryoko rencontre une amie de
Hiroyuki, un flirt de jeunesse. Seule à même à
ses yeux de remplir les blancs auxquels la confrontent ses interrogations.
Mais il n'est pas un témoignage recueilli au cours de
ce voyage qui n'ajoute à sa perplexité, ne rende
encore plus improbable l'existence d'un quelconque rapport entre
cet étrange amant devenu parfumeur, qui s'est suicidé
dans son laboratoire, et ce jeune prodige accumulant depuis
son plus jeune âge des trophées que sa mère,
devenue folle, et son jeune frère Akira, ne cesseront
d'astiquer avec une vénération fanatique des années
plus tard.
A croire que Ryoko a vécu toutes ces dernières
années au côté d'un fantôme, un de
ces éléments interchangeables avec n'importe lequel
des éléments constitutifs d'un quotidien tel qu'il
se présentera bientôt à elle, on l'a vu
: sans épaisseur, aussi lisse et impénétrable
que l'ombre d'autre chose, de quelqu'un d'autre. A croire, pour
un peu, qu'Hiroyuki n'a jamais existé ailleurs que dans
l'imagination de la jeune femme. Un mirage, en somme. Reste
pourtant ce parfum baptisé Source de mémoire par
Hiroyuki lui-même, son créateur indéniable,
qu'il avait offert à sa compagne la veille même
de son suicide : seul indice éclairant, au bout du compte,
de cette enquête à mi-chemin entre roman noir et
roman initiatique.
Partie d'un événement somme toute assez conventionnel,
Yôko Ogawa guide son lecteur d'une voix toujours feutrée
dans les arcanes affolants d'un monde dont la singularité
tient d'abord à cette combinatoire insoupçonnée
de causes et d'effets, mise en abyme relevant de la plus pure
magie poétique, formidable capacité de modifier,
de renouveler sans cesse les points de vue, comme autant de
voies possibles vers ce qui pourrait s'appeler le consentement
à la douleur de vivre.
Didier Hénique
lire
le parcours
thématique dans l'univers d'Ogawa
lire
aussi la chronique de Hôtel
Iris
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