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Parfum de glace
YÔKO OGAWA

Actes Sud - 302 pages - 19,50 €.


La narratrice, Ryoko, cherche à comprendre les raisons du suicide de son compagnon, Hiroyuki, créateur de parfums. La voici découvrant, au fil de son enquête, qu'elle ignorait tout de lui, son passé, son parcours avant leur rencontre. Mais comme dans les précédents romans de Yôko Ogawa (des Abeilles, son premier roman, jusqu'à Hôtel Iris, paru l'an passé), l'intérêt de la lecture se situe hors du cadre de l'anecdote. Celle-ci n'est en effet qu'un prétexte. A travers les multiples hypothèses que son enquête amène Ryoko à tirer de ce qu'elle découvre peu à peu, à travers la confrontation de ces hypothèses avec les souvenirs qu'elle a gardés du disparu, s'affirme une des constantes de cette œuvre : Tout, autour de soi, est faux-semblants. A commencer par soi, les autres. La réalité est une illusion, semble nous répéter la romancière, souvent une menace dont on ne perçoit le danger que trop tard.

Mieux peut-être que l'objectivité d'une narration classique, le procédé de l'enquête, consistant ici dans le balisage des détails les plus anodins (qu'il s'agisse de décrire un lieu visité, corrompu quand le temps ne l'a pas aboli, un objet ravivant le regard de l'être aimé, un geste à jamais suspendu de ce dernier, qu'il s'agisse de cela ou de la retranscription maniaque des témoignages auxquels ces pages empruntent leur constante hésitation), le procédé de l'enquête, fondé sur l'itération, pouvait donner libre expression au questionnement auquel son obsession conduit Yôko Ogawa.

Pas étonnant que Parfum de glace, dès lors, oscille incessamment entre réalité et rêve, la "réalité" étant elle-même envisagée du double point de vue de l'expérience intime et, partant, du soupçon. Alors même que nous suivons le cours d'une confession prompte à rendre tangibles, par exemple, le frémissement d'un arbre, l'emmerveillement d'une enfant devant les figures d'un patineur sur glace, Yôko Ogawa n'a jamais garde de taire que ce que nous appelons "réalité" paraît bien difficile à cerner ailleurs que derrière le miroir de ce qui nous était donné pour tel, dans ces fins interstices qu'elle s'applique à relever çà et là dans l'apparente platitude du quotidien : Il n'y avait pas d'épaisseur dans les scènes de rue comme dans les gens que je croisais, on aurait dit un collage de mauvaise qualité.

Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, qu'au moment où elle écrit ces mots, Ryoko revient de loin. Pourquoi Hiroyuki ne lui a-t-il jamais dit la vérité sur lui-même ? Pourquoi ne s'est-il jamais ouvert à elle de son don extraordinaire pour les mathématiques, en particulier ? Dès son enfance il avait participé à des concours internationaux qui lui avaient valu une gloire précoce : capable de résoudre en un clin d'œil des problèmes sur lesquels butaient les membres des jurys, tous professeurs d'universités émérites. Il arrivait, apprend-on, que l'enfant rendait sa copie alors que ces derniers n'avaient pas encore surmonté les difficultés du seul énoncé.

Quel rapport entre celui qu'elle a aimé et ce génie ? Ryoko cherche à faire coïncider deux portraits : celui que la mémoire des autres reconstitue peu à peu pour elle et celui que sa propre mémoire tâche à reconstituer à mesure, en lui faisant revivre des moments forts de sa liaison avec le disparu. Ainsi se rend-elle à Prague, sur les lieux du dernier concours auquel participa Hiroyuki. Quel incident s'est en effet produit là-bas, expliquant le retour précipité du garçon au Japon ? Est-il possible qu'il ait échoué à cette épreuve-là ? Ryoko rencontre une amie de Hiroyuki, un flirt de jeunesse. Seule à même à ses yeux de remplir les blancs auxquels la confrontent ses interrogations. Mais il n'est pas un témoignage recueilli au cours de ce voyage qui n'ajoute à sa perplexité, ne rende encore plus improbable l'existence d'un quelconque rapport entre cet étrange amant devenu parfumeur, qui s'est suicidé dans son laboratoire, et ce jeune prodige accumulant depuis son plus jeune âge des trophées que sa mère, devenue folle, et son jeune frère Akira, ne cesseront d'astiquer avec une vénération fanatique des années plus tard.

A croire que Ryoko a vécu toutes ces dernières années au côté d'un fantôme, un de ces éléments interchangeables avec n'importe lequel des éléments constitutifs d'un quotidien tel qu'il se présentera bientôt à elle, on l'a vu : sans épaisseur, aussi lisse et impénétrable que l'ombre d'autre chose, de quelqu'un d'autre. A croire, pour un peu, qu'Hiroyuki n'a jamais existé ailleurs que dans l'imagination de la jeune femme. Un mirage, en somme. Reste pourtant ce parfum baptisé Source de mémoire par Hiroyuki lui-même, son créateur indéniable, qu'il avait offert à sa compagne la veille même de son suicide : seul indice éclairant, au bout du compte, de cette enquête à mi-chemin entre roman noir et roman initiatique.

Partie d'un événement somme toute assez conventionnel, Yôko Ogawa guide son lecteur d'une voix toujours feutrée dans les arcanes affolants d'un monde dont la singularité tient d'abord à cette combinatoire insoupçonnée de causes et d'effets, mise en abyme relevant de la plus pure magie poétique, formidable capacité de modifier, de renouveler sans cesse les points de vue, comme autant de voies possibles vers ce qui pourrait s'appeler le consentement à la douleur de vivre.

Didier Hénique

lire le parcours thématique dans l'univers d'Ogawa
lire aussi la chronique de Hôtel Iris
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