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Il passe sa vie à se suicider. Par tous les moyens :
pendaison, Magnum 357, barbituriques, immolation, noyade
Il meurt aussi souvent, puis reprend ses occupations ordinaires
et retourne à son travail, dont il ignore la teneur mais
qu'il accomplit, selon ses collègues, parfaitement bien.
Le deuxième roman de Martin Page, auteur de Comment
je suis devenu stupide, est à l'image du titre :
singulier, farfelu et rigolo. On le lit en jubilant et on se
laisse immédiatement happer par le monde loufoque de
cet anti-héros peu ordinaire.
Il
y a un mois, il est allé chez le docteur Gizmo, parce
qu'il avait l'impression que "quelque chose [le] mangeait
de l'intérieur". "C'est un cancer ?",
demande-t-il au médecin. "Ça m'aurait
embêté d'avoir un cancer : un collègue venait
de nous annoncer qu'il avait un cancer des poumons. Il y a une
telle compétition que tout le monde aurait pensé
que je le copiais". Mais le médecin lui annonce
tout autre chose : un requin blanc lui nage dans le corps. Il
essayera alors de ruser pour tenter d'apaiser le monstre, en
le soumettant d'autorité à un régime végétarien
par exemple. Puis il fait la connaissance d'un quatuor de chanteurs
mexicains -sombrero, tequila, banjos, guitares et tutti quanti-
que personne ne voit sauf lui, et qui l'accompagnent régulièrement
en jouant du Billie Holliday ou les Rage against the Machine
sur un air de bossa-nova.
Il
ne fréquente pas de filles, n'aime pas jouer le jeu de
la séduction. L'époque où il "bandait
24h sur 24, sept jours sur sept, pendant les vacances et les
jours fériés, à midi, assis, debout, allongé,
à l'ouest, à l'est, au nord, au sud, à
marée haute, à marée basse" est
révolue. Il participe maintenant à des réunions
d'anciens camarades pour mieux enterrer ces cadavres du passé
parce qu' "en tant qu'amis, ils sont morts. C'est triste.
En tant qu'êtres humains, ils sont vivants. C'est encore
plus triste. Ce n'était pas les êtres humains que
j'aimais en eux, c'était les amis".
Le
fait est qu' "il y a toujours eu un décalage
entre le monde et [lui]". Ce décalage est de
la même nature que le regard que porte le personnage sur
la vie. Celui qui lui fait croiser des scaphandres Armani, Chanel,
Vivian Westwood et Jean-Paul Gautier dans l'ascenseur, ce lieu
où parler équivaut à un crime puni par
"une peine silencieuse". Celui qui lui fait entendre
du fonds de ses toilettes la voix de Bill Clinton répétant
ses discours et clamant un "Mes chers compatriotes,
je vous le dis en vous regardant dans les yeux, la main sur
la bible tailler une pipe n'est pas une relation sexuelle".
Celui aussi qui lui fait espérer que les gens sachent
un jour que la Terre est plate et qui lui fait classer les sentiments
comme on classe les insectes, en naturaliste amateur et "pickpocket
de l'âme". En gamin qui s'amuse, aussi, et qui transforme
le réel comme de la pâte à modeler. Les
individus qui peuplent son univers deviennent autant de personnages
de BD, parfois attachants, souvent ridicules.
Un
regard décalé, cynique et hilarant sur notre époque,
une histoire abracadabrante greffée sur un quotidien
des plus désespérément banal. C'est plein
d'invention, de fantaisie, ça part dans tous les sens
sans jamais être gratuit, un vrai petit bonheur.
Faustine
Vincent
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